‹ Le petit Robison de Paris: ou le triomphe de li̕ndustrieChapitre 23 sur 49 · LE GROS HOMME À LA CARRIOLE DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE GROS HOMME À LA CARRIOLE DE CAMPAGNE

Camille avait dormi sur la paille comme on pourrait dormir dans un bon lit; à son réveil, il trouva près de lui le gros homme et l'invalide qui causaient à voix basse, s — Ainsi, pauvre enfant, — dit le gros homme à Camille aussitôt qu'il le vit ouvrir les yeux, — vous avez été abandonné, et un scrupule vous empêche de nommer le monstre qui s'est conduit ainsi à votre égard ! D'abord voici les dix francs que je vous dois . . . Voyons, que

10 peut-on pour vous? Que savez-vous faire?

— Je sais lire, écrire, calculer et surtout jouer du violon, comme vous en avez peut-être été témoin hier soir, — répondit Camille en acceptant l'argent que le gros monsieur lui présentait; — mais c'est égal, bien qu'on

15 gagne de l'argent à ce métier-là ... ça me faisait mal de voir tous ces yeux fixés sur moi; chaque sou qui tombait à mes pieds me rendait honteux. Si ce n'avait pas été pour obliger ce vieillard, certes, je n'aurais pas continué.

2 ° — Il n'y a pas de sot état, mon enfant, — répondit le gros homme. — Écoute: j'ai gagné ma fortune en fabriquant des bonnets de coton, des bas et des chaussettes; aujourd'hui je suis retiré du commerce, et ne viens à Paris qu'une fois par semaine; mais je possède un ter-

2 5 rain clos de murs, près de Beaujon, au bout des Champs- Elysées; et, comme il s'y trouve un tas de planches, de pieux, de vieux outils de jardinage, et de beaux arbres fruitiers, c'est un appât pour les maraudeurs. Je vou- 8 à votre égard '= envers vous. — 10 que peut-on = que peut-on faire.

drais donc établir dans ce terrain un gardien, lequel, au moyen d'un petit cor de chasse que je lui remettrais, donnerait réveil au poste voisin. Tu n'aurais pas peur?

— Peur de quoi? — demanda Camille; — des voleurs? S je n'ai que mes dix francs . . . Mais je les cacherai si

soigneusement, que bien fin sera celui qui les trouvera. . .

— Alors veux-tu me suivre? — dit M. Raimond.

— Pardon, monsieur ... — interrompit l'invalide ; — quelle serait la paye que vous donneriez pour garder

I0 votre terrain ?

— Ah dame ! pas grand'chose, — répondit en riant l'exbonnetier. — D'abord, ni la table ni le logement, puisqu'il n'y a pas de maison dans mon enclos . . . mais, avec les planches qui s'y trouvent, le petit gardien sera le maître

i S de s'en construire une; il pourra manger des fruits; je lui fournirai de la graine pour planter des légumes . . . Puis je lui enverrai de temps en temps des provisions; au reste, j'aurai soin qu'on ne le laisse pas mourir de faim..

— C'est dit, monsieur, — reprit Camille, — je garderai 20 votre terrain. Partons. Seulement obligez-moi d'attendre un moment.

Et, avec cette familiarité pleine d'assurance d'un enfant qui ne doute de rien, Camille sortit en courant; il ne tarda pas à reparaître tenant à la main un paquet de 25 tabac et une pipe de terre représentant une tête coiffée du petit tricorne.

— Tenez, mon bon père la Tuile, — dit Camille, offrant le tout à l'invalide; — je me suis privé hier de monter dans un fiacre pour me procurer le plaisir de

30 faire votre petite provision de tabac et de vous offrir une pipe à l'image de votre empereur. Acceptez l'une et l'autre, et embrassez - moi ... Je suis à vos ordres,

25 de terre : d'argile. — coiffée du petit tricorne = qui portait le petit chapeau à trois cornes. — 31 votre empereur = Napoléon I.

monsieur Raimond ; — allons, Fox . . . Ah ! et mon livre que j'oubliais I

— Par mon empereur, par le nom du grand Bonaparte, voilà un charmant enfant! — dit l'invalide attendri. —

5 Sans adieu, mon jeune ami!

— Tu as donc écorné tes dix francs? — dit M. Raimond en montant dans sa voiture, et faisant placer Camille et Fox sur le siège de devant.

— Pour faire une surprise à ce brave homme, — ré- 10 pondit Camille.

— Quel est ce gros livre? — demanda M. Raimond en s'étalant dans sa voiture.

— C'est l'histoire de Robinson Crusoé, — répondit Camille gravement ; — figurez-vous un pauvre matelot nau-

15 fragé, moins embarrassé, le premier jour, sur son rocher, que moi au milieu d'une grande ville.

— Mais pas le second jour ... — répliqua finement l'ex-bonnetier.

— Non, c'est vrai, monsieur; mais parce que j'ai ap- 20 pris qu'à Paris il fallait travailler pour vivre.

La carriole s'arrêta devant un enclos entouré partie de vieilles planches, partie d'un mur tout lézardé.

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