‹ Le petit Robison de Paris: ou le triomphe de li̕ndustrieChapitre 15 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

le reste de poulet, le morceau de pain et le verre

d'eau

Le soleil commençait à baisser. Les garçons du Café de Paris venaient de relever la tente placée au-dessus du perron.

— Que fais-tu là, petit? — demanda l'un d'eux à Ca- 5 mille.

— Rien, — répondit tristement Camille.

— Alors, va-t'en.

— Ne puis-je donc rester ici, monsieur? — répliqua le pauvre enfant d'un ton tout à fait découragé.

jo — Non pas; c'est l'heure du dîner, et l'on ne permet pas aux enfants d'encombrer les abords du café : voyons, retire-toi, te dis- je!

Camille se leva, le chien en fit autant; tous les deux se regardèrent et semblèrent se demander:

x 5 — Où irons-nous?

Comme par instinct, le chien dirigea ses pas vers l'entrée des cuisines du Café de Paris, qui donnaient dans la rue voisine. Camille prit la même direction ; que lui importait cette rue ou une autre? Fox flaira bientôt un 20 fumet des plus appétissants qui s'exhalait d'une étroite allée conduisant aux cuisines; il s'arrêta et agita sa queue. Tout d'un coup, faisant un bond, il s'élance dans l'allée et disparaît.

Petit et noir, Fox échappa d'abord aux regards des 25 chefs et des marmitons. Mais son estomac, aussi léger que celui de son jeune maître, finit par crier famine. 22 Tout d'un coup = En une seule fois.

Le museau au vent, l'œil caressant et la queue en trompette, la pauvre bête se mit à flairer la broche qui tournait, surchargée de rôtis succulents, les fourneaux garnis de casseroles, les tables couvertes de viandes.

5 — Tiens, le joli petit chien ! et d'où sort-il ? — demanda un des petits marmitons.

Comme s'il eût reconnu, dans l'inflexion de la voix de cet enfant, une bienveillance marquée, Fox courut à lui. Le marmiton s'empressa de caresser Fox, et Fox de lécher

10 la main qui le caressait.

— Pauvre bête! — disait l'enfant, — comme elle est douce ! . . .

En ce moment, un garçon qui desservait vint poser près du marmiton un plat sur lequel se trouvait un reste 15 de volaille.

— Jette ça, — lui dit-il, — et lave le plat.

Le marmiton quitta le chien pour obéir; mais Fox le regarda d'un air si humble, si contrit, et dans son regard, qui se fixait tantôt sur le plat que tenait l'enfant, 20 tantôt sur l'enfant lui-même, il y avait quelque chose de si suppliant, que celui-ci posa le plat devant le chien.

— As-tu faim? — lui dit-il; — prends!

Le chien regarda d'un air indécis ; mais, l'enfant ayant répété «Prends ! » en faisant un signe encourageant et 25 amical, Fox saisit le morceau de volaille, et s'échappa de la cuisine en courant.

— Eh bien, eh bien, où vas-tu ? — dit le marmiton. Mais, malgré l'envie qu'il avait de courir après le chien,

force lui fut de commencer d'abord par remplir son of- 30 fice, qui était de laver les assiettes. Il venait d'en mettre quelques-unes en pile, lorsqu'il sentit sur ses pieds nus l'haleine chaude du petit chien.

1 en trompette = retroussée. — 29 force lui fut de = il était nécessaire de.

— Eh bien, te voilà revenu? — lui dit-il avec joie; — que me veux-tu encore?

Et, comme le chien le regardait toujours, le marmiton ajouta :

s — Je n'ai plus qu'un morceau de pain, le veux-tu?

Et il lui présenta la moitié d'un petit pain. Fox le prit sans se faire prier et s'échappa une seconde fois.

— Est-il drôle! — dit le marmiton. — Où peut-il ainsi aller manger ce que je lui donne?

io — A qui en as-tu donc à te débattre tout seul? — lui cria le chef de cuisine; — Dieu me pardonne, ce petit gâte-sauce fait la conversation avec ses assiettes.

— Que non, monsieur Chipart ! — répondit l'enfant d'un accent mielleux; — c'est avec une drôle de pratique tout

is de même!

— Quelle pratique?

— Imaginez-vous, monsieur Chipart, un joli petit chien tout noir, qui accepte très poliment les restes que je lui donne et qui va les manger ... je ne sais où . . .

20 — S'il revient, avertis-moi.

— Le voici.

— Le joli petit chien! — reprit le chef, jetant, sans quitter ses fourneaux, un regard sur Fox, qui revenait la gueule ouverte et comme prêt à prendre ce qu'on vouas drait bien encore lui donner ; — mais il tire la langue . . .

il a soif ; Baptiste, donne-lui à boire ... aie soin de lui ! ... je ne peux pas quitter mes fourneaux . . . soignele, et prends garde qu'il ne s'échappe.

— Voyez donc, monsieur Chipart, il ne veut pas boire ! . 30 — dit Baptiste, montrant du doigt Fox, qui, devant un

bol plein d'eau regardait le marmiton et semblait le prier de lui rendre encore un service.

io A gui en as-tu = Contre qui es-tu fâché. — 14 une drôle de pratique = une pratique amusante.

— Peut-être veut-il aller boire à l'endroit où il a mangé; — lui dit le chef; — prends ce bol, porte-le-lui et ne le perds pas de vue.

Quand Fox vit le marmiton prendre le bol, il se diri- 5 gea vers la porte de la cuisine, et, se voyant enfin compris, il sortit. Baptiste se guida sur ses traces.

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