LE PETIT JOUEUR DE VIOLON
Tout en marchant pour choisir une bonne place, Camille raconta au vieil aveugle ses aventures depuis qu'il était arrivé à Paris. io —Où faut-il nous mettre ? — dit-il en s'interrompant.
— Devant un café* si vous le pouvez, mon petit ami. — ^En voici un, le Café des Ambassadeurs.
— Choisissez une table où il y ait des enfants.
— Pourquoi?
is — Parce que les enfants ne se connaissent pas en musique; bonne ou mauvaise, elle leur plaît.
— Merci! vous vous doutez que je vais en faire de la mauvaise . . . Voici une table où il y a un monsieur et trois petites filles.
20 — C'est bien; faites asseoir votre chien par terre, mettez cette sébile devant lui, et commencez.
Camille donna un coup d'archet qui étonna le vieillard.
— Vous êtes habile ! — lui dit-il, — bien ! fort bien ! . . . Le monde vient-il?
2$ — Mais oui, — dit Camille ému. — Je vous l'avoue, j'ai honte, car je n'ai jamais joué que devant mon oncle et mon maître.
15 les enfants ne se connaissent pas en musique = les enfants ne sont pas juges de la musique.
— Du courage, cher enfant! j'entends tomber les sous dans la sébile . . . hélas ! c'est qu'il en faut beaucoup pour faire vingt-six francs . . . Mais votre archet faiblit, vous ralentissez la mesure . . . qu'avez-vous ?
5 — Je sue à grosses gouttes, — répondit Camille; — je ne croyais pas qu'il fût aussi difficile de jouer en public, devant des gens que je ne connais pas.
— Vous sauvez une famille de la misère! que cette idée vous ôte cette frayeur bien naturelle à votre âge . . .
10 Si vous avez trop chaud, prenez de l'argent dans la sébile, et allez rafraîchir au café.
— Non, non! — dit Camille, — il ne faut pas toucher à cet argent.
— Alors, reprenez votre archet, et jouez, jouez . . . mon is jeune ami, mon sauveur ! . . . Dieu bénira cette noble
sueur qui couvre votre front . . . vous avez eu pitié d'un aveugle, il aura pitié de vous.
— Taisez-vous, bon vieillard; ce que je fais est tout simple. J'ai joué tous les airs que je savais sur le vio-
20 Ion, faut-il recommencer?
— Oui, si vous n'êtes pas trop fatigué.
— Je commence à m'habituer à la foule . . . vous allez voir, mon coup d'archet sera plus sûr cette fois.
Camille joua en effet comme un petit ange: aussi la as pluie de gros sous fut-elle abondante. Chacun se récriait sur la bonne grâce, la propreté du petit joueur de violon, chacun apportait son offrande avec un compliment ou un encouragement; mais l'heure s'avançait, la foule des promeneurs commençait à s'éclaircir ; bientôt 30 le café et les alentours devinrent déserts. Alors Camille, cessant de jouer, dit au vieillard:
— Il n'y a plus personne.
23 mon coup d'archet = la manière dont je me sers de l'archet.
— Eh bien, comptons l'argent, — dit l'aveugle, — et partageons, vous avez bien gagné votre part.
— Partageons 1 — répondit Camille, — non, certes, mon brave aveugle; je n'ai joué que pour vous obliger. J'ai
s dix francs, moi . . . vous le savez bien ... je suis riche . . . L'aveugle sourit en prenant la recette des mains de l'enfant.
En ce moment une jeune fille, tout en larmes, s'approcha en laissant échapper une exclamation de surprise, io C'était la fille de l'aveugle.