‹ Le petit Robison de Paris: ou le triomphe de li̕ndustrieChapitre 18 sur 49 · LE PETIT INSTITUTEUR PERD SES ÉLÈVES · texte numérisé non relu

LE PETIT INSTITUTEUR PERD SES ÉLÈVES

Les maçons qui avaient adopté Camille pour maître d'école étaient au nombre de dix, tous jeunes, vigoureux, et ne séjournant à Paris que pour y achever leur année de compagnonnage; car, les ouvriers maçons se croient 5 obligés de faire partie d'une corporation appelée compagnonnage. Avant d'être reçus, ils doivent faire leur tour de France, c'est-à-dire travailler dans chaque ville où ils passent.

Mais une chose à laquelle Camille n'avait pas songé,

10 c'est qu'un jour la maison s'achèverait, que les jeunes

ouvriers continueraient leur tour de France; conséquem-

ment plus d'élèves, plus d'invalide gardien, plus de lit

pour la nuit.

Hélas! ce jour vint. C'était un beau dimanche du

i5 mois d'août; le soleil s'était levé superbe et brillant, et

Camille, qui comptait passer sa journée tête à tête avec

l'invalide, fut très étonné de voir arriver sur le chantier

ses dix grands élèves.

— Bonjour, notre petit maître d'école, dirent-ils en se- 20 couant amicalement, chacun à son tour, la main de l'enfant.

Il n'y eut pas jusqu'à Fox qui n'eût son salut.

— Est-ce que vous voulez prendre une leçon aujourd'hui? — leur demanda Camille, ouvrant déj,à son livre

25 pour la leur donner.

— Tu n'y es pas, notre instituteur; — répondit un des maçons.

16 tête à tête = seul à seul. — aa 77 n'y eut pas jusqu'à Fox qui n'eût son salut = On salua tout le monde et Fox aussi. — a6 Tu n'y es pas = Tu ne le comprends pas.

— Non, tu n'y es pas! — reprirent plusieurs en soupirant, — nous venons te faire nos adieux.

— Vous partez! — dit Camille, surpris.

— Nous retournons au pays. Le soleil nous trouvera 5 demain sur la grande route; mais nous voulons passer

la dernière journée ensemble, avec la permission de notre invalide, s'entend.

— Comment, mais c'est très juste! — reprit l'invalide; — emmenez cet enfant, mes amis ; amusez-le . . . mais,

io attention au commandement ! n'allez pas le faire boire . . .

— Rassurez - vous, père la Tuile, — reprirent les maçons, — nous répondons du petit instituteur comme de nous-même. Allons, brosse ton chapeau, mon ami, et en route.

15 Et voilà Camille parti, en compagnie des dix jeunes ouvriers.

Or, nos onze amis s'en allaient bras dessus, bras dessous, Camille et Fox au milieu d'eux, arpentant, légers et joyeux, les avenues des Champs-Elysées. Les ouvriers 20 parlaient de leur départ, puis de leur arrivée dans leur famille; l'un pensait avec plaisir à sa sœur, un autre à son ami; celui-ci à son père, celui-là à sa bonne mère; puis c'étaient des rires, des propos joyeux ! . . . Enfin ils atteignirent le bel arc de triomphe de l'Étoile qui 25 termine si magnifiquement cette royale promenade des Champs-Elysées.

On était alors devant un cabaret portant pour enseigne : Au Rendez-vous des Compagnons

— Voilà qui a été institué en notre honneur, — dirent- 30 ils, — il faut faire raison à cette enseigne!

7 s'entend = cela va sans dire. — 17 bras dessus, bras dessous = en se donnant le bras. — 24 le bel arc de triomphe de V Etoile : erected to commemorate the Grand Army of Napoléon I. The architect was Chalgrin. Its height is 160 feet. — 30 faire raison à = boire à.

Et ils entrèrent en tumulte dans le cabaret.

Camille les suivit, et s'attabla avec eux. Fox n'attendit pas qu'on l'invitât pour sauter sur le banc et s'asseoir à côté de son maître. S Bien qu'il fût encore matin lorsque les élèves et le petit instituteur prirent place à la table du cabaret, la nuit les y surprit.

— Ne serait-ce pas l'heure de rentrer? — observa Camille avec timidité.

10 Sans faire attention à ces paroles, un des ouvriers, la tête montée par" le vin, s'écria :

— Camarades, une idée ! ... la nuit est belle ; nous avons chacun notre boursicot; notre bagage n'est pas lourd, partons ! . . . M'est avis qu'il vaut mieux, au mois

15 d'août, marcher à la clarté de la lune qu'à l'ardeur du soleil.

— C'est dit, c'est dit ! — reprirent-ils tous en choeur. Et soudain, se levant, ils appelèrent le cabaretier pour

compter avec lui.

20 — Et moi ! . . . — interrompit la voix plaintive de Camille.

— Tiens, notre petit instituteur! — dit un des maçons en se grattant l'oreille, — qu'en ferons-nous ? . . . nous l'avions oublié.

25 — Allons, camarades, — répliqua le plus âgé de la bande ; — la main au gousset, une collecte pour le maître d'école, et il prendra un carrosse pour retourner à son hôtel.

Aussitôt chaque compagnon, tirant de sa poche une

30 pièce de vingt sous, la mit dans la main de Camille.

— Reprends, — lui dit un autre — la route de Paris; repasse la barrière, derrière la grille tu trouveras des

z en tumulte = en confusion. — 14 AT est avis = Mon opinion est. — il vaut mieux = il est plus avantageux.

fiacres; monte dans le premier venu, dis au cocher: « Rue Louis-le-Grand, n° 24, la maison en construction » ; et souhaite-nous un bon voyage, l'ami.

— Eh bien, ne vas-tu pas faire des façons! — dit un 5 des maçons à Camille, qui n'osait pas prendre l'argent, — ne l'as-tu pas gagné? ne nous as-tu pas appris nos lettres, et un peu à épeler ? . . . Rien pour rien dans ce monde, toute peine mérite salaire. Cet argent est bien à toi, empoche-le, et gare les voleurs! Maintenant, bon-

10 soir; une poignée de main, la patte à Fox, et en route, camarades !

Camille, la larme à l'œil, les vit partir; puis, mettant ses dix francs dans sa poche, il reprit, la tête basse et le cœur gros, le chemin de Paris. Fox, qui avait bien

25 .bu et bien mangé toute la journée, ne devait rien comprendre à la tristesse de son maître.

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