‹ Le petit Robinson de ParisChapitre 11 sur 50 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L^SSFTALmB;

— H y a donc quelqu'un ici?— cria la grosse voîx. Et en môme temps Camille vit venir à lui un invalide

décoré d'une jambe de bois et s'appuyant sur sa canne.

— C?est toi, méchant gamin, qui fais tout ce bruit ? — dit l'invalide.

— Il me semble que je ne fais pas beaucoup de bruit, répondit tristement Camille.

— Si ce n'est pas toi qui as troublé mon sommeil, c'est donc ton chien... On ne peut dormir une heure tranquille, dans cette rue Louis-le-Grand !

— Vous dormiez ? vous êtes bien heureux ! — dit Ca mille toujours sur le même ton. 7 \

— Je dors, je dors ! -^répéta l'invalide, — tu vois bien que je ne dors pas. .. Si j'avais un chien comme le tien, il veillerait pour moi, et je pourrais dormir, mais les sergents de ville viennent de me l'empoisonner, mon pauvre Au^terlîtz! Il était devenu gourmand sur ses vieux jours, j'avais be lu lui répéter : " Méfie-toi des boulettes. Austerlitz, méfie-toi des boulettes! " Bast!... c'est comme :« j'avais parlé à ma jambe de bois : il n'a pas voulu m'éoouter. Il a trouvé sur son chemin une boulette qui l'a tenté, le gourmand ! Bref, il est venu mourir entre mes bras... Pauvre Austeriitz! c'était mon ami, mon seul ami,

nous nous étions rencontrés tous deux à la bataille d'Austerlitz, et nous y fûmes blessés tous deux. Je lui ai bandé sa plaie, il m'a léché la mienne ; depuis ce moment nous avons, comme dit la chanson, coulé ensemble le fleuve de la vie... jusqu'à vendredi dernier... C'est ici que mon pauvre Austerlitz a fini ses jours. Veux-tu me vendre ton chien? ou plutôt, me le donner? car, s'il fallait te le payer, ça me serait un peu difficile, vu que, pour le quart d'heure, le gousset est vide. Laisse-le-moi, came fera plaisir... je l'appellerai Austerlitz. J'ose dire que c'est toujours flatteur, même lorsqu'on est chien, de s'entendre appeler de ce nom glorieux ! hein . . . qu'en dis-tu ?

— Écoutez, monsieur l'invalide, je vais vous faire une petite proposition : ce chien n'est pas à moi ; je ne puis donc le donner ni le vendre ; mais, si vous voulez me permettre de me coucher avec lui auprès de vous, nous vous garderons tous les deux.

— Ça va, mon garçon, ça va. Entre, entre, la chambre à coucher est fi-aîche : quatre murs pour tapisseries, et le ciel pour plafond. Le lit n'est pas à dédaigner, c'est le grénetier d'en face qui en a fait les frais. Au bivac nous n'en avions pas toujours d'aussi bien conditionnés . . . As-tu soupe ? as-tu soif, as-tu faim ?

— Hélas ! — dit Camille honteux de sa misère — depuis ce matin je n'ai mangé qu'un morceau de pain. '

/^ — Pauvre enfant ? tiens, voila un restant de veau froid que m'a donné une charmante petite demoiselle qui demeure à côté ; voici un morceau de pain ; pour du vin, ma foi, il ne m'en reste jamais, c'est une habitude que j'ai prise au service : le vin et moi, vois-tu, nous ne pouvons pas rester une seconde ensemble sans nous livrer combat,

mais an combat à mort ! il faut toujours que l'un avale Pautre. Par exemple^ si tu veux de l'eau, il y en a, je crois, dans cette cruche ; je te dis je crois, car, excepté, pour me laver les mains et la moustache, je n'abuse pas beaucoup de ce liquide bénévole. Sapristi ! . . . comme iJ fait rafle des fourniments, le gamin! /\ ^

— Est-ce que par hasard vous voudriez en garder pour demain ? — interrompit Camille, cessant subitement de manger.

— Va donc, conscrit, va donci En garder I.,. Le père la Tuile n'est pas assez sûr du lendemain pour garder la moindre chose I Né un jour de bataille et enfant de troupe j'ai grandi avec nos succès, incertain si le jour suivant luirait pour moi. Pourtant, depuis que cette jambe m'a mis à la réforme et conduit aux Invalides, je devrais être on peu plus rassuré ; mais bast ! on s'attache moins à la vie lorsqu'on a été habitué à vivre sur un volcan ... A propos, je parle, je parle comme une vieille pie, sans m'informer comment il se fait que gentil et propre comme tu l'es, tu te trouves, dans les rues de Paris, mourant de faim et sans doute abandonné. \

— Je ne puis vous conter ça, monsieur l'invalide, — répondit Camille, — c'est trop vilain.

-^ Tu as fait quelque chose de vilain, avec ton minois d'ange du bon Dieu ! — se récria le père la Tuile.

— Ce n'est pas moi, monsieur l'invalide, c'est' mon grand cousin ; et, comme mon grand cousin est le fils de mon oncle qui est mort, et que mon oncle était le meil leur homme de la terre, vous comprenez que ça lui ferait de la peine s'il savait ce que son fils a fait. .. donc à cause de cela, et pai*ce que... c'est pourquoi je ne puis pas dire dn mal de mon grand cousin.

— Si, au régiment^ on ne nous eût pas prescrit le I ervice plus clairement que tu ne nous racontes l'histoire ae ton grand cousin, nous aurions fait de tristes soldats. Mais le sommeil te fait cligner les yeux... bonne nuit... Garde à vous, Austerlitz ! et bonne garde I Bonsoir.

Disant ces mots, l'invalide se retira derrière une petite tente de toile assez ingénieusement arrangée sur les poutres de la maison en construction. Camille s'étendit sur une botte de foin, et Fox se coucha à ses pieds.

Un moment après, le pauvre enfant, plongé dans un

doux sommeil, avait oublié tous ses chagrins. ^

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