CHAPITRE VIIL
LBS DEUX INCONNUS DES CHAMFS-ÉLYsâBS.
Ainsi que lui avaient recommandé les compagnons, Camille, après avoir repassé la barrière, s'approcha d'un fiacre.
— Combien me prendrez-vous, monsieur le cocher I pour me conduire rue Louis-le-Grand? — demanda-t-il au cocher.
— Eh I la course donc, mon petit monsieur ! — lui répondit le cocher, trente sous, et ce qu'il plaira à votre générosité de me donner pour boire.
— Trente sousl — répéta Camille.
Et il réfléchit.
Rien n'ouvre l'imagination comme le malheur. Camille en avait plus upprigf depuis quinze jours qu'il était abandonné que pendant les dix années passées dans la maison de son onde. •
— Trente sôus, si j'ôte trente sous de dix francs, il ne me restera plus que huit francs dix sous ; avec trente sous je puis acheter un paquet de tabac pour mon brave invalide, ça lui fera plaisir, et ça vaut mieux que de les dépenser pour rouler carrosse. . . Je saurai bien retrouver mon chemin. . . et puis. . . j'ai une langue. . . je demanderai.
— Eh bien, vous ne montez pas, mon petit monsieur*? — dit le cocher, tenant la portièi-e de son fiacre ouverte, et baissant le marchepied.
— Non, j'ai rétîéchi.
— Vous avez réfléchi que vous n'aviez pas d'argent, — répliqua le cocher, — mais ça ne fait rien, montez toujours, vos parents paieront.
Camille s'éloigna à grands pas ; Ja réflexion du cocher avait réveillé ses chagiins.
Je ne sais si vous avez remarqué, mes jeunes lecteurs, qu'un chemin que vous n'avez parcouru qu'une fois, et de jour, prend un tout autre aspect la nuit ; ainsi Camille, dans ces longues allées désertes, au milieu desquelles, de rares lanternes scintillaient çà et là comme des étoiles sur un oiel orageux, eut toutes les peines du monde à reconnaître cette belle promenade qu'il avait vue le matin éclairée par un soleil pur et rempUe d'une foule parée et \ bruyante. Bien qu'il ne se ressouvînt pas tout à fait de \son chemin, il n'en marchait pas moins rapidement, tout e)i se dirigeant vers un point lumineux encore fort éloigné et qui terminait ces allées.
A l'âge de Camille on n'a pas de grands soucis. Cepen dant, en songeant qu'il venait de perdre ses écoliers, et avec ses écoliers ^b repas de la journée, il se demanda ce qu'il pourrait faire désormais pour subvenir à ses besoins. Absorbé dans ses réflexions, il ne s'était pas aperçu que depuis le moment oh les maçons lui avaient donné de l'argent, il avait été suivi par deux hommes de mauvaise mine ; il n'avait pas remarqué non plus l'agitation de son chien, qui, tout en grognant, allait et venait de ces hommes à lui. Parvenus au point le plus désert des Champs-Elysées, les deux hommes se séparèrent; l'un prit à droite de Camille, l'autre à gauche, et le premier accosta l'enfan t^ — Mon petit monsieur, — lui dit-il, en afîectant
un accent étranger; — la rue d'Orléans, je vous prie?
— Je ne suis pas de Paris, monsieur, — répondit Camille, je ne connais qu'une rue, la rue Louis-le Grand, et j'allais vous en demander le chemin.
Le second individu, s'avançant alors :
— Que demandez- vous, messieurs ? — leur dit-il.
— Moi la rue d'Orléans, — répondit l'étranger.
— Et moi, la rue Louis-le-6rand, — ajouta Camille.
— C'est heureux que vous m'ayez rencontré messieurs, — reprit le second individu ; ces deux rues sont l'une à côté de l'autre, et je suis obligé de les traverser toutes deux pour me rendre chez moi, si vous le voulez bien^ nous ferons route ensemble.
— C'est aimable de votre part, — reprit l'étranger, — j'anîve de l'Amérique septentrionale, je suis très-riche, et je vous paierai généreusement, pour moi et pour cet enfant, qui sans doute n'a pas d'argent ; car je l'ai vu s'arrêter devant un carrosse sans y monter.
— Oh! que si! — s'écria étourdiment Camille, — j'ai dix francs ; mais je n'ai pas voulu en dépenser une partie à me faire rouler en voiture, lorsque je^ouvais fort bien marcher et demander mon chemin.
— C'est très-sage, mon ami, — répliqua l'obligeant inconnu ; y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris ? . . . vos parents sont-ils riches ? comment vous trouvez-vous tout seul à dix heures du soir, dans une promenade aussi écartée ?
Sans rien dire de son mauvais cousin, Camille^ raconta avec candeur son abandon et son existence jusqu'à ce jour. Pendant qu'il parlait, les deux inconnus de mauvaise mine s'étaient rapprochés l'un et l'autre, et, si Camille avait eu un peu plus d'expérience des hommes et des
choses, il aurait trouvé surprenant que deux individus qui n'avaient pas Pair de se connaître un moment auparavant, se prissent par le bras et se missent à s'entretenir tout bas,
— Bast ! c'est toujours dix francs, — dit l'un des deux assez haut.
— Que dites-vous ? dix francs ! — demanda Camille, sans aucun soupçon.
— C'est moi, — repondit l'étranger, — qui propose à monsieur dix francs pour nous ramener chacun chez nous.
Camille allait s'écrier que le cocher de fiacre n'en demandait pas autant, lorsqu'il pensa que sa réflexion et la comparaison pouvaient être injurieuses pour le monsieur obligeant ; il se tut, et continua à les suivre ; mais alors il remarqua pour la première fois l'inquiétude de son chien, qui semblait toujours vouloir guider son maître vers la partie des Champs-Elysées la moins solitaire.
— Allons un peu plus par là, — dit Camille à ses deux compagnons, — je vois du monde, des lumières, c'est plu» gai que de ce côté.
A cette demande, faite sans aucune autre intention que celle de se rapprocher des petites lumières éclairant les marchands de pain d'épices, les deux inconnus échan gèrent un regard,
— Qu'importe ? — se dirent-ils, — au contraire, l'heure se passera, et les allées seront plus sombres et plus solitaires.
Camille avait bien envie de leur demander l'explication de ces paroles, mais il ne l'osa. Puis Fox le distrayait de cette réflexion par la joie qu'i) fit éclater en se rapprochant des promeneurs.
En traversant une contre- allée, Camille entendit des gémissements ; il aperçut bientôt un vieillard étendu par terre.
LIYBB TROISIÈME.
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l'AYEUaLB QUI A PBBDU SON CmXS.
Emporté par son bon cœur, et sans demander conseil à ses compagnons, Camille s'élança vers le vieillard.
— Série z-vous tombé, mon ami ? — lui dit-il, vous seriez-vous fait mal ?
— Hélas I je suis aveugle, — répondit le vieillard.
— Et vous ne pouvez retrouver votre chemin ?
— Je suis aveugle, — répéta le vieillard.
— Oh I messieurs, — dit alors Camille, se retournant vers ses deux compagnons, — menons cet aveugle che? lui.
— Est-ce que tu crois que notre état est de reconduira tout le monde ? — répliqua brusquement le second incon nu, tout en voulant prendre le bras de Camille pour li forcer à continuer sa route.
— Oh ! je vous en prie, messieurs ! — reprit Camille. Et se tournant vers l'étranger, il ajouta :
— Puisque vous voulez dépenser dix francs pour qu'on nous reconduise tous deux, et que vous êtes si riche, payez un peu pour ce vieillard, monsieur, par pitié.
— Je ne paie que pour qui me plaît, — repartit l'étranger.
— Demeurez-vous bien loin ? — demanda Camille à l'aveugle, malgré les instances des deux hommes pour continuer leur route.
— Hélas I mon cher enfant, car, à la douceur de votre organe, je devine que vous êtes jeune, ce n'est pas ce qui m'occupe le plus.
— Qu'est-ce donc alors?
— Voyons, mon petit ami, venez ! — dit l'inconnu à l'accent étranger.
— Encore un moment, monsieur l'Américain, — répondit Camille, — songez donc que cet homme est aveugle, lui aussi peat-être a été abandonné par son guide.
Et, continuant de s'adresser à l'aveugle :
— Vous n'êtes pas venu tout seul ici ?
— J'y suis venu avec mon chien, qui me guidait tous les jours ; mais, hélas ! il faut qu'il ait été empoisonné, il est mort... ici... mon seul et fidèle ami... mon pauvre Médor.
— Venez donc, monsieur ! — dit d'un ton d'impatience et d'inquiétude marquée l'un des deux inconnus à Camille.
— Encore un petit moment, je vous prie ; vous qui avez été si bon pour moi, soyez-le un peu pour ce vieillard. Voulez- vous, mon ami, que nous vous conduisions à un fiacre qui vous mènera chez vous?
— Chez moi... Bon, non... je ne veux pas y aller, — dit le vieillard d'un accent désolé, — ma pauvre femme, et ma fille I
— Quoi ! vous avez une femme et une fille, et vous ne voulez pas retourner près d'elles ? — demanda Camille.
L'un des aventuriers prit alors l'enfant par le bras.
— Allons ! — lui dit-il, — nous ne pouvons rester davantage, suivez-nous.
— Un instant encore, messieurs. Oh I voyez-vous, je sais, moi, ce que c'est que d'être seul... Et pourtant je n'étais pas aveugle !
— Et vous n'aviez pas non plus le bras foulé, peut-être cassé, — ajouta l'aveugle.
— Vous avez le bras cassé I — s'écria Camille.
— Après la mort de mon chien, — répondit l'aveugle avec résignation, — j'ai voulu marcher tout seul, je suis tombé ici, et ne puis plus me servir de mon bras... Sans cela, avec mon violon, j'aurais gagné de quoi rentrer chez moi... et peut-être de quoi payer mon loyer, ou du moins faire attendre mon propriétaire.
— Avec votre violon? — demanda Camille.
— Oui, mon enfant.
Après un petit moment de réflexion, pendant lequel les deux hommes de mauvaise mine se consultèrent à voix basse et à l'écart, Camille reprit :
— Faut-il être bien habile pour gagner de l'argent en jouant du violon?
— Dame ! mon cher monsieur, je ne sais qu'un air, dont je manque la plupart des notes ; je le joue depuis trente ans. Avec ça, un peu de couture que fait ma femme, et quelques herbes que vend ma fille, — je ne parle pas de mon fils, qui est maçon, et qui boit le dimanche ce qu'il a gagné dans la semaine, — nous vivons pauvrement, mais enfin nous vivons . . .
Camille se tourna vivement vers ses voisins :
— Messieurs, ^e vieillard ne sait jouer qu'unair ; moi j'en sais quatre, attendez encore un moment, je vous prie. . . le temps de jouer mes quatre airs, et de gagner à cet infortuné de quoi rentrer chez lui. Après, je vous suivrai.
— Cet enfant est fou I — dit l'étranger, oubliant dans sa colère de baragouiner le français. — Nous t'avons attendu assez longtemps ; marche et suis-nous.
— Tiens, comme vous parlez bien le français maintenant ! — dit Camille, regardant avec étonnement cet homme, et remarquant pour la première fois sa figure fausse et farouche.
— Mon enfant, — lui dit le vieillard sans faire attention â l'observation de Camille, — vous êtes un brave et digne garçon ; je vous remercie de votre bonne intention, mais il faut obéir à vos parents.
— =■ Ces messieurs ne sont point mes parents, — répondit Camille, — je ne les connais pas. Ils m'ont offert de me reconduire où je couche, j'ai accepté ; mais je ne leur dois pas obéissance ; et, puisqu'ils ont assez mauvais cœur pour ne pas vouloir que je vous rende service, eh bien, qu'ils s'en aillent... lé bon Dieu m'en fera trouver de plus obligeants. Bien le bonsoir, messieure! ne vous gênez pas, (iontinuez votre route.
— Sais-tu, — lui dit en parlant très-bien français celui qui avait joué jusqu'aloi-s le rôle d'étranger, — que nous poumons te forcer à nous suivre ?
En faisant cette menace, chacun de ces hommes avait mis une main sur l'épaule de Camille ; le pauvre enfant eut peur, et, prenant courage de sa peur même,
— Oui-dà, — cria-t-il, — vous n'avez pas le droit do m'emmener; lâchez-moi, lâchez-moi, messieurs, ou je crierai : Au voleur !
Cet.te parole était à peine prononcée, que les deux inconnus avaient disparu.
— Eh bien, — dit Camille en riant, — par où ont-ils donc passé ?
— Est-ce que vous avez de l'argent sur vous ? — lui demanda le vieillard.
— J'ai dix francs, mon bon aveugle.
— Ces hommes le savaient-ils ?
— Certes, je ne le leur ai pas caché.
— Ils avaient alors de mauvaises intentions, c'étaient des voleurs, soyez-en sûr. Remerciez Dieu de vous avoir inspiré la pensée de venir à mon secours... Votre bon cœur vous a sauvé d'un mauvais pas.
— Des voleurs ! — dit Camille avec un accent d'eflfroi, et regardant avec inquiétude autour de lui, — des voleurs ! . . . Approchons-nous un peu plus du monde qui passe là-bas, bon vieillard ; pouvez-vous vous lever et marcher ?
— Je vais essayer. Mon bras me fait bien mal ! Je crois cependant qu'il n'est que foulé. . . Voulez- vous me donner la main pour me guider . . . Où demeurez-vous ?
— Rue Louis-le-Grand, — répondit Camille forçant le vieillard à s'appuyer sur son épaule.
— Je demeure près de cette rue. Si je ne suis pas rentré à minuit, ma fille viendra me chercher, et je vous reconduirai à mon tour ; ainsi ne craignez rien, mon enfant.
— Eh bien, en attendant, je vais vous gagner moi, de quoi payer votre chez-vous, puisque vous dites qu'avec votre violon on gagne de l'argent... Allons, Fox en avant !
— Vous avez un chien? — r dit le vieillard, à qui Fox léchait la main.
— Tiens, c'est étrange I — remarqua Camille, — vous n'êtes pas mieux mis que ces hommes de tout à l'heure, et pourtant Fox, qui ne faisait que de grogner après eux, vous caresse I
— Les chiens ont de singuliers instincts I — répondit l'aveugle, — il devine que vous vous êtes acquis un ami, je voudrais pouvoir dire un appui . . . mais, hélas I la misère est mon partage I ... la misère ne protège personne!
— Qui sait! — dit Camille en riant, — je vais peutêtre vous protéger ce soir, moi qui suis aussi misérable que vous !