CHAPITRE I l'architecte qui cherche un groom
— Pas encore à l'ouvrage ! — dit durement le monsieur au cabriolet. C'était l'architecte, et il n'avait pas été la dupe de la dispersion subite de ses ouvriers.
— Je vais vous expliquer la chose, monsieur Dumont, s — répondit le contre-maître; — nous étions occupés à
écouter cet enfant, qui nous intéressait avec son histoire.
— Et quelle est cette histoire? — demanda M. Dumont, lorgnant Camille, qui baissait humblement la tête.
— Nous ne saurions trop vous la raconter, mais elle 10 n'en est pas moins intéressante, allez!
Et, comme l'invalide vit que M. Dumont paraissait s'intéresser à la douce et triste figure du petit abandonné, il raconta comment il l'avait trouvé, et comme quoi le pauvre enfant ne voulait pas nommer le parent 15 qui l'avait si cruellement abandonné . . .
— Bast ! . . . des contes ! ... un petit fainéant ! ... un petit vagabond ! . . . — murmurait l'architecte en lorgnant toujours Camille, qui, pour se donner une contenance, caressait son chien.
20 — Comment te nommes-tu ? . . . — dit-il brusquement à l'enfant.
13 comme quoi = de quelle façon = comment. — 18 pour se doftnef une contenance = s'efforçait de déguiser par son attitude l'embarras qu'il éprouvait en caressant, etc.
— Camille Fernand.
— Et tu n'as ni père, ni mère, pas de famille? Camille baissa la tête en pleurant.
— Et tu as été abandonné, dis-tu, hier matin aux Tui- 5 leries par une personne que tu ne veux pas nommer?
Camille releva douloureusement la tête.
— Que sais-tu faire?
— Hélas! rien, monsieur.
— Tes parents ne t'ont donc rien appris?
io — Oh! pardonnez-moi, monsieur. Mon oncle m'a fait apprendre un peu de latin, de géographie, d'arithmétique, à jouer du violon, à danser . . .
— Il était donc riche, ton oncle?
— Je ne sais, monsieur; mais on ne manquait de rien is à la maison.
— Et cet oncle est mort?
Camille, pour toute réponse, essuya ses yeux. Il y eut un moment de silence: l'architecte semblait se consulter, tout en examinant avec attention la taille 20 frêle du petit abandonné.
— Bast! qu'est-ce que je risque? — se dit-il.
— Quel âge as-tu?
— Douze ans.
— Sais-tu monter à cheval ?
2$ — Oui, monsieur, avec la selle et sans la selle.
— Tu es petit, fluet: tu feras un groom ravissant. Veux-tu entrer à mon service?
— Non, monsieur! — dit Camille avec hauteur.
— Tu es bien dégoûté, gamin ! Et pour quelle raison, 30 s'il te plaît ? . . .
— Parce que je ne veux pas être domestique.
— Tu aimes mieux être un fainéant, un paresseux, un mendiant! — répliqua l'architecte en colère; — eh bien,
15 à la maison = chez nous.
va te promener! va! Si je te retrouve ici, je te fais prendre par les sergents de ville et mettre en prison comme un vagabond que tu es . . . Refuser d'être mon groom ! . . .
5 — Par pitié, monsieur, ne le faites pas ! — dit Camille jqignant les mains, — je ne suis ni un fainéant, ni un vagabond. Je ne veux pas être domestique; cependant, si vous voulez me donner de l'ouvrage ici, je m'en acquitterai avec zèle; je porterai des pierres ... de la 10 chaux . . . j'apprendrai l'état de maçon . . . mais être domestique, jamais!
— C'est bon! sors d'ici et ne reparais jamais devant mes yeux ...
Et l'architecte leva sa canne sur Camille, qui répliqua 15 d'un air tout à fait digne:
— Ne me frappez pas, monsieur, ne me frappez pas! je ne suis pas votre domestique! . . .
Et, ayant fait signe à son chien de le suivre, il prit la rue Louis-le-Grand.
20 Camille marchait tout pensif et en pleurant, lorsqu'un: Psit! psit! lui fit tourner la tête.- C'était l'invalide qui accourait derrière lui.
— Tiens, voilà ce que les ouvriers t'envoient, — lui dit-il en lui remettant un énorme morceau de pain, — tu
25 es un brave enfant! tu as bien parlé. Si tu ne sais où aller coucher ce soir, réviens ici.
— Oh! non, dit Camille en hochant la tête, — cet homme est trop méchant!
Et, remerciant l'invalide, il prit le pain, et tous les deux 30 se quittèrent le cœur gros.
x va te promener = va-t'en (used to a person of whom one wishes to be rid).