‹ Le petit Robinson de ParisChapitre 32 sur 50 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

OSAFITBE L

BONHBUB ET MALHEUB.

— Mon histoire n'est pas longue, — dit Oustare, affectant un air insouciant : — j'ai eu des malheurs voilà I

— Et moi des bonheurs, — reprit Camille ; — mais comme mes bonheurs ont une source quelconque, tes malheurs doivent avoir aussi la leur, n'est-ce pas ?

— Et comment tant de bonheurs te sont-ils venus ? Camille raconta, de la manière la plus simple et la plus

modeste, ce que vous savez déjà, mes enfants.

— Maintenant, à toi de me conter tes malheurs ; — ajouta Camille.

— Hélas ! après t'avoir laissé endormi aux Tuileries, je suis reparti le môme jour pour Bordeaux. A mon retour j'ai commencé par faire maison nette.

— Quoi ! Gustave, tu as renvoyé Jacques, sa famille I et Jeanneton, et la vieille Bonite, et le petit Lignac, tous nés dans la maison de mon oncle I

ils ne parlaient que de toi! — dit Gustave avec humeur.

— Ah ! je comprends . . . pour toi, c'était un reproche.

— Est-ce que je n'étais pas le maître de faire ce que bon me semblait ? — reprit Gustave avec insolence.

— De même que je l'étais ce soir, de ne pas t'oflfrir un asiLe.

Gustave continua sans faire attention à cette remarque.

— Tiens, Camille, ne t'étonne jamais qu'un homme ait pu manger une fortune en six mois, car rien n'est plus facile. Écoute . . . J'ai pris de nouveaux domestiques qui m'ont volé. Des amis, m'ont emprunté mon argent. J'ai donné des fêtes, des dîners ; j'ai eu des voitures, des chevaux. Puis j'ai fait de mauvaises spéculations ; et un beau matin, je me suis trouvé dépossédé de tout, avec dix mille francs seulement dans ma bourse...

— Dix mille francs I que ça ! — dit Camille d'un ton goguenard ; — je voudrais bien en avoir autant, je me croirais riche, moi . . . Ainsi tu possèdes encore dix mille francs ?

— Écoute jusqu'au bout. Je savais qu'à Paris les maisons de jeu étaient fermées; mais j'avais entendu parler à mon père d'un certain jeu de bourse appelé rente auquel on peut gagner des sommes énormes. Je vins donc à Paris; je risquai mes dix mille francs, je les perdis... Tombé dans la misère, j'ai vendu, pour vivre, mes effets pièce à pièce. Enfin, hier, hors d'état de payer un petit garni que j'occupais rue des Filles-Saint-Thomas, on m'a mis à la porte après m'avoir retenu ce qui me restait de mon linge ; quand tu m'as rencontré, il y avait quatorze heures que je n'avais mangé ..

— Est-ce heureut que je t'aie reconnu, — dit Camille.

— Tu ne m'en veux donc pas ? — lui demanda Gustave surpris.

— Dame, je t'en ai voulu tant que je t'ai cru riche ; maintenant que tu es malheureux, je te plains, et ne t'en veux plus. Du reste, Gustave, rappelle-toi ce que disait ton pauvre père : Qui fait le mal trouve le mal, qui fait le bien trouve le bien... et tu conviendras qu'il devait nous arriver, à toi des malheurs, et à moi des bonheurs.

— Niaiserie que tout cela ! — fit Gustave en haussant les épaules. — Si tu n'avais pas rencontré ce bonnetier retiré, qui t'a donné un terrain à garder, et ces bonnes gens de maçons qui t'ont construit cette maison, dis-moi, oîi en serais-tu à l'heure qu'il est ?

— C'est vrai, — répondit vivement Camille, — si je n'avais pas fait la connaissance de cet estimable bonnetier les camarades du fils de l'aveugle ne m'auraient pas bâti ma petite maison,

— Dis plus, — interrompit Gustave, — sans" ton chien, tous ces bonheurs-là ne 'te seraient pas arrivés.

— Mais ce chien, je l'avais recueilli par compassion, et c'est pourquoi Dieu a eu pitié de moi.

— Tu arranges cela à ta manière. Après tout, tu n'es pas déjà si heureux pour chanter si haut I

— Et que me manque-t-il donc ? — dit Camille en s'animant ; ma maison est assez grande pour moi ; j'ai des amis... la famille de l'aveugle. C'est un brave homme, que l'aveugle : il me donne de bons conseils. Sa femme blanchit et racconmiode mon Unge ; sa fille m'a donné une paire de pigeons et deux lapins ; son fils, un bon garçon qui s'est rangé depuis quelque temps, vient après sa journée, m'aider à cultiver mon terrain. Mon état me permet de gagner trente francb [)dr tinû.s. Que pourrais-je

désirer?... si ce n'est mon chien, pourtant.!... J'aurais bien mauvaise grâce à me plaindre de la destinée, surtout quand je compare ce que j'étais il y a deux ans, pauvre enfant abandonné dans cette immense ville de Paris, aveo ce que je suis aujourd'hui.

— Est-ce qu'on ne se couche pas chez toi? — dit Gustave, en déguisant mal, sous un bâillement prolongé, le dépit que lui avait causé la dernière réflexion de son cousin.

— Je n'ai qu'un lit, — répondit Camille, — je t'en offre la moitié

— Je tâcherai de m'en contenter, — fit Gustave en se mettant au lit,

— Tu ne dis pas ta prière ? • — observa Camille en s'agenouillant.

— A quoi bon ? — répondit Gustave se retournant pour dormir.

— Oh ? mon cousin, comment veux-tu être heureux ? Allons, je vais prier pour nous deux.

— Tu feras bien, — reprit brusquement Gustave.

A peine Camille avait-il commencé sa prière, qu'il lui sembla entendre un aboiement bien connu.

— Gustave, Gustave I — cria-t-il la voix altérée par l'émotion, — nie donc la justice.de Dieu!... je l'ai prié, voilà qu'il me rend mon chien !

Camille se leva, et courut ouvrir à Fox. Un instant après, il reparut pleurant de joie et tenant son chien dans ses bras ; il se remit à genoux, non plus pour implorer Dieu, mais pour le remercier.

Page 1