‹ Le petit Robison de Paris: ou le triomphe de li̕ndustrieChapitre 17 sur 49 · LE PETIT MAÎTRE D'ÉCOLE · texte numérisé non relu

LE PETIT MAÎTRE D'ÉCOLE

Camille ne s'était pas beaucoup éloigné de la maison en construction qui lui avait fourni un asile la nuit dernière; aussi songea-t-il à se diriger de ce côté.

Cette maison était située à l'entrée de la rue Louis-le- 5 Grand. Le petit cœur de Camille battit dès qu'il en fut près.

— L'invalide voudra-t-il me recevoir ? — dit-il ; — Mon Dieu ! que c'est cruel de ne pas savoir où coucher ! . . . Oh! Gustave, Gustave!

10 Arrivé devant l'échafaudage de la maison, il frappa à une planche mise en travers pour défendre l'entrée; une voix enrouée lui répondit:

— Est-ce toi, Austerlitz?

— Oui, et le petit Robinson aussi, mon bon invalide; 15 vofalez-vous nous recevoir tous les deux?

— Tu es venu bien tard, l'ancien! — dit l'invalide à Camille en retirant la planche pour le faire passer.

— Vous m'attendiez donc ? — répliqua Camille avec surprise.

20 — Certes; car dans ce Paris, ou l'on n'ouvre qu'à l'argent, tu ne pouvais trouver un autre abri. Entre, ton lit est fait; voici ton souper, et la pâtée d' Austerlitz.

Et il avança une écuelle sous le nez de Fox.

25 — Merci, mon invalide, — dit Camille, — j'ai de quoi souper.

— Garde-le pour ton déjeuner.

— Bonsoir, monsieur l'invalide.

— Dis à Austerlitz de veiller, entends-tu.

— Soyez tranquille.

Un moment après, Camille, l'invalide et le soi-disant Austerlitz dormaient tous trois sous la charpente de la 5 maison en construction.

Le lendemain, au point du jour, Camille, qui était réveillé depuis longtemps, se leva, et, se présentant aux maçons :

— Messieurs, — leur dit-il, non toutefois sans rougir, 10 — voulez-vous réapprendre votre état?

— Pauvre enfant, tu es trop faible, — lui répondit un des ouvriers.

— Pourtant il faut que je vive !

— Et puis, — répliqua un autre, — tout état demande 15 un apprentissage, tout apprentissage se paye, et où prendras-tu de l'argent pour payer le tien?

— Eh bien, apprenez-moi ce que vous savez, et je vous apprendrai ce que je sais.

— Et que sais-tu?

20 — Je sais ... je sais jouer du violon.

— Merci, je n'en use pas.

— Je sais écrire.

— Il me faudrait d'abord pouvoir lire.

— Eh bien, je vous apprendrai à lire, et vous m'en- 25 seignerez à tailler la pierre.

— Ça va! — dit l'ouvrier.

— Voyez-vous ça, voyez-vous ça ! — dit l'invalide dans le ravissement; — quelle imagination ça vous a, les enfants d'aujourd'hui!

30 — Je vous montrerai aussi à lire, si vous le voulez, monsieur l'invalide, — dit Camille.

— Je suis trop vieux pour apprendre ; mais tu me liras les batailles de mon Empereur, puisque tu sais lire.

21 je n'en use pas = je n'en veux pas.

— Une idée, camarades I — dit un des ouvriers; — le petit est trop faible pour entreprendre l'état de maçon; et comme plusieurs d'entre vous ne savent pas lire, l'enfant nous donnera des leçons aux heures des repas;

5 pour cela nous lui fournirons la pâtée et l'invalide la couchée; de cette façon, le petit saura où manger et où coucher . . . puis après, à la grâce de Dieu.

— C'est ça ! après ... à la grâce de Dieu ! — répliqua Camille.

io Et, à l'heure du déjeuner, le petit maître d'école donna la première leçon dans son livre de Robinson ; puis, quand la leçon fut finie et que les ouvriers se furent remis à l'ouvrage, l'invalide arriva avec un paquet de vieux journaux tout déchirés.

15 — Maintenant viens me lire mes batailles; ça me reportera au bon temps.

— Au bon temps où Ton se battait! — lui dit Camille en riant.

— Et où l'on n'était jamais sûr de se trouver entier à 2o la fin du jour!

— Dieu! quel bon temps! mais il paraît qu'il vous arriva un jour de ne pas vous trouver entier? — répliqua Camille en jetant un regard sur la jambe de bois de l'invalide.

25 — Je donnerais mon autre jambe pour être encore à ce temps-là, — répondit l'invalide avec exaltation.

7 à la grâce = à la bonté.

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