CHAPITRE V
COE qu'Étaient devenus le reste du poulet, lb
HOBCEA.U de pain ET LE VEBBE d'eAU.
Nous avons laissé Camille assis sur le pas de la porte du Café de Paris, du côté des cuisines, dans la rue Tait bout, les yeux fixés sur l'allée par oh son chien avait disparu ; et le rœur triste et gonflé, écoutant s'il ne
revenait pas. Un assez long espace de temps s'était écoulé ; notre petit Robinson désespérait de voir reparaître Fox, lorsque soudain il le sentit près de lui. La pauvre bête tenait dans sa gueule quelque chose dont au premier abord Camille ne devina pas la forme ; c'était le reste du poulet. Fox le posa proprement sur les genoux de Camille ; puis, allant s'asseoir sur son petit derrière, il se mit à regarder son maître en frétillant de la queue, en passant sa langue sur ses lèvres d'un air qui semblait dire :
— Mange, mais ne m'oublie pas I
— Et où as-tu pris cela ? — lui dit Camille avec insouciance ; tu l'as volé ?
Fox jappa, comme indigné.
— On te l'a donc donné ? — répéta .Camille.
Le silence de Fox sembla affirmer cette supposition.
— C'est un excellent morceau de poulet ! — dit Camille, le retournant sans oser y toucher, — délicieux, ma foi, aussi bon que ceux qu'on servait sur la table de mon oncle ; mais, Fox, il faudrait un morceau de pain pour manger cela.
Le chien partit comme s'il eût compris ; il ne tarda pas à reparaître, apportant dans sa gueule la moitié du petit pain que vous savez.
— Si je suis Robinson, — lui dit Camille, la voix pleine de reconnaissance, et l'embrassant avec effusion, — tu es bien Vendredi, toi! mon gentil Fox! Dînon3 maintenant.
Fox reprit sa place vis-à-vis de son maître. C'était curieux de voir ces deux êtres, doiîés l'un et l'autre d'intelligence et de sensibilité, dînant ensemble, se partageant les morceaux. A toi les os Fox, à moi la
viande ; à toi la mie de ce pain, Fox, à moi la croûte, — puis, se caressant chacun à leur manière, la main de Tenfant flattant le dos du chien, la langue de Fox léchant la main de l'enfant, ils avaient l'air de deux amis élevés ensemble ; pourtant ils ne se connaissaient que depuis quelques heures.
Le malheur les avait réunis. Le malheur, mes çnfants, sachez-le, fait plus d'amis que la fortune; le plaisir rassemble les hommes, mais le malheur les lie, les attache entre eux ; celui qui souffre a besoin d'un ami, celui qui ne soufire pas ne cherche que des compagnons et des camarades.
Donc nos deux amis, après un jeûne forcé, s^en donnaient à cœur joie, de ce poulet et de ce morceau de pain, trop tôt finis, hélas ! comme vous le pQuvez penser.
— Maintenant il faudrait boire, — dit Camille a son chien.
Et Fox, comprenant d'autant mieux qu'il éprouvait le même besoin, s'enfuit une troisième fois par l'ouverture que vous savez. Cette fois le chien ne revint pas seul, quelqu'un le suivait ; c'était sans doute un homme ^rieux de ce qu'on lui avait dérobé son poulet. L'enfant tremblait déjà...
— On va peut-être, — se dit-il, — me demander compte du poulet et du pain dérobé ! Mon Dieu, vous qui avez permis que Fox me les apportât, protégez-moi.
• Enfin Camille se hasarda à lever les yeux : au lieu d'un homme colère, il aperçut un enfant, pas plus grand que lui, la figure fraîche et riante ; cet enfant tenait dans la main un bol plein d'eau.
— Tiens I — dit-il, à l'aspect de Camille qui suçait encore l'aileron du poulet, et de Fox déjà couché aux pieds
de son jeune maître, — tiens, c'était donc pour vous, la volaille, le pain et sans doute le verre d'eau ?
— Comme vous dites, mon ami, — répondit Camille un peu rassuré, — j'espère que vous n'en voudrez pas à mon pauvre Fox pour avoir'partagé avec moi.
— C'est-y drôle I c'est-y drôle !
^ Danfi sa stupéfaction, le marmiton aurait laissé tomber son bol plein d'eau, si Camille qui vit le danger, ne le lui eût pris des mains
— Ohl l'amour de chien. Je vais raconter ça aux chefs, ça va les faire joliment rire !
Et, courant, criant, Baptiste atteignit les cuisines !
— Venez voir, — dit-il, — la bonne farce I venez voir I
Puis, sans vouloir répondre à aucune question, il repartit, suivi des cuisiniers, des garçons et des marmitons.
— Eh bien, qu'est-ce ? qu'est-ce ? — disaient-ils tous à la fois.
A la vue de Camille et de son chien et des débris de leur repas, les mêmes questions recommencèrent.
— C'était donc pour toi ?
— Pour moi et pour mon chien, — dit Camille tremblant, — mais ne vous fôchez pas.
— Nous fâcher! bien au contraire... Pauvre bétel estelle gentille.. . Mais cet enfant, d'où vient cet enfant ?
. — Tu n'es pas un pauvre I tu es trop bien mis.
— Comment se fait-il que tu sois réduit à dîner d^s restes de ton chien ?
Toutes ces questions se succédaient avec une lelle rapidité, que Camille ne savait à qui entendre.
— Je suis un pauvre enfant abandonné, — dit-il, — je ne puis vous dire par qui; je n'ai mangé aujourd'hui
qu'un morceau de pain qu'on a bien voulu me donner et ces restes que vous avez jetés à mon chien.
Tous ces hommes étaient émus en écoutant Camille et ils allaient sans doute lui adresser de nouvelles questions, lorsqu'un violent coup de sonnette se fit entendre ; à la voix du maître qui les appelait, ils se dispersèrent à l'instant.
— Attends-moi, — dit le petit marmiton en s'éloignant.
— Bon ! — se dit Camille en caressant son chien, — mon petit Fox, tu vois qu'un bienfait n'est jamais perdu ; tu as partagé ton dîner avec moi, et voilà qu'on va nous en donner un autre. Pauvre amj, si je t'avais délaissé lorsque tu es venu, couvert de sang, te jeter dans mes jambes, je n'aurais su hier où trouver un verre d'eau ; on ne m'aurait pas donné à coucher ; sans toi, encore, je n'aurais pu dîner... 'Ne nous séparons jamais, mon pauvre Fox. Je t'aime, moi. . . et toi, m'aimes-tu ?
Comme si l'épagneul eût compris les paroles de l'enfant il se mit à se rouler aux pieds de Camille, le regardant avec tendresse et faisant entendre un grognement doux et caressant.
— Oui, toi aussi, tu m'aimes ! — continua le petit abandonné ; — pauvre chien, tu n'es pas méchant comme mon cousin ! Ce n'est pas toi qui m'aurais abandonné tout seul dans ce grand Paris, où personne ne fait attention à vous. Si encore je savais travailler... Yois-tu, Fox, c'est plus fort que moi ; j'ai beau me dire que mon cousin m'a délaissé, que j'en ai là une preuve écrite de sa main, je ne puis le croire : il me semble qu'à tout moment je vais le revoir... Ne pensons plus à lui. J'entends le marmiton qui revient, achevons notre dîner, car j'ai encore bien faim, va.
C'était effectivement le marmiton ; il portait un vieux panier couvert.
— Tiens-tu beaucoup â ton chien, petit ? — dcmanda-t il à Camille.
— Comme à mes yeux.
— Alors, suis mon conseil : prends ce panier et décampe, car le projet du chef est de s'emparer de ton chien, de gré ou de force.
— S'emparer de mon chien ! et de quel droit ?
-^ Du droit du plus fort, mon ami, prends, te dis-je, et décampe, pendant que le chef est encore occupé aux fourneaux. Il y a là dedans de quoi boire et manger; éloigne-toi vite.
Tout étourdi de la crainte de perdre son chien, son seul ami, sa seule consolation, Camille prit le panier des mains du marmiton, et, 'tenant Fox en laisse, il se remit encore une fois à marcher au hasard.
La nuit était venue , mais l'éclat des becs de gaz sup- •pléait au jour.