CHAPITRE IL
OOHHE QUOI DIX FBANCS PLACB8 SANS INTBBâT PEtrVENT PBODUntB ITK BBAU CAPITAL.
Camille était levé de "bonne heure ; l'espoir d'être employé dans une imprimerie lui avait trotté par la tête toute la nuit, et l'avait empêché de dormir. Après avoir mangé un morceau de pain et quelques radis qui lui restaient de la veille, il donna à déjeuner à ses pigeons, et sortit du terrain en compagnie de Fox.
A quelques pas, il rencontra le caporal, qui avait quitté son poste et se disposait à monter dans un cajbriolet.
— Tu passes à propps, — ' dit-il à Camille, — monte, je vais te conduire et t'installer.
L'enfant pe se le fit pas dire deux fois ; il se plaça à côté de son nouveau patron, et le cheval partit au galop. Fox s'élança sur les traces de son maître. Au bout d'un quart d'heure, Camille se trouva au milieu d'un atelier d'imprimerie.-
— Monsieur Germain, — dit l'imprimeur, présentant Camille à un vieux monsieur sur les yeux duquel tombait un abat-jour vert qui lui cachait la moitié du visage, — voici un jeune enfant qui vous tiendra la copie *" ; vous me direz s'il est en état de faire cette besogne.
^ Tenir la copie. Suivre, sur le manuscrit, le correcteur char;^ i'en corriger la reproduction imprimée, ou Tépreuve.
— Vous le saurez avant une heuie, — répondit M. Germain. — Allons, petit, viens ici, — ajouta-t-il en le conduisant dans un cabinet à grillage, situé au milieu même de l'atelier. — Suis-moi sur ce manuscrit. Il faut être attentif et m'arrêter si tu t'aperçois de quelque omission.
— Soyez indulgent, monsieur, je vous en prie ; c'est la première fois que je vois une imprimerie, — répondit tristement Camille^
Le vieux correcteur reprit avec douceur.
— Ah ! tu n'aa jamais vu une imprimerie ; alors, avant de nous mettre à l'ouvrage, je vais te faire visiter l'atelier. Tu vois bien tous ces ouvriers occupés à réunir des lettres de plomb dans un compostetir ^; en regardant la copie placée devant eux : ils font ainsi des lignes, puis des pages, qu'ils imposent dans un châssis de fer; c'est ce qu'on appelle une forme,>sOn livre cette forme à l'imprimeur. Cet ouvrier lamelf sous presse, et, après l'avoir t(yuchée ", la couvre d'une feuille de papier blanc; il donne ensuite la pression comme tu vois, et reproduit en une seconde tous les caractères dont chaque page est composée. La première feuille tirée ^ s'appelle épreuve. Cette première feuille est plus ou moins remplie de fautes d'orthographe ou de composition, et ce sont ces fautes que je suis chargé de signaler sur les marges de chaque page. As-tu bien compris ?
— Parfaitement, monsieur.
— Maintenant viens t'asseoir près de moi et eonmiençons.
A Instrument de fer sur lequel le compositeur arrange les lettres.
» Encrée.
o Imprimée. '
Camille fut si docile, si prévenant pour M. Germain, qu'avant la fin de la journée ils étaient une paire d'amis. Camille lui avait raconté ses aventures, et le vieux correoteur lui avait offert de le prendre en pension chez lui.
— Mais c'est que j'ai bien peu d'argent pour payer ma pension, — répondit Camille. •
— Tu peux espérer de gagner trente sous par jour, — répondit le correcteur.
Camille ouvrit des grands yeux en répétant :
— Trente sous I . . .
— Trente sous par jour font neuf francs par semaine ; tu donneras à ma femme vingt sous par jour, et tu auras le déjeuner et le dîner, à commencer d'aujourd'hui; cet arrangement te convient-il ?
— Je le crois bien, monsieur, — dit Camille ému, — je le crois bien ! mon Dieu 1 mon Dieu ! — ajouta l'enfant, les yeux levés vers le ciel et la prunelle humide, — mon Dieu ! oh ! tu ne m'as pas délaissé, je te remercie !
— Tu es religieux c'est bien! — reprit le vieux correcteur. — Ton bon cœur te fera des amis ; on te saura gré de n'avoir pas abandonné ce pauvre chien blessé, avec qui tu n'as pas hésité à partager ton sou de pain. Vois, si tu avais repoussé cette pauvre bête, l'invalide ne t'aurait pas offert de coucher dans la maison en construction, et tu n'aurais pas appris à lire aux maçons, qui t'ont donné dix francs ; il est vrai que ces dix francs ont failli te faire devenir la proie des voleurs, si ton bon cœur ne t'eût sauvé encore une fois. Et ce pauvre vieillard aveugle, si tu ne l'avais pas soulagé en lui donnant tes dix francs, M. Raimond ne t'aurait pas établi dans son terrain avec le titre do irardien ; le fils de l'aveugle et ses camarades ne t'auraient pas construit une petite chaumière ; et enfin.
de fil en aîgaîlle, comme dirait ma pauvre femme, ta ne seriiis pas aujourd'hui teneur de copie dans l'une des premières imprimeries de Paris... Crois-moi, ton chien et tes dix francs peuvent te conduire à la plus brillante fortune.
Camille partit d'un éclat de rire.
— En attendant, — dit-il, — mes souliers sont percés, mes bas aussi, et je couche, comme Robinson Crusoé, sur an lit de feuillage.
Ainsi que l'avait promis le vieux correcteur, le même jour Camille fut reçu dans l'imprimerie du neveu de M. Raimond, à raison de trente sous pas jour. M. Germain le présenta à sa femme ; l'excellente dame ne savait à qui donner le plus de soins, à l'enfant ou à Fox.
A l'approche de la nuit, Camille prit congé de ses nouveaux protecteurs ; le cœur gai, et suivi de Fox, il arpenta d'un pied léger les longues allées des Champs- Elysées.
Comme il approchait de sa demeure, Camille rencontra Marie, qui semblait guetter son retour. Elle tenait à la main un mouchoir plié en cravate,
— ^Voulez-vous me permettre de vous bander les yeux Camille ? — lui dit-elle d'un air heureux et enjoué.
— Est-ce que nous allons jouer à colin-maillard Marie? — • demanda Camille tout en avançant le front.
Sans autre explication, la jeune fille attacha fortement le bandeau, et prenant l'heureux enfant par la main, elle l'entraîna en courant.
CITA PITRE ni.
GRANDS BT AGBÂABLB SUBPBISE.
Camille, les yeux bandés, et toujours guidé par Marie, ne tarda pas à se trouver dans son enclos ; il commença à distinguer des rires étouffes, des chuchotements ; et comme un murmure sourd, un piétinement de plusieurs personnes qui marchaient avec précaution; bientôt il sentit sous ses pieds le plancher de sa cabane, et le bandeau tomba. Il jeta les yeux autour de lui ; jugez de son étonneiAent; les murs nus et dégradés de sa chambre étaient recouverts d'un joli papier jaUne â fleurs bleues ; ce n'était plus une grande pièce carrée sans porte ni fenêtre «t dépourvue de meubles, mais une jolie chambre bien close, dans laquelle rien ne manquait ; d'un côté, un lit de fer, garni d'un matelas, d'un traversin et d'une couverture ; de l'autre côté, une jolie armoire de noyer entr'ouverte et laissant voir du linge sur ses rayons ; au pied du lit, un petit buffet fermé, d'où s'échappait un fumet qui prouvait que ce meuble ne devait pas être le moins utile.
Ajoutez encore une table de bois blanc, deux chaises de paille, et vous comprendrez ce qui, dans ce moment, causait la surprise de Camille, aussi le pauvre enfant doutait-il s'il était éveillé ou s'il dormait,^
Tin éclat de rire bruyant, et Marie qui le pinçait
malicieusement pour le faire sortir de sa stupéfaction, lui prouvèrent bientôt qu'il ne rêvait pas : alors seulement il aperçut ceux qui l'entouraient. C'étaient les maçons, compagnons du fils de l'aveugle, et l'aveugle lui-même ; puis un groupe de messieurs qu'il ne reconnut pas d'abord et au milieu d'eux son patron l'imprimeur.
— Eh bien que dis-tu de tout cela? — demanda ce dernier en s'avançant vers Camille. — Penses-tu que les dix francs donnés à ce brave aveugle t'aient sufHsament profité? Regarde, tout ici t'appartient : ce Ht, cet\e armoire, ce bufiet, la table, les chaises, ce sont ces messieurs qui te les donnent. Mais tu ne reconnais donc pas ces messieurs ?... C'est la patrouille de cette nuit... Voilà de la vaisselle, du linge, deux paires de draps, une douzaine de serviettes et des habillements à ton usage. Voici un panier de bon vin, pour trinquer avec ces braves gens qui ont bâti ta maison ; et, comme j'ai invité à souper, en ton nom, l'aveugle, soi fils et sa fille, tu trouveras dans ce buffet tout ce qu'il faudra pour les régaler. Maintenant, adieu, mon garçon, et demain à l'ouvrage.
Camille se précipita, en pleurant, sur la main que lui tendait l'imprimeur.
— Ah I monsieur. . . monsieur. . .
Ce fut tout ce qu'il put dire ; mais les larmes parlaient avec plus d'éloquence que tous les discours. L'imprimeur et sa compagnie se retii'èrent, et Marie, qui n'attendait sans doute que ce moment pour ouvrir le buffet, fit tourner avec vivacité la clef dans la serrure : les battants ouverts laissèrent voir un pâté énorme, une dinde rôtie, et deux pains de quatre livres.
Camille, prenant aussitôt la parole : — Mes amis, il y a de quoi souper pour tous; à table, à table I
— Mais nous n'avons que deux chaises, — observa un des maçons.
— L'une pour l'aveugle, l'autre pour mademoiselle Marie, — reprit Camille.
— Bah ! — dit Marie, — la soirée est belle, portons la tnble dehors, et soupons en plein air. Quant aux sièges, nous allons poser des planches sur ces pierres, et nous aurons des bancs.
— Vivat ! vivat ! — s'écrièrent les maçons en exécutant les ordres de Marie.
En un instant la table se trouva dressée, avec des sièges établis alentour. On donna la meilleure place à l'aveugle, et chacun s'assit. Fox* allait de l'un à l'autre, mangeant dans la main de chaque convive. On attaqua le pâté et la dinde, on déboucha toutes les bouteilles, et la joie la plus expansive, la plus vraie, anima ce repas, auquel la lune vint prêter sa douce lumière.
A dix heures, on se sépara. Camille rentra seul dans sa petite chambre. Après avoir remis tout en ordre, il se jeta à deux genoux devant son lit, et remercia Dieu, du plus profond du cœur, pour toutes les bénédictions répandues sur lui depuis quelques jours,
Pour la première fois depuis qu'il était à Paris, l'intéressant enfant se coucha dans un lit.
— Que c'est bon! — disait-il, — que c'est bon !... Il faut avoir été privé d'un lit, comme je l'ai été pendant si longtemps, pour bien comprendre cette jouissance !
Mais soudain une idée vint attrister son bonheur : il avait oublié ses pigeons. OCi étaient-ils? qu'étaient-ila devenus au milieu de la fête ?
— J'ai été ingrat envers eux! — se dit-il le cœur serré.
Toutefois, le bon lit aidant, Camille do*hnit d'an profond sommeil.