CHAPITRE VL
UB JBUNB MENDIANT DES OHAMPS-âLYSâSB.
H était sept heures du soir; la lune brillait, et son éclat semblait rendre plus froide encore la neige qui
gauche. Chaque fois |u'il apercevait un chien noir, le cœur lui battait, ses lèvres balbutiaient involontairement le nom de Fox ; il hâtait le pas ; mais il reconnaissait bientôt son erreur, et l'espoir évanoui renouvelait son chagrin.
En arrivant dans son enclos, tout lui parut morne et désert ; il ne fit aucune caresse à ses pigeons ni à ses lapins ; la chambre, si bien garnie de meubles, lui sembla nue et froide. Qu'allait-il devenir sans son chien ?
Fox, à vrai dire, ne parlait pas, mais il jappait; il sautait tantôt sur une chsdse, tantôt sur le lit ; d'autres fois montant sur les genoux de son maître, il lui léchait les mains avec amour, ou les mordillait avec gaieté... Maintenant plus rien!
Pour se distraire, Camille met son couvert et se dispose à manger : à la première bouchée, il se représente Fox assis tranquillement en attendant son dîner. . . et le gosier de l'enfant se serre ; ses larmes redoublent ; il repousse du pied, avec humeur, la table et tout ce qui la couvre.
— Oh I Fox était pour moi plus qu'un chien ! — s'écriet-il en sanglotant, — c'était mon compagnon, mon frère, c'était toute ma famille !
— La nuit surprit Camille en proie à sa douleur. Comme il avait le cœur gros en se mettant à genoux pour prier, le pauvre enfant.
— Mon Dieu, — disait-il, — vous qui avez toujours été si bon pour moi, rendez-moi mon chien ! rendez-moi mon camarade, mon ami I
Puis il se coucha ; mais il attendit vainement le sommeil ; le sommeil n'approcha point de ses paupières.
Le matin parut, et la douleur de Camille devint plus «mère ; qu'est devenu son gentil Foy, qui au moindre
couvrait la terre. Camille avait fini sa journée : il regagnait tristement son habitation, lorsqu'on passant devant le café des Ambassadeurs, — ce même café où un soir, en jouant du violon le pauvre enfant était venu en aide au vieillard aveugle, — il aperçut un jeune homme pâle et maigre, sans chapeau, grelottant de froid sous une mauvaise redingote, et ressemblant à s'y méprendre à son cousin. Mais quelle idée I le fils de son oncle, le riche héritier de M. Thomas, qui possédait tant de maisons et de vignobles à Bordeaux, serait aujourd'hui à Paris, et couvert de la livrée de la misère I Camille n'en saurait croire ses yeux ; cependant, malgré le froid piquant, il reste immobile, et ne peut détacher ses regards de l'image si frappante de son cousin.
En ce moment un homme traversait les Champs-Elysées. Camille voit aussitôt le jeune homme s'approcher de l'inconnu, et lui tendre la main.
-^ Je n'ai rien, — répondit-on brusquement.
— Il me faut de l'argent, je meurs de faim I — repren#^ le mendiant.
Encouragé sans doute par l'obscurité qui régnait autour de lui, il serra le bras du passant et l'arrêta d'un air désespéré.
Cette voix de jeune homme, cette voix menaçante, c'est celle de son cousin. . . Camille n'en peut douter, il l'a trop bien présente à son souvenir pour l'oubUer jamais.
S'élançant aussitôt vers son malheureux parent et lui prenant le bras :
— Gustave ! que fais-tu? — lui crie-t-il.
— Gustave !... — répète av^ec frayeur le jeune liomme — Gustave! qui vous a dit lûon nom?... d'où nie connaissez-vous ?
Et, dans son trouble, il lâcha le bras de l'inconnu, qui s'enfuit â toutes jambes, trop heureux d'en être quitte pour la peur.
— Gustave ! que fais-tu ? — répète Camille, mais cette fois avec l'accent de la tristesse et du reproche, et fixant sur son cousin un regard où se mêlent la surprise et l'effi-oi.
Le premier mouvement de trouble passé, le jeune malfaiteur regarde à son tour l'enfant ; mais il ne le reconnaît pas.
— Qui ôtes-vous ? que me voulez- vous ? . . . — dit-il brusquement à Camille.
— Eh quoi I Gustave, tu ne me reconnais pas ?
— Je ne vous ai jamais vu! — répond celui-ci en Êdsant un pas pour s'éloigner.
— Mais je suis Camille I
— Camille!....
— Oui. . . le neveu de M. Thomas. . . Camille ton cousin que tu as un jour abandonné si méchamment aux Tuileries. . . Mais tu habites donc Paris ? . . . Que faisais-tu là ?
Gustave, — car c'était bien lui, — garde le silence, humilié de ne savoir que répondre.
— Il fait trop froid ici, — dit Camille, — allons chez toi, ou chez moi, si tu l'aimes mieux, nous causerons.
— Chez moi! je n'ai pas de chez moi... — répond d'une voix étoufiée le jeune Thomas. — Si j'avais un chez moi, serais-je à rôder ici, à cette heure et par un tel temps ? Crois-tu que je me serais décidé à mendier si j'eusse mangé aujourd'hui?
— Plus bas, Gustave, — s'écrie Camille.
Et l'aimable enfant, avec une candeur adorable engagea son cousin à l'accompagner.
Gustave le suivit sans mot dire. Pendant le trajeti Camille réfléchit à la bizarre Tencontre qu'il venait de faire ; il ne pouvait s'expliquer comment son cousin se trouvait réduit à mendier dans les Champs-Elysées, et il se demandait ce qui avait pu amener ce changement imprévu.
Quant à Gustave, il arrangeait à l'avance les contes qu'il lui faudrait faire. Dès qu'il fut entré, il ne put retenir un cri de surprise à la vue de l'ordre qui régnait dans le domicile de Camille.
— Où sommes-nous ? — demanda-t-il.
— Chez moi, — répondit Camille.
Et il s'empressa de faire les honneurs du logis aveo une générosité digne de son bon cœur, bien que son hôte en fdt indigne.
— Attends, cousin, — dit-il, — je vais allumer mon poêle, tu te réchaufferas... Et puis^ tu as faim; ouvre le buffet ; il n'y a pas grand-chose... le souper et le déjeuner d'un pauvre apprenti : du pain, un pot de raisiné et un peu de vin. Mais ne te gênes pas,mange ; je n'ai pas faim, moi, j'ai trop de chagrin.
— Chez qui es-tu ici ? — demanda de nouveau Gustave mangeant aveo avidité.
— Chez moi, ou à peu près.
— Comment I — reprit le jeune Thomas, ouvrant de grands yeux, — ce terrain t'appartient ? cette maison, ces meubles?
— Ce terrain, non ; j'en suis seulement le gardien ; la maison, ce sont des amis qui me l'ont bâtie : je crois bien qu'elle n'est pas à moi non plus ; quant aux meubles, ils sont ma propriété. Mais, cousin, dis-moi comment il se fait que toi, qui étais si riche...
— Ob I o'est une bien triste bistoire.
-^ n n'est pas tard, raoonte-la moi.
— Volontiers.
Gustave s'assit auprès du poêle, et après avoir acbevé son souper, il eut aveo Camille la conversation suivante.