LB PETIT JOTTEUB DE VIOLON
Tout en marchant pour choisir une bonne place, Camille raconta au vieil aveugle ses aventures depuis qu'il était arrivé à Paris.
— Où faut-il nous mettra? — dit-il en s'interrompant.
— Devant un café, si vous le pouvez, mon petit ami.
— En voici un, le Café des Ambassadeurs.
— Choisissez une table où il y ait des enfants.
— Pourquoi ?
— Parce que les enfants ne se connaissent pas en musique ; bonne ou mauvaise, elle leur plaît.
— Merci ! vous vous doutez que je vais en faire de la
mauvaise. . . Voici une table où il y a un monsieur et trois petites filles.
— C'est bien ; faites asseoir votre chien par terre, mettez cette sébile devant lui, et commencez.
Camille donna un coup d'archet qui étonna le vieillard.
— Vous êtes habile î — lui dit-il, — bien I fort bien ! . . . Le monde vient-il ?
— Mais oui, — dit Camille ému. — Je vous l'avoue, j'ai honte, car je n'ai jamais joué que devant mon oncle et mon maître.
— Oh I du courage, cher enfant ! du courage ! — dit le vieillard, la voix basse et brisée ; — si je ne porte pas vingt-six francs ce soir à ma famille, demain nous serons tous sans asile . . . Ma pauvre femme, paralytique depuis deux ans! et ma fille, une jeunesse de dix-sept ans, qui ne vit jamais un jour heureux!... Du courage, cher enfant ! j'entends tomber les sous dans la sébile. . . hélas ! c'est qu'il en faut beaucoup pour faire vingt-six francs . . . Mais votre archet faiblit, vous ralentissez la mesure... qu'avez vous ?
— Je sue â grosses gouttes, — répondit Camille ; — je ne croyais pas qu'il fut aussi difficile de jouer en public, devant des gens que je ne connais pas.
— Vous sauvez une famille de la misère ! que cette idée vous ôte cette frayeur bien naturelle à votre âge... Si vous avez trop chaud, prenez de l'argent dans la sébile, et allez vous rafraîchir au café.
— Non, non! — dit Camille, — il ne faut pas toucher â cet argent.
— Alors, reprenez votre archet, et jouez, jouez... mon jeune ami, mon sauveur! . . . Dieu bénira cette noble
lenr qui couvre votre front... vous avez eu pitié d'un ;^eugle, il aura pitié de vous.
— Taisez- vous, bon vieillard ; ce que je fais est tout mple, et vos éloges m'intimident. J'ai joué tous les airs ne je savais sur le violon, faut-il recommencer ?
— Oui, si vous n'êtes pas trop fatigué.
— Je commence â m'habituer à la foule. . . vous allez oîr, mon coup d'archet sera plus sûr cette fois.
Camille joua en effet comme un petit ange : aussi la luie de gros sous fut-elle abondante. Chacun se récriait nr la bonne grâce, la propreté du petit joueur de violon ; hacun apportait son offrande avec un compliment ou un mcouragement ; mais l'heure s'avançait, la foule des )romeneurs commençait à s'éclaircir ; bientôt le café et es alentours devinrent déserts. Alors Camille, cessant de jouer, dit au vieillard :
— Il n'y a plus personne.
— Eh bien comptons l'argent, -— dit l'aveugle, — et partageons, vous avez bien gagné votre part.
— Partageons I — répondit Camille, — non, certes, mon brave aveugle ; je n'ai joué que pour vous obliger. J'ai dix francs, moi... vous le savez bien... je suis riche.
L'aveugle sourit en prenant la recette des mains de l'enfant ; au même moment le maître du café s'approcha de l'aveugle.
— Maintenant que les tables sont libres, venez vous asseoir, brave homme, et faites rafraîchir votre charmant enfant... Que voulez-vous?... de la bière... une bavaroise. . . des gâteaux ?
— Jamais vous n'avez été aussi obligeant pour moi, mon bon monsieur, — répondit l'aveugle en acceptant.
— Dame ! — répondit en riant le maître du café, —
c'est qu'ordinairement votre violon fait fuir les consommateurs, tandis qu'aujourd'hui votre petit homme peut se flatter de m'en avoir attiré un bon nombre... Buvez, mangez, ne vous gênez pas, et revenez demain.
En ce moment une jeune fille, tout en larmes, s'approcha en laissant échapper une exclamation de surprise.
C'était la fille de l'aveugle.