LE SERGENT DE VILLE ET LE PETIT VAGABOND
Que faites-vous donc là, à cette heure, mon petit ami? Savez-vous qu'il est tard?
— Vous le voyez, monsieur, je cause avec mon chieDy — répondit Camille.
— J'ai cru que vous étiez un enfaut perdu ; mais je vois, â la propreté de vos ^vêtements, que je me suis trompé.
Camille, à ce mot de perdu^ fit un mouvement et retint une exclamation ; lorsque le monsieur eut fini de parler, il lui demanda, d'un air qu'on aurait pu prendre pour de la curiosité, mais qui au fond n'était que de l'inquiétude :
— Eh bien, si j'avais été un enfant péril u, qu'auriesvous fait, monsieur ?
— J'aurais cherché à savoir où. demeurent vos. parents, et je vous aurais reconduit chez eux.
— Vous êtes bien bon 1 — dit Camille en se levant. Votre état est donc de ramener les enfants qui s'égarent ? Comment se nomme-t-il votre état ?y\ r .
— Sergent de ville.
— Sergent de ville 1 et vous reconduisez les enfants égarés 1 Mais j'y pense, monsieur, quand ils n'ont pas de domicile, ces pauvres enfants égarés?...
— Alors, comme les enfants sans domicile sont pour la plupart des vagabonds, des mauvais sujets, je les mène en prison.
— Mais ils pouiTaient bien ne pas* être toujours des vagabonds ou des mauvais sujets ; si, par exemple, c'était un petit cousin qu'un grand cousin aurait perdu pour se débaiTasser de lui ?
Le sergent de ville, que le babil de Camille amusait sans doute, se mit à rire, et dit :
— Le grand cousin serait un bien mauvais cousin ! ^ — Enfin, si cela était ? ^
— Je n'en conduirais pas moins le petit cousin en prison, parce qu'il n'est pas permis de coucher dans les ^
rues ; mais la prison n'est ni bien sombre ni bien triste* Une fois là, on interroge le petit cousin, et, s'il n'a pas de parents qui viennent le réclamer, on le place dans une maison oîi l'on en a bien soin et où on lui apprend un état.
— Il y est donc comme en pension ?
— Pas tout à fait ; car il ne peut sortir, il n'est pas libre ; et puis il ne lui serait pas permis, comme à vous, d'avoir pour*compagnon un aussi joli petit chienV
Camille resta pensif.
— Il est défendu de coucher dans la rue I — se dit-il — c'est singulier ! mais Robinson, dans son île, n'était pas inquiété de la sorte... Je vous remercie et vous salue, monsieur, — ajouta Camille.
Et prenant son chien sous son bras, il s'éloigna.
— Enfin, — reprit-il tout en marchant, — il y a peutêtre, à Paris, pour les enfants abandonnés d'autres avantages qui d oive nt les dédommager de ne pouvoir coucher dans la rue... Me voilà au moins mille fois plus embarrassé que Robinson Crusoé. Où aller? Toutes les portes sont fermées ; si je frappe, on me traitera sans doute aussi mal que l'a fait cette grosse femme auprès des Tuileries ; et je n'aime pas les affronts. Où dpnc aller coucher, mon Dieu?... Si je trouvais une maison abandonnée, comme moi!... ça me conviendrait, et à Fox aussi; n'est-il pas vrai, mon chien ? " v .
Camille en était là de ses réflexions, lorsqu'un lampion qui biiilait au milieu de la rue attira ses regards. Il aperçut à sa droite deux maisons en construction, et un échafaudage devant lequel un autre lampion répandait une fumée noire et nauséabonde.
— Juste ! — se dit-il avec joie — voici deux maisons sans
portes ni fenêtres, et probablement sans locataires, Personne à qui parler... Alors on ne me refusera pas... Entrons...
Mais il se trompait, le pauvre enl;iut ; car à peine eut-il fait deux pas sous l'échafaudage, qu'une voix enrouée cria :
— Qui va là?
Les forces manquèrent à Camille.-
— Encore quelqu'un pour me chasser ! — se dit-il en retenant son chien.
Alors, levant ses yeux mouillés de larmes vers le ciel oh mille étoiles d'or brillaient sur un fond bleu.
— Mon Dieu I — p dit-il en se mettant à genoux — prenez donc pitié de moi que voulez-vous que je devienne, si je ne trouve ni oîi coucher, ni de quoi manger?... Donnez-moi des forces, mon Dieu I Envoyez-moi quelques bonnes idées pour me tirer d'affaire. " Aide-toi, le ciel t'aidera, " me disait toujours mon bon oncle. Je ne demande pas mieux que de m'aider ; mais faites, mon Dieu, qu'on ne me mette pas en prison. J'ai lu l'histoire de quelques enfants qui travaillaient pour nourrir leurs parents : je suis tout disposé. à travailler aussi; mais le moyen!... Enfin, je mets ma confiance en vous, mon Dieu ! prenez pitié d'un orphelin abandonné, d'un autre Robinson mille fois plus à plaindre dans Paris que ne l'était le vrai Rofeinson dans son île . . .
La prière de Camille fut interrompue par un se cond Qui vive? prononcé d'une voix de plus en plus rébarbative.
Fox répondit par un grognement prolongé, i^