LB PETIT MABCHAND DB PIGEONS ET DE LAPHTS
En se réveillant le lendemain matin, Camille, â la vue de sa chambre, si gentille et si gaie n'eut rien de plus pressé que de remercier de nouveau le bon Dieu.
Fox aussi paraissait content de ce changement ; au> lieu de se coucher par terre, l'ingénieux animal avait fait d'une chaise un coucher un peu plus moelleux ; mais, quand il ouvrit les yeux et qu'il vit son maître encore mieux couché que lui il sauta sur le lit, s'y étendit, et se livra, avec nonchalance, aux caresses de Camille «
Les deux amis furent bientôt interrompus par le roucoulement des pigeons, qui semblaient réclamer eux aussi, leur part de caresses. Camille ouvrit la porte, et bondit de joie en apercevant suspendue dans l'angle formé par sa chaumière et le mur de l'enclos, une cage de bois au bord de laquelle ses deux pigeons se prélassaient au soleil naissant.
Mais audessous de cette cage, quel est donc cet autre grillage derrière lequel Camille aperçoit un animal blanc et brun, avec de longues oreilles et des yeux brillants ? L'enfant approche en hésitant, regarde.*. Soudain is pousse un cri de joie.
— Ce sont des lapins! c'est encore Marie qui m'aura fait cette surprise 1 Bonne et reconnaissante fille.
Camille est heureux : il a un chien, des pigeons, des lapins ; son emploi dans une imprimerie le met à même de gagner trente sous par jour; et le voilà bâtissant, comme la laitière de la fable, des châteaux en Espagne, comptant dans sa pensée ce qu'il pourra se donner, faisant à l'avance ses petits projets. ^ D'abord il se lèvera de bonne heure chaque matin pour soigner ses pigeons et ses lapins, pour les faire déjeuner et déjeuner lui-même; puis il arrachera de l'herbe, et en fera un paquet qu'il portera à la fruitière chez qui travaille Marie ; il sera temps alors de se rendre à l'imprimerie. Sa journée finie, il reviendra dans sa chaumière, où il jouira du plaisir de revoir pigeons et lapins. Quelle bonne, quelle agréable vie ! N'est-il pas aussi riche qu'un roi ? Gardien d'un terrain, il ne tient qu'à lui de s'en croire propriétaire, il peut l'embellir, le faire fructifier, s'y promener à son aise, y recevoir ses amis, avec l'argent qu'il gagne il peut acheter des semences et les cultiver : " Il y a temps pour tout, " disait jadis son oncle! et cette maxime, Camille se promet bien de la mettre en pratique.
Mais l'heure avance, il feut partir ! Camille appelle Fox, sort de l'enclos, et enferme soigneusement la porte. Chargé de son petit paquet d'herbe, il prend la route de son im primerie, non sans s'être détourné un peu pour entrer chez la fruitière. La bonne voisine était sortie, mais Marie gardait le . boutique. En voyant Camille avec son paquet d'herbe, la jeune fille lui dit en souriant :
— Tiens ! vous avez deviné pourquoi la mère Grand- Jean vous a fait cadeau d'une paire de lapins ?
— Non, — dit Camille, — mais comme i'ai été très-
sensible à cette attention de sa part, j'û pensé que, moi aussi, je lui ferais plaisir en lui apportant la nourriture de ses lapins. Avec sa permission, mademoiselle Marie, tous les matins je lui en fournirai autant.
— Et vous ferez bien, ça lui sera bien agréable, monsieur Camille, — répondit Marie en débarrassant l'enÊmt de son paquet.
— Et comment se porte-t-on chez vous, depuis bier au soir ? — reprit Camille.
— Mieux ; on y est surtout plus content ; fcar mon fi*ère, touché du service que vous avez rendu à notre pauvre père, nous a fait hier, en se retirant, les plus belles promesses. " Cest honteux pour moi, — disait-il, — qui ai dix-neuf ans, de voir un enfant qui n'en a que dix sauver ma famille avec un argent que j'aurais dépensé au cabaret! " Aujourd'hui il est corrigé ; et corrigé par vous, Camille, pour toujours 1 C'est gentil tout de même, à votre âge, de servir ainsi d'exemple à de plus grands que vous.
— Dame, Marie, je ne sais comment ça m'arrive. C'est le bon Dieu, sans doute qui m'inspire.
— Et vous l'écoutez, c'est bien à vous ! Tenez, Camille, mon père disait hier qu'il n'avait jamais tant regretté la vue que parce qu'il ne peut vous voir.
— Laissons ça, mademoiselle Marie ; je viens vous demander encore un service. M. Germain, comme je vous l'ai dit hier, me nourrit; mais j'ai été habitué chez mon oncle â me tenir propre, et je vous avouerai franchement que je ne saurais comment m'y prendre pour blanchir mon linge et le raccommoder.
— Ne vous en inquiétez pas, Camille j'irai toutes les semaines chercher votre linge, et ma mère en prendra soin.
— «Pentends bien dédommager votre mère. Mais il est l'heure d'aller à l'ouvrage ; à demain, Marie!
— A demain, Camille.
Il serait fastidieux, mes jeunes lecteurs, de vous dire jour par jour ce que fit CamUle pendant environ deux ans. Qu'il vous suffise de savoir qu'aidé par le frère de Marie, rentré tout à fait dans la bonne voie, il laboura son terrain, y planta des pommes de terre, de la salade, soigna les arbres fruitiers, répara le mur ; si bien qu'au bout de quatre mois, quand M. Raimond revint de voyage, il ne reconnut plus sa propriété ;. il passa deux fois devant la porte sans oser frapper; il est vrai de dire qu'elle était peinte tout fraîchement en vert clair par un ami de Paul.
Camille ne mangeait ni ses lapins ni ses pigeons; aussi un besru jour frit-il possesseur d'une nombreuse famille des uns et des autres ; il en vendit une partie, et se créa ainsi une nouvelle industrie qui ne nuisait point à son travail.
Mais venons de suite au mois de février de l'année 1838, époque à laquelle survint à notre Robinson uo événement dont je vais vous rendre compte.)
CSAPITBE r.