‹ Le petit Robinson de Paris (volume 2)Chapitre 9 sur 44 · LE SERGENT DE VILLE ET LE PETIT VAGABOND · texte numérisé non relu

LE SERGENT DE VILLE ET LE PETIT VAGABOND

— Que faites-vous donc là, à cette heure, mon petit ami? Savez-vous qu'il est tard?

— Vous le voyez, monsieur, je cause avec mon chien, — répondit Camille.

— J'ai cru que vous étiez un enfant perdu ; mais je vois, à la propreté de vos vêtements, que je me suis trompé.

Camille, à ce mot de perdu, fit un mouvement et retint une exclamation ; lorsque le monsieur eut fini de parler, il lui demanda, d'un air qu'on aurait pu prendre pour de la curiosité, mais qui au fond n'était que de l'inquiétude :

— Eh bien, si j'avais été un enfant perdu, qu'auriezvous fait, monsieur ?

— J'aurais cherché à savoir où demeurent vos parents, et je vous aurais reconduit chez eux.

— Vous êtes bien bon ! — dit Camille en se levant. Votre état est donc de ramener les enfants qui s'égarent ? Comment se nomme-t-il votre état ?

— Sergent de ville.

— Sergent de ville ! et vous reconduisez les enfants égarés ! Mais j'y pense,* monsieur, quand ils n'ont pas de domicile, ces pauvres enfants égarés?...

— Alors, comme les enfants sans domicile sont pour la plupart des vagabonds, des mauvais sujets, je les mène en prison.

— Mais ils pourraient bien ne pas être toujours des vagabonds ou des mauvais sujets ; si, par exemple, c'était un petit cousin qu'un grand cousin aurait perdu pour se débarrasser de lui ?

Le sergent de ville, que le babil de Camille amusait sans doute, se mit à rire, et dit :

— Le grand cousin serait un bien mauvais cousin !

— Enfin, si cela était?

— Je n'en conduirais pas moins le petit cousin en prison, parce qu'il n'est pas permis de coucher dans lep

rues ; mais la prison n'est ni bien sombre ni bien triste. Une fois là, on interroge le petit cousin, et, s'il n'a pas de parents qui viennent le réclamer, on le place dans une maison ou l'on en a bien soin et où on lui apprend un état.

— Il y est donc comme en pension ?

— Pas tout à fait ; car il ne peut sortir, il n'est pas libre ; et puis il ne lui serait pas permis, comme à vous, d'avoir pour compagnon un aussi joli petit chien.

Camille resta pensif.

— Il est défendu de coucher dans la rue ! — se dit-il — c'est singulier ! mais Robinson, dans son île, n'était pas inquiété de la sorte... Je vous remercie et vous salue, monsieur, — ajouta Camille.

Et prenant son chien sous son bras, il s'éloigna.

< — Enfin, — reprit-il tout en marchant, — il y a peutêtre, à Paris, pour les enfants abandonnés d'autres avantages qui doivent les dédommager de ne pouvoir coucher dans la rue . . . Me voilà au moins mille fois plus embarrassé que Robinson Crusoé. Ou aller? Toutes les portes sont fermées ; si je frappe, on me traitera sans doute aussi mal que l'a fait cette grosse femme auprès des Tuileries ; et je n'aime pas les affronts. Oh donc aller coucher, mon Dieu?... Si je trouvais une maison abandonnée, comme moi!... ça me conviendrait, et à Fox aussi; n'est-il pas vrai, mon chien ?

Camille en était là de ses réflexions, lorsqu'un lampion qui brûlait au milieu de la rue attira ses regards. Il aperçut à sa droite deux maisons en construction, et un échafaudage devant lequel un autre lampion répandait une fumée noire et nauséabonde.

— Juste ! — se dit-il avec joie — voici deux maisons sans

portes ni fenêtres, et probablement sans locataires, Personne à qui parler... Alors on ne me refusera pas... Entrons...

Mais il se trompait, le pauvre entant ; car à peine eut-il fait deux pas sous l'échafaudage, qu'une voix enrouée cria :

— Qui va là?

Les forces manquèrent à Camille.

— Encore quelqu'un pour me chasser ! — se dit-il en retenant son chien.

Alors, levant ses yeux mouillés de larmes vers le ciel ou mille étoiles d'or brillaient sur un fond bleu.

— Mon Dieu ! — dit-il en se mettant à genoux — prenez donc pitié de moi que voulez-vous que je devienne, si je ne trouve ni où coucher, ni de quoi manger?... Donnez-moi des forces, mon Dieu ! Envoyez-moi quelques bonnes idées pour me tirer d'affaire. " Aide-toi, le ciel t'aidera, " me disait toujours mon bon oncle. Je ne demande pas mieux que de m'aider ; mais faites, mon Dieu, qu'on ne me mette pas en prison. J'ai lu l'histoire de quelques enfants qui travaillaient pour nourrir leurs parents : je suis tout disposé à travailler aussi ; mais le moyen ! . . . Enfin, je mets ma confiance en vous, mon Dieu ! prenez pitié d'un orphelin abandonné, d'un autre Robinson mille fois plus à plaindre dans Paris que ne l'était le vrai Robinson dans son île . . .

La prière de Camille fut interrompue par un second Qui vive? prononcé d'une voix de plus en plus rébarbative.

Fox répondit par un grognement prolongé.

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