LE JEUNE MENDIANT DES CHAMPS-ELYSÉES
Il était sept heures du soir; la lune brillait, et son éclat semblait rendre plus froide encore la neige qui couvrait la terre. Camille avait fini sa journée: il regagnait tristement son habitation, lorsqu'en passant de- 5 vant le Café des Ambassadeurs il aperçut un jeune homme pâle et maigre, sans chapeau, grelottant de froid sous une mauvaise redingote, et ressemblant à s'y méprendre à son cousin.
Camille n'en saurait croire ses yeux; cependant, mal- IO gré le froid piquant, il reste immobile, et ne peut détacher ses regards de l'image si frappante de son cousin. En ce moment un homme traversait les Champs-Elysées. Camille voit aussitôt le jeune homme s'approcher de l'inconnu, et lui tendre la main.
15 — Je n'ai rien . . . — répondit-on brusquement.
— Il me faut de l'argent, je meurs de faim ! ... reprend le mendiant.
Encouragé sans doute par l'obscurité qui régnait autour de lui, il serra le bras du passant, et l'arrêta d'un 20 air désespéré.
Cette voix de jeune homme, cette voix menaçante, c'est celle de son cousin . . . Camille n'en peut douter.
S'élançant aussitôt vers son malheureux parent, et lui prenant le bras:
25 — Gustave! que fais-tu?. .. lui crie-t-il.
— Gustave! ... répète avec frayeur le jeune homme,
7 ressemblant à s'y méprendre à son cousin = ressemblant à son cousin au point de se tromper.
— Gustave! qui vous a dit mon nom?. . . d'où me connaissez-vous ?
Et, dans son trouble, il lâche le bras de l'inconnu, qui s'enfuit à toutes jambes, trop heureux d'en être quitte s pour la peur.
— Gustave!. . .que fais-tu? — répète Camille, mais cette fois avec l'accent de la tristesse et du reproche, et fixant sur son cousin un regard où se mêlent la surprise et l'effroi.
Le premier mouvement de trouble passé, le jeune malio faiteur regarde à son tour l'enfant; mais il ne le reconnaît pas.
— Qui êtes - vous ? que me voulez - vous ?. . . — dit - il brusquement à Camille.
— Eh quoi! Gustave, tu ne me reconnais pas? — Je 15 ne vous ai jamais vu ! — répond celui-ci en faisant un pas
pour s'éloigner.
— Mais je suis Camille!
— Camille ! . . .
— Oui ... le neveu de M. Thomas . . . Camille ton cou- 20 sin . . . que tu as un jour abandonné si méchamment aux
Tuileries . . . Mais tu habites donc Paris ? . . . Que faisais-tu là?
Gustave, — car c'était bien lui, — garde le silence, humilié de ne savoir que répondre.
25 — Il fait trop froid ici, — dit Camille, — allons chez toi, ou chez moi, si tu l'aimes mieux: nous causerons.
— Chez moi ! je n'ai pas de chez moi ... — répondit d'une voix étouffée le jeune Thomas. — Si j'avais un chez-moi, serai- je à rôder ici, à cette heure et par un tel
30 temps? Crois-tu que je me serais décidé à mendier si j'eusse mangé aujourd'hui?...
x d'où = de quelle source, comment. — à toutes jambes = de toute la vitesse de ses jambes en courant très fort. — quitte pour la peur = sauf en ayant peur. — 27 tu V aimes mieux = tu le préfères.
— Plus bas, Gustave! — s'écrie Camille.
Et l'aimable enfant, avec une candeur adorable, engagea son cousin à l'accompagner.
Gustave le suivit sans mot dire. Dès qu'il fut entré, 5 il ne put retenir un cri de surprise à la vue de l'ordre qui régnait dans le domicile de Camille.
— Où sommes-nous ? — demanda-t-il.
— Chez moi, — répondit Camille.
Et il s'empressa de faire les honneurs du logis avec 10 une générosité digne de son bon cœur, bien que son hôte en fut indigne.
— Attends, cousin, — dit -il, — je vais allumer mon poêle, tu te réchaufferas ... Et puis, tu as faim ; ouvre le buffet ... il n'y a pas grand'chose ... le souper et le
15 déjeuner d'un pauvre apprenti: du pain, un pot de raisiné et un peu de vin. . . Mais ne te gêne pas, mange. . . je n'ai pas faim, moi ... j'ai trop de chagrin.
— Chez qui es-tu ici ? — demanda de nouveau Gustave, mangeant avec avidité.
20 — Chez moi, ou à peu près.
— Comment! — reprit le jeune Thomas, ouvrant de grands yeux, — ce terrain t'appartient ? cette maison, ces meubles?. . .
— Ce terrain, non; j'en suis seulement le gardien; la 25 maison, ce sont des amis qui me l'ont bâtie: je crois bien
qu'elle n'est pas à moi non plus ; quant aux meubles, ils sont ma propriété . . . Mais, cousin, dis-moi comment il se fait que toi, qui étais si riche . . .
— Oh! c'est une bien triste histoire.
30 — Il n'est pas tard, raconte-la-moi.
— Volontiers.
Gustave s'assit auprès du poêle, et, après avoir achevé son souper, il eut avec Camille la conversation suivante.