LES MAÇONS
Aa point du jour, Camille fut réveillé en sursaut ^ar son chien, qui aboyait avec force, en regardant d'un air moitié menaçant, moitié craintif, une armée de maçons envahissant la partie de la maison où reposaient son nouveau maître et le vieil invalide.
— Ohé l l'invalide ... le père la Tuile ! — cria un des maçons, — quels sont donc ces nouveaux locataires qui n'attendent pas qu'une maison soit finie pour venir l'habiter?
— Eh bien, quoi ? le beau miracle I — dit le père la Tuile, soulevant la toile de sa tente et jetant les yeux sur Camille, qui se blottissait honteux sous sa botte de foin.
Ces nouveaux locataires, c^est moi qui leur ai donné riiospitalité. Ou est le mal après tout ?
— Il n'y a pas de mal, répliqua un des maçons qui paraissait être le contre-maître, — mais j'ose dire, père la Tuile, qu'au lieu d'accorder l'hospitalité à ce gamin, vous euasiez mieux fait de le conduire chez ses parents, qui doivent être inquiets.
— Je n'ai pas de parents, monsieur le maçon ! — dit Camille en se levant et secouant ses cheveux,
— Ni père ni mère ? — reprit le maître maçon.
— Je n'avais qu'un oncle, il est mort !
Camille, à ce souvenir, essuya une larme qui brillait sur son visage.
— Ni père ni mère ! — répétèrent tous les maçons, entourant le petit abandonné.
— Et tu ne sais où aller coucher ?
— Et où demeurait ton oncle ?
— Et que faisait ton oncle ?
— Et il ne t'a rien laissé, ton oncle ?
Toutes ces questions se succédèrent si rapidement qu'il fut impossible à Camille d'y répondre,
— Sapristi ! — interrompit le père la Tuile. — Attention au commandement, camarades ! Si vous commandez tous à la fois, comment voulez-vous que le gamin obéisse ?
Après ce déluge de questions, Camille répondit :
— Je suis de Bordeaux ... et arrivé à Paris d'hier matin seulement... Une heure après, j'étais un pauvre enfant abandonné, un autre Robinson : voilà mon histoire.
— Abandonné?... par qui?... — demandèrent tous les maçons à la foîft.
— Je ne puis voas le dire, mes8ieQi*s, ce serait an déshonneur pour le coupable ; quand on le rencontrerait dans la rue, on lui jetterait la pierre . . . Et, d'ailleurs, son père qui était si bon, et qui est au ciel avec le bon Dieu, ça lui ferait de la peine. Non je ne le pois...
— Est-il drôle, cet enfant I — se disaient ces hommes en se regardant entre eux.
— Bast I — dit l'un des maçons, — c'est un petit vagabond, qui se sera échappé de chez ses parents.
— Et pourquoi me serais-je échappé de chez mes parents ? — dit Camille, qu'une supposition pareille rendit tout rouge.
— Parce que tu auras fait quelque chose de mal, et que la peur du fouet t'aura fait fuir, voilà tout.
— Je voudrais que ce fiit vrai ! — dit Camille — oui, au risque de recevoir le fouet en rentrant. -^
— Alors pourquoi ne veux-tu pas avouer la vérité ?
— Ecoutez, — reprit Camille à qui l'indignation d'être mal jugé donnait de l'énergie, — si l'un de vous, messieurs avait un frère, un cousin, tout autre parent enfin, qui se fût rendu coupable d'une vilaine chose, la feriez-vous connaître.
— Non ; mais nous le corrigerions d'importance.
— Eh bien, moi, je ne puis le corriger, car je suis plu6 petit que lui, et il est loin. Mais enfin je suis sa victime.
— Que devons-nous en penser ? — se demandaient ces hommes entre eux. — Cet enfant ne sait sans doute oU aller déjeuner ce matin.
— C'est vrai, — dit Camille.
Et une larme coula sur sa joue.
— Pour ce qui est du déjeuner, camarades, — dit on
des ouvriers, — nous lui donnerons chacun une petite part du nôtre, et ça lui en fera un, de déjeuner.
— Voilà bien le Bourguignon ! — répliqua un autre, — il ne pense jamais qu'au quart d'heure ; quand il aura déjeuné, ce pauvre chérubin, il faudra qu'il dîne, il faudra qu'il soupe !
— Eh bien, Poitevin, nous lui en donnerons encore.
— Mais nous ne pourrons pas lui en donner longtemps ; si encore il était assez fort pour entrer en apprentissage.
— Ou assez grand pour entrer au service dit l'invalide.
— Et puis il faut voir ce qu'il sait faire, — répliqua le contre-maître.
En ce moment l'arrivée d'un monsieur qui descendait de cabriolet à la porte de la maison en construction dispersa tous les maçons ; l'un se saisit d'une truelle, l'autre d'une pelle ; en un clin d'oeil tous étaient à l'ouvrage ; Camille se tenait seul dans son coin. •
Seul ! je me trompe ; Fox était auprès de luL