‹ Le petit Robinson de ParisChapitre 9 sur 50 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

QUBL NOM POUB LE CHIXN ?

Il y avait déjà quelques instants que Camille mangeait avec une avidité peu ordinaire, lorsqu'il s'aperçut, à la clarté des lumières, que son chien le regardait d'un air d'intelligence. A chaque bouchée que l'enfant portait à sa bouche, l'intéressant animal se levait, remuait vivement la queue ; puis, voyant qu'il n'y avait rien pour l|ii, il se rasseyait sur son derrière; passait sa langue sur ses lèvres et prenait une mine si triste, si triste, que Camille s'écria tout ému :

— Pauvre bête ! elle a faim. Je n'en ai pas de trop pour moi : mais n'importe ! partageons. J'ai trop souffert aujourd'hui pour n'en pas avoir pitié.

Après cette reflexion. Camille ne porta plus un seul morceau à sa bouche sans en avoir donné à son chien. Il fallait voir, à chaque bouchée qu'on lui présentait, la joie du pauvre animal ; il ne savait comment la témoigner : tantôt il sautait, û*étillait de la queue ; tantôt il se roulait ou rampait aux pieds de son nouveau maître, en le regardant d'un air qu'on aurait pu traduire ainsi : " Je suis ton chien maintenant, je t'appartiens ! tu es ma providence, je ne veux plus te quitter I " Ou bien il levait ses pattes de devant, se tenait sur celles de derrière, et semblait n'attendre qu'un signal pour exécuter la polka, ou toute autre danse plus ou moins en vogue.

— Donne la patte ! — imagina de lui demander Camille. Et l'épagneul obéissant présenta avec une grâce parfaite

l'une et l'autre patte. Camille était ravi. La gentillesse de cette petite bête lui faisait oublier son chagrin.

— Comment te nommes-tu ? — lui demanda-t-il étourdiment.

Mais-à cela le pauvre chien ne put répondre ; il recommença ses tours : il se levait, s'asseyait, se roulait et jappait en tournant sur lui-même ; il présenta alternativement, et sans qu'on les lui demandât, l'une et l'autre patte. Mais de nom point !

— Je voudrais bien pourtant savoir ton nom, mon pauvre ami ! — disait Camille en parlant à son chien comme si celui-ci eût pu le comprendre, — car te voilà maintenant mon camarade, mon compagnon de misère, tous les deux abandonnés dans cette grande ville de Paris, comme jadis Robinson dans son île. 'Je suis Robinson, moi; et toi tu es mon Vendredi... Noir comme lui, mais avec cette différence qu'il parlait, et que tu ne sais pas dire une parole . . . Voyons, veux-tu répondre au nom de Vendredi?... Non... tu ne me comprends pas : quel dommage ! . . . car, excepté toi, à gui m^'adresser ici ? Estce qu'une grande ville, mon Dieu I ressemblerait à une île déserte ? ... Peut-être va-t-on me faire payer mon coucher comme on m'a fait payer le petit morceau de pain que nous avons mangé tous les deux, et que j'aurais bien dévoré tout seul! Mais je n'ai plus d'argent... et tune saurais m'être d'aucune utilité, quoi qu'en dise la fable du Lion et le Rat ; " On a souvent besoin d'un plus petit que soi. " N'importe, sois bien tranquille, je ne t'abandonnerai pas . . . j'aurai soin de toi, et tu m'aimeras . . . Mais quel nom te donner? Méchant cousin..., qui m'a laissé

tout seul dans ce Paris 1 Voici la nuit ... où aller coucher ^ Et luij^.oîi est-il? Reparti sans doute.. . Oui je me souviens . . cette place qu'il arrâtait en arrivant, c'était pour lui... le mauvais cœur!... Approphe-toi un peu plus, mon chien, viens que je te raconj© ce que m'a fait mon cousin . . . Mais non, c'est trop vilain ... on n'aurait qu'à m'entendre. Je ne vejmx pas dire du mal de Gustave, le fils de mon pauvre *oncle, qui m'aimait tant; lui! Allons, voilà que je pleure à présent... Voyons, mon chien, parlons d'autre chose, de toi; cherchons quel est ton nom... ça me fera oublier mon chagrin. /

Et avec une mobilité d'esprit qui n'appartient qu'au jeune âge, Camille essaya de se rappeler tous les noms des chiens qu'il avait connus ; il articula ces noms doucement un à un, épiant le plus léger signe, le moindre mouvement d'oreille de son compagnon.

Le premier chien qui lui revint à la mémoire avait nom Vaillant, à cause sans doute de sou courage à combattre les loups, assez nombreux dans les campagnes boisées de la Gironde ; mais il eut beau appeler Vaillant sur différents tons, l'épagneul ne manifesta aucun signe d'intelligence.

Camille nomma successivement Diane, Castor", Charmant, Garon, etc. , le chien ne bougea pas.

— peut-être, — pensa Camille, — les chiens de Paris ont-ils d'autres noms que les chiens de Bordeaux.

En ce moment, un monsieur, coiffé d'un chapeau à trois cornes et habillé d'une grande redingote bleu foncé, passa devant Camille en sifflant un grand lévrier et l'appelant du nom de Fox.

Notre épagneul fit un bond comme pour courir vers le monsieur ; puis il revint aussitôt se coucher aux pieds de

Camille, en faisant entendre un petit grognement joyeux

— Ah ! tu t'appelles Fox ? — dit Camille.

Le chien remua la queue en signe d'assentiment.

— Eh bien, Fox, nous avons soupe, n'est-ce pas ? mais nous n'avons pas bu, et j'ai bien soif. . . Et toi, as-tu soif?

Comme si le chien l'eût compris, il se mit à marcher vers une rue voisine, regardant à chaque pas si l'enfant le suivait.

Fox conduisit ainsi son nouveau maître jusque dans un carrefour au milieu duquel s'élevait une belle fontaine, laissant jaillir une eau limpide de ses deux robinets ; le chien alla boire dans le bassin, et Camille à l'un des robinets.

— Merci, — dit Camille, je t'ai donné le pain .tu m'as donné l'eau, nous sommes quittes. Maintenant nous allons nous arranger ici de notre mieux, et dormir à la belle étoile . . . Heureusement qu'il fait chaud.

Camille s'était assis sur le trottoir et se disposait à y dormir, lorsque le monsieur à la redingote bleue, qui ne le perdait pas de vue, s'approcha de lui.

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