LE TERRAIN DE M. RAIMOND
M. Raimond descendit de la carriole, ouvrit une porte
basse, et introduisit Camille, suivi de Fox, dans un ter-
25 rain immense formant un carré parfait. Les trois quarts
de cet enclos étaient en friche, et couverts seulement de
mauvaises herbes et de chardons; le reste était planté
7 placer = s'asseoir. — 26 en friche = sans culture
de grands arbres fruitiers étalant leurs branches couvertes de feuilles et de fruits. Dans un coin gisait un amas de vieilles planches, de pieux, d'outils rouilles et de pierres brisées. Le mur qui entourait ce terrain, assez 5 élevé en quelques endroits, était par intervalles dégradé et en ruine; on y reconnaissait même les traces qu'y avaient laissées des malfaiteurs.
— Voilà ton champ et ton verger, — dit l'ex-bonnetier à Camille, — aie soin surtout que les voleurs te laissent
io des fruits aux arbres ! Là, tu peux planter des pommes de terre: la culture en est facile. Laisse venir l'herbe de ce côté ; coupe-la, et toutes les fruitières du voisinage te l'achèteront pour leurs lapins. Ici tu seras heureux comme un roi, si tu es industrieux.
15 — Vous me donnez tout ça, tout ça? — dit Camille émerveillé.
— Je ne te donne rien, mais je te permets de jouir de tout.
— C'est-à-dire que je puis aller, venir, courir, bêcher 20 la terre, dormir . . . bâtir même une maison avec ces
planches qui sont là?
— A ta fantaisie.
— C'est alors que je suis comme Robinson dans son île déserte.
as — Absolument.
— Et maintenant, monsieur, comment vous remercier de tant de bontés?
— En veillant à ce que personne ne vienne la nuit dégrader les murs ou piller mes fruits ; ce sera pour toi
30 une tâche facile: dès que ton chien t'avertira de la présence des maraudeurs, avec ce petit cor de chasse que voici, tu avertiras le corps de garde qui est à côté, et l'on viendra à ton secours.
5 P ar intervalles = ça et là.
— Je comprends parfaitement ; et si vous le permettez, monsieur, je vais tout de suite me mettre à l'ouvrage pour me construire une maison avant le coucher du soleil.
— Je suis fâché de ne pouvoir t'aider, mais je suis 5 obligé de partir aujourd'hui pour un voyage d'un ou
deux mois. Heureusement qu'il fait chaud, et que tu auras le temps, avant l'hiver, de construire ta cabane; cependant, si tu veux commencer tout de suite, je vais te donner un bon conseil: prends cet angle du mur; il
10 te garantira du vent du nord et te fermera les deux côtés de ta cabane ... dit M. Raimond. — Du reste, ici tu seras moins malheureux que dans la rue et mieux abrité que dans ta maison en construction ... Il y a un charpentier à côté; je vais te recommander à lui pour les
15 outils dont tu pourras avoir besoin. Enfin pourvois à tes besoins; la nécessité est la mère de l'industrie.
— Merci, monsieur, merci! — s'écria Camille, saisissant la main de M. Raimond et la portant à ses lèvres; — mon Dieu ! monsieur, que vous me rendez heureux ! . . .
20 Et toi, Fox, viens que je te remercie, ajouta l'enfant avec un mouvement de gratitude et se baissant vers son chien pour le caresser; — nous l'avons éprouvé tous deux, le bon Dieu ne délaisse jamais ses créatures : sans toi, voistu, je ne serais pas ici.
25 — Tu es donc content? — demanda M. Raimond. — Allons, nouveau Robinson, adieu!
Camille, en reconduisant le bon propriétaire jusqu'à sa carriole, vit venir à lui une jeune fille qu'il crut reconnaître. C'était Marie. Elle tenait dans son tablier re-
30 levé \uelque chose qui s'agitait et qui faisait entendre un roucoulement prolongé.
11 Du reste = D'ailleurs.