Le petit roi
La Renaudie, ainsi désigné par la sorcière, s'avança avec aisance et dignité vers les jeunes gens.
— Messieurs, leur dit-il avec un gracieux sourire, l'honneur que cette bonne dame vient de me faire en me aieitani do compagnie avec ces deux genthilshommes
(il désigna de l'œil Chaslelard et Hizzio), ei en établissant quelque rapport entre votre gracieuse société et ma solitude, est trop grand pour que je lui en veuille de sa prédiction, et pourtant je ne l'ai pas demandée. Je ne suis pas la maison, ajoula-t-il en faisant allusion à l'une des plaisanteries du jeune Olivier, et la connaissance de mon avenir, qu'il soit rose, ou rouge, ou noir, n'entre pas dans ses prérogatives. Dans ce sens, il y a de sa part empiétement et abus du pouvoir de devinaiion . — Ah ! mon Dieu , je ne vous en veux pas, ajoula-t-il en s'adressant à la prophétesse; l'avenir d'un chacun est un ciel cliargé de nuages ; le calme ou l'orage est-il derrière ce voile promené par les ^ents... qui le sait? Permis à ceux qui s'amusent à contempler les nuages d'y voir des prisons, de* châteaux, un trône
ou un échafaud ; car c'est dans leur imagination qu'ils regardent. La vôtre est terriblement sombre aujourd'hui , ma bonne ; voilà le seul reproche que je sois en droit de vous adresser devant ces jeunes seigneurs qui, comme moi, ont le bon esprit de ne s'affecter nullement de vos fatales annonces.
-— Nous lui en savons bon gré, au contraire, répondit l'un de ces messieurs, puisqu'elles nous procurent, mon gentilhomme, l'avantage de répondre à votre courtoisie. — Ne voulez-vous pas prendre place à mes côtés et puiser dans ce hanap devin cpicé ce qu'il en faut pour donner à votre avenir une couleur plus gaie que celle dont cette pauvre l'olle l'a barbouillé ?
Tous se levèrent avec empressemen i pour faire honneur au nouveau-venu. U
se trouva ainsi installé parmi ces hommes de cour, et se montra, dans la conversalion qui suivit, bon compagnon, ayant à sa disposition le trait, la saillie et le mot pour rire. Certes , on n'eût pas dit, à le voir ainsi attablé avec ces maîtres-élourdis, et montrant plus qu'eux tous de la bonne humeur et du laisser-aller, qu'un projet de cette importance se tramait dans sa tête et qu'il y risquait sa vie.
Les bourgeois depuis longtemps s'étaient retirés. Le voisinage de cette bande joyeuse les avait tout de suite inquiétés. Ils étaient rentrés chez eux, non sans regrelter le temps où ils pouvaient boire tranquillement, en faisant leur partie de prime, sans craindre l'esprit gouailleur et taquin deslraîneursd'épées.
Ceux-ci étaient donc maîtres de la place: on avait fait venir un nouveau pot de vin
suctéi ei les propos les plus joyeux s'é*changeaient bruyamment autour du bol, d'où s'exhalait une odorante fumée. Deé prédictions tragiques et de celle qui les avait faites, on ne s'occupait plus du tout; elle pourtant, la devineresse, était demeurée en place. Elle se tenait un peu à l'écart de la table, appuyée contre un pilier de la grand'salle, et ayant l'air d'oublier tout ce qui l'entourait pour suivre, dans son esprit , quelque souvenir de son pays.
Cependant, quand La Renaudie prenait la parole, elle semblait sortir de sa rêverie, et reportait sur lui son regard perçant. Ce regard, quoiqu'il n'eût pas l'air d'y faire attention, obsédait l'aventurier au point qu'il s'apprêtait à demander à la vieille femme si depuis qu'elle l'examinait avec une si singulière persistance , elle n'avait
pas trouvé quelque chose de nouveau i lui apprendre sur sa bonne ou mauvaise fortune. Il n'en eut pas le temps, car l'étrangère se mit à chanter — en français cette fois - ce couplet d'une complainte faite sur les misères des huguenots et sur la surveillance dont ils étaient l'objet :
Voici venir les hallebardes, Le capitaine a? ec ses gardes, Pour demander au tavernier Quels voyageurs en sou auberge, Bien ou mal, n'importe, il héberge, Ainsi que le veut son métier.
C'est qu'elle avait entendu sous la croisée un commandement de halte, puis le bruit du bois des hallebardes tombant sur le pavé, puis sur les degrés de l'escalier, les pas bruyans de quelqu'un qui montait en faisiuil sonner les pièces de son accoutre-
menl de guerre. Il y avait dans ce bruit quelque chose d'ofïiciel et d'important. Le commissaire de police et le gendarme, de nos jours, ont seuls le privilège d'une marche aussi solennelle. ,
En effet, la porte s'ouvrit, et un capitaine portant lecorcelel d'acier, le morion, le hausse-col et l'épée nue sous le bras gauche, entra dans la salle.
Il ne fit que jeter, en passant, un regard sur les jeunes gens attablés, qui ne prirent pas garde à lui, et se dirigea vers l'autre porte, celle de la chambre où se tenait le tavcrnier.
Celui-ci parut aussitôt, le bonnet à la main, et fil de grandes salutations à l'officier.
— Eh bien, maître Ancel, dit celui-ci, y a- t-il quelque chose de nouveau à la Fortune de la Francel Vous connaissez Tédit
rendu par M. le gouverneur du château, quia pris dans ses attributions et par ordre de M. le grand-maître de la maison du roi, la police et le maintien du bon ordpe dans cette ville. Cet édit a pour but d'e'loîgner de la cour tout étranger qui n'a pas invitation expresse ou permission écrite pour s'y présenter...
— Et aux termes de l'ordonnance, il nous est enjoint de déclarer, reprit maître Ancel, le nom de tout voyageur qui prend gîte chez nous.
Cela me sera facile pour aujourd'hui, mon capitaine. N'ayant reçu qu'un voyageur, je n'ai qu'un nom à vous dire,. .
— Et ce nom? reprit i'olïicier en tirant de sa poche un carnet et un crayon.
— Le sieur Godefroy Bary de La Renaudie,^dit le tavernier.
La Renaudie,s'entcndant nommer, tourna
vivement la tête du côté du nouveau venu, qu'il n'avait pas encore regardé.
— La Renaudie! s'écria le capitaine.
#Yoici qui est étrange: c'est mon cousin!
— 31on cousin! répéta l'aventurier; en effet, ajoula-t-il en se levant et en s'avançant vers l'officier, c'est Perdaillan.
Ils s'embrassèrent, en donnant tous deux des grands signes de joie.
El la femme brune, continuant son excursion mentale au pays d'où elle sortait, chantait à demi-voix :
En bon parent, Douglas l'embrasse , Et demain son œil cherchera Par quel endroit de la cuirasse Sa dague en son cœur entrerai
Tous les jeunes seigneurs avaient l'œil à celle reconnaissance qui se faisait devant eux.
— Eh ! oui, c'est notre cher Perdaillan! fit Olivier de Magny ; pardieu, lu arrives à temps, capitaine, pour boire avec nous !
— Y pensez-vous, Olivier, m'altabler au cabaret avec des personnes aussi sensées, un jour de service, et quand j'ai besoin de toute ma mémoire et de tout mon sang -froid! — Ce cher La Renaudie, reprenait-il en secouant la main du voyageur, que je suis donc aise de le revoir ! Du diable si je m'attendais à cette rencontre.
— La Renaudie! dit en elle-même la devineresse ramenée lout-à-coup a l'observation de ce qui se disait et se faisait auprès d'elle; La Renaudie! il se faisait nommer, ce malin, le capitaine Laforêt.
— Un verre de vin épicé! s'écria Mai-
sondeur, et buvons tous à celte heureuse rencontre.
— Laissez-donc ! vous ne songez qu'à boire, dit un des courtisans.
— Que diable ! Maisonfleur, n'insiste pas, reprit un autre, le chirurgien qui panse la blessure de M. de Perdaillan l'a mis au régime.
On s'aperçut pour la première fois que le jeune officier portait son bras en écbarpe.
— Tu es blessé, Perdaillan ? dit La Henaudie avec un ton plein d'inquiétude.
— Cela ne sera rien, cousin.
Il jeta un rapide coup-d'œil sur le jeune Chaslelard, qui mil son doigt sur ses lèvres.
— Un petit coup d'épée, reprit Olivier,
qu'il a reçu sans que nous ayons jamais su de qui et pourquoi.
— C'est une bagatelle, mes seigneurs, qui ne vaut pas la peine qu'on s'en occnpe. Mais je m'amuse à bavarder avec vous, et j'ai bien autre chose à faire ici. — Maître, ajouta l'officier en se retournant vers l'hôtelier qui se tenait à distance, nous avons encore une affaire à régler ensemble : conduisez-moî dans votre chambre.
Puis il passa son bras valide sous celui de La Renaudie.
— Tu vas venir avec moi, lui dit-il.
Ah ! je ne te quitte pas d'abord. — Pardon, mes amis, je vous l'enlève. Vous l'excuserez, et moi aussi, n'est-ce pas? Quand on se retrouve ainsi à l'improviste et après un6 longue absence, on a besoin,
"VOUS le savez, des épancheiuens du têie à tête.
— Allez, allez, messieurs , c'est trop juste; mais ton cousin, Perdaillan, quand il aura satisfait aux empressemens de l'amitié, voudra bien, nous l'en prions, ne pas oublier qu'il a trouvé à l'auberge de Blois, outre son cousin, des gens tout disposés à lui être agréables.
La Renaudie répondit de l'air le plus cordial à ces avances, et sortit de la salle commune avec Perdaillan et maître An* cel.
Quand ils furent entrés tous les trois dans la chambre voisine, quand la porte fut fermée, Perdaillan dit à maître Ancel :
— Ah ça! \ous savez, mon mnître , les nouvelles obligations qui vous sont imposées par M. le gouverneur, à vous et à toute personne à la tête d'un établissement pu-
^ ig
biict Ce n'est pas assez de donner les noms des étrangers qui descendent chez vous, vous devez encore, d'après les instructions qu'on vous a communiquées hier, relater dans un rapport détailllé qui, chaque jour, sera remis à rofficier de ronde, les différentes ailées et venues des gens , bourgeois, manans ou autres, qui entrent chez vous sous couleur de boire, banquelter ou se gaudir par de joyeux propos. Ce n'est là souvent qu'un prétexte à des réunions plus sérieuses. Les maisons comme celle-ci sont lieux de rendez- vous tout trouvés pour ceux qui §e veulent engager dans quelque intrigue, qu'elle soil de gaîanterieou de politique...
La Renaudie écouta avec attention.
~ Et le magistrat, reprit M. de Perdailjan, veut ne rien ignorer de ce qui se passe chez vous , aussi bien au grand jûMP de la
salle commune que dans les ombres des chambres réservées.
L'aubergiste tournait son bonnet entre ses mains, d'un air embarrassé.
— Vous êtes-vous conformé à ces expresses recommandations ? demanda l'officier, et m'allez-vous remettre votre rapport, que je le joigne à ces papiers, ajouta-
t-il en montrant une liasse passée dans son ceinturon, qui déjà m'ont été remis pas vo^ confrères ?
— Ils se sont bien pressés ! dit maître Ancel ; moi , j'ai cru qu'un ordre semblable , avant d'être exécuté , valait bien la peine qu'on le confirmât une seconde fois. . . Oui , messire capitaine, j'ai hésité, je ne le cache pas , car ce que l'on nous demande aujourd'hui, ce n'est pas de la surveillance, c'est de l'espionnage.
— Pauvre homme^ qui ignore que quand
la police s'en mêîc, l'une ne va jamais sans l'nmre , dit La Renaudie en levant les épaules.
— Quand l'autorité exige plus que la conscience ne peut accorder, reprit le tavernier... ,
'- On refuse, mon brave, s'écria l'officier, se réjouissant d'avoir enfin trouvé un honnête homme dont le refus énergique vînt flétrir l'odieuse inquisition dont en ce jour il émit , malgré lui , l'instrument , et l'on subit, pour conserver sa propre estime , les conséquences d'une résolution: aussi honnête que la vôtre.
— Quelles conséquences? demanda ratï- Lergisie d'un ton beaucoup moins assuré.
— Vous le demandez ? Mais très probahleutent on i'era fermer celte maison , et vous serez forcé de transporter ailleurs ia fortune de la France.
~ Diable! diablu! fit l'aubergiste en se grattant l'oreille.
Son stoïcisme était terriblement ébranlé du premier coup.
— Et , dit-il , après un moment de silence , tous ceux qui sont d^ns ma position...
— Je vous l'ai dit, répondit l'officier, ils ont exécuté les ordres de M. le lieutenant du roi.
— Le maître du Charriât d'or aussi ?
— Il a été le premier ({ui m'ait remis son rapport.
— L'intrigant! s'exclama mailre Ancel , c'est par envie contre moi i 11 crève dans sa peau de voir mon auberge atsssi bien achalandée... et il espère... mais je l'attraperai bien...
— Ainsi, dit vivement M. de Perdaillan, vous refusez ?
— Du tout, répondit le lavernîer, en se^ mettant à une table où il y avait tout ce qu'il fallait pour écrire. Je connais trop bien mon devoir pour me soustraire à aucune des obligations qu'il plaira à messieurs du roi de m'imposcr. — Fermer ma maison ! -• Ce n'est pas moi , mon capitaine , moi qui ai placé à ma porte le signe adopté par les grands ministres auxquels le roi , notre seigneur et maître, a confié les rênes de notre gouvernement, qui m'inscrirai par une folle résistance contre les mesures prises par leur sagesse. — Moi , refuser ! je m'en garderai bien 5 le Charriot d'or, du coup , serait changé en un char de triomphe... Ah! il a été le premier à fournir son rapport... Faites-moi le plaisir, capitaine, d'attendre une minute, et je vais...
En disant ces mots, maître Ancel apprêtait la plus grande de ses feuiUes de pa^
pîer, remuait ses plumes l'une après Tautre, regardait au jour celle dont le hec, était le plus net ; puis il renouvela l'encre de son cornet, revint a ses plumes, et enfin, campé en face de son papier, et avec la gaucherie d'un très novice écrivain , il écrivit lentement, lourdement, et au beau milieu de la feuille, en lettres hautes d'un pouce, ce mot avec un seul p! Rapport.
— Vous serablez un peu brouillé avec l'écriture, pèreÂncel, dit le capitaine en riant.
— Pardine, monsieur, il n'y a jamais eu entre nous connaissance bien intime, répondit Taubergiste , et ce qui me fâche , c'est que Madeleine, notre gouvernanie, qui se mêle de mes écritures , ne soit, pas là pour coucher par écrit ce que j'ai à raconter à la prévôté.
— Eh bien ! que voulez-vous, à l'irapog-
sible nul n'< st tenu 5 je prendrai sur moi de dire que loul chez vous s'est passé dans l'ordre, et que vous n'avez pas cru devoir faire un rapport à propos de choses les plus insignifiantes du inonde.
— Eh bien, justement c'est tout le contraire, reprit le bonliomme, et maintenant que mori esprit s'est mis sur la voie, il me revient des choses. . oui, les eircoiistances d'une entrevue mysîérieuse. .. Bref, je uie persuade qu'aucun de ces papiers que vous avez là dans votre ceinture ne sont rien en comparaison de ce que j'aurais à dire.
— Eh bien alors, dit l'onîcier, avisez aux moyens d'expédier prompleuicnt votre pièce d'écriture ; car le temps se passe, et le sergent attend en bas mon paquet pour le porter. Si je n'avais pas la main dans l'état que vous voyez , ajouta>t-il en montrant son bras en éeharpe, je vous offrirais
d'écrire sous volrc dictée d'aussi précieux renseignemens ; mais c'est à peine si je peux encore inVn servir pour tirer mon épée du fourreau.
— Par bonheur, dit La Renaudie , la mienne n'est pas empêchée, et pour vous obliger, mon cher iiôte , la voici toute à voire disposition.
— Quoi ! s'écria m;iïtre Ancel, vous auriez la complaisance, mon gentilhomme, d'écrire à ma place... en vérité, je ne sais si je dois accepter cette preuve de votre obligeance... Je craindrais d'abuser...
— Allons donc , vous voulez rire, mon
ami On est trop heureux de trouver
l'occasion d'obliger un brave homme comme VOUS; et si vous voulez me céder votre place et nous conter hautement ce qui s'.esl passé dans votre maison , j'éirirai pendant que voas parlerez, et nous arriverons en même
temps à la fin, vous, de votre récit, et moi, (le mon rapport. Ce n'est pas plus difficile que cela.
Maître Ancel ne se le fit pas dire deux fois; il céda sa place à La Renaudie, non sans lui adresser maints remercîmens, et l'aventurier, toujours aux aguets de ce qui pouvait servir à son grand projet et éclairer certains pians du théâtre où il allait bientôt agir, attendit , la plume à la main , que l'aubergiste eût réuni tous ses souvenirs.
— Hier, dit enfin le tavernier, dans la journée, une vieille femme, grande et maigre , assez singulièrement vôtue , et qui , dans ce moment même , se trouve dans la compagnie de ces gendarmes qui boivent à
côté Il se peut faire que vous l'ayez
remarquée , monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à La Renaudie , vous qui étiez aussi avec euK?
— Oui , en effet, répondit La Renaudie très vivement intéressé par ce début qui ramenait en scène, devant lui, cette étrange créature qu'on appelait la prophétesse de la reine, et dont le regard l'avait poursuivi avec acharnement.
— Cette femme donc, reprit maître Ancel, est venue hier me demander, avec une sorte de mystère, si une grande dame qu'elle sert pourrait venir chez moi, à la tombée de la nuit, pour causer quelques instans avec une personne du dehors qu'il lui était impossible de recevoir chez elle, et si je consentirais à faciliter cet entretien, en prêtant pour une heure une chambre isolée et sans voisinage qui pût faire craindre une indiscrétion. J'ai répondu que c'était chose facile. On ma indiqué alors à quel signe je re(;onnaîtrais la personne avec laquelle on désirait bc mettre en rapport î
c'était un homme qui devait arriver à sept heures et que je devais introduire dans la pièce retenue d'avance. Alors la dame viendrait, et je n'aurais plus rien à faire qu'à veiller sur le dehors, [jour que rien ne vînt troubler le lête-à-lête.
— En effet, dit Perdaillan , voici qui semble annoncer les grandes aventures.
— Ensuite? dit La Renaudie d'un ton qui annonçait l'intérêt devenant plus vif à chaque trait de ce récit.
— Eh bien ! reprit le tavernier, les choses se sont passées de la manière dentelles avaient été réglées par moi et la duègne : l'heure du rendez-vous, l'arrivée de l'honime, le signe au moyen duquel il s'est fait reconnaître, la venue de la dame : tout a été conforme à ce qui avait été annoncé....
— Il faut compléter ces renseignemens,
dit La Renâudie qui ne cessait pas d'écrire, par quelques indications qui mettent le pouvoir sur la voie, et lui fassent connaître quels sont les personnages qui se sont réunis, hier soir, chez vous avec tant de précautions.
M. de Perdailian trouva que son cousin prenait bien du goût à cet essai de police, et qu'il insistait trop sur la nécessité de le compléter.
— Mettez, si vous voulez , reprit le maître de l'auberge, que je n'ai pu voir la dame, par la raison qu'elle est venue masquée.
— La dame était masquée? dit La Renaudie eu écrivant.
— Mais elle était ijrasse, vêtue de noir, et il m'a pîsru qu'elle a\ait une voîx tant soit peu homiDasse et avec un accent étranger... Ou je m»^ trompe fort ou il y a là, à côté,
parmi les seigneurs qui boivent ensemble, un jeune homme qui parle absolument comme elle.
L'aventurier pensa au musicien Rizzio, et il s'écria :
L'inconnue avait l'accent italien ! Et le personnage qui s'est entretenu avec elle? dit-il ensuite de l'air le plus tranquille, quoi qu'il se sentît sous le coup de la plus vive anxiété...
— Quant à celui-là, il est plus facile d'indiquer sa figure et sa tournure, dit le tavernier.
L'aventurier écouta de toutes ses oreilles.
-r- Je l'ai assez bien dévisagé , reprit maître Âncel, pour le désigner de manière à le faire reconnaître de ceux qui peuvent l'avoir vu. Il est jeune encore, petit, blond
et maigre, et il m'a paru qu'il avait le cou fort enfoncé dans les épaules»
La Renaudie fut assez maître de lui pour déguiser sa joie; il écrivit ce que l'aubergiste venait de lui dire, et se servit des termes contenus dans ce signalement de prince à lui remis par l'agent de M. de Braguelonne 5 car, il n'y a pas de doute, c'est Condé qui hior dans cette auberge Vest abouché avecla reine-mère.
Oui, oyi, cette grosse femme vêtue de noir, écorchant le français, à l'italienne, précédée de la duègne qui fait de la magie et de la divination à la cour, ne peut être que Catherine de Médicis. N'a-t-elle pas un grand intérêt à s'entendre avec le prince? N'est-ce pas là son seul recours contre l'envahissante tyrannie des Lorrains ? EUe a dû tout faire pour découvrir la retraite de Condé; rien n'a dû 1 ui coûter pour le rap-
proclier d'elle. C'est Catherine, c'est Côndé qui se sont réunis hier dans cette hôtellerie, et La Renaudie n'y était pas !
— Dites-moi, reprit le comploteur, en continuant d'écrire de l'air le plus indifférent toutes les choses qui l'intéressaient tant, faut-il ajouter dans le rapport, pour réduire à rien les renseignemens que le Charriotd'or peut avoir à donner, qu'il est à votre connaissance qu'un autre rendezvous doit prochainement réunir ces deux mystérieuses personnes ?
— Assurément, et j'allais vous prier, mon gentilhomme, de ne pas oublier cette circonstance ; car, comme j'éclairais la dame lorsqu'elle s'acheminait vers la porte de la rue où l'attendaient s;i chaise et ses poi leurs masqués comme elle, j'entendis le petit homme blond qui la reconduisait ,
lui promettre qu'il irait la voir chez elle, lundi prochain...
— C'est demain, dit La Renaudie.
Oui, demain. Il ajouta même que maintenant il lacroyaitde bonne foi et qu'il ne craindrait pins d'aller la chercher dans sa maison, malgré les ennuis et les désagrémens de toule nature qu'il encourrait s'il était surpris dans une pareille visite.
— Ce qui veut dire, pensa La Renaudie en écrivant toujours, qu'on s'est entendu dans cette première réunion, et que demain Condé se rendra au château, chez madame Catherine, pour achever le traité dont les préliminaires ont été arrêlés dans la mai» son de maîtie Ancel ; et ce ne sera pas ma faute, j'en réponds, si je ne suis pas en tiers dans celte nouvelle entrevue. Voilà qui est terminé, ajoula-l-il après un moment de silence, et en posant la plume. Ecoutez-
moi, mon cher hôte, et dites-nous si j'ai clairement exprimé le fait que vous venez de nous raconter.
— C'est à merveille ! s'écria le lavernier, quand l'aventurier eut terminé sa lecture ; il n'y a pas un mot a ajouter.
— Si fait : votre signature au bas de ce rapport, dit l'officier. Maintenant que, grâce à mon obligeant cousin , votre besogne est terminée, ajoula-t-il en joignant le rapport écrit par La Renaudie aux autres papiers qu'il avait apportés, vous allez remettre tout cela au sergent qui est resté à la porte. Dites-lui aussi qu'il ne m'attende pas. Je le charge de jiorter ce paquet à la prévôté et de ramener ses hommes à la caserne.
— Et si votre cousin et vous, comme il arrive quand on se retrouve après une longVi@ ^l^s^ence, vous ave2 bien des cbOMA à
vous dire, reprit le bonhomme Ancel, demeurez ici, mon capitaine, vous serez moins dérangés tous deux que dans la salle commune. Je vais dire, en descendant, qu'on vous monte de quoi arroser celte reconnaissance de famille.
Les deux gentilshommes répondirent à l'aubergiste qu'ils n'avaient besoin de rien, mais qu'ils resteraient un instant à causer dans sa chambre, n'étant pas d'humeur, ni l'un, ni l'autre, à prendre part au bruit qui se faisait à côté.
Là-dessus , maître Ancel les quitta, en renouvellant ses remercîmens à son secrétaire improvisé, qui lui avait ôté une si belle épine du pied. Dans l'exaltation de sa reconnaissance, il alla jusqu'à dire que c'était lui avait enrayé le Cîiariot d'or, et que sans sa présence à Blois, c'en était fait de la Fortune de la France.
— Corbleu î mou hôle, dit vivement l'aventurier en lui faisant de la main un signe d'adieu, j'accepte le présage; puisse-t-on bientôt répéter partout vos paroles : Sans la présence de La Reuaudie à Blois, c'en était fait de la fortune de la France !
Perdailian regarda La Rcnauilic d'un air surpris. Il ne comprenait tieu à ses dernières paroles.
~ Que fait à la fortune de la France ion passage par Blois, mon cher Godefroy ?
dii-i! en prônant, un siège pour causer plus à l'aise avec son cousin.
La Renaudie hésita un instant avant de répondre.
— Mon Dieu, dit-il en s'asseyent en face du capitaine, quand on suit le métier des armes et qu'on veut prendre du service à la suite de quelque prince, ne cherche-t-on pas toujours à se piquer d'honneur et à se faire héros en rêve pour se consoler de ne l'être pas en réalité? Les fictions, les illusions, les songes, voilà les moyens de faire face aux ennuis et aux découragemens biens réels qu'on trouve à chaque pas de celte carrière. Ainsi, quand on a la têle dans les nuages, on oublie qu'on se déchire les pieds aux ronces du chemin. Qui penderait, je te le demande, une épée à son côlé, sans la pensée que la fortune de la France peul sortir de son fourreau!
— Je suis de celte opinion, reprit Per-
daîllan; la vie, je l'ai toujours pensé, a besoin de l'un de ces grands intérôls qui rélèvent el la fassent planer au dessus des misères et des petitesses du monde, bourbier prosaïque où s'empêtrent, où s'usent les forces de lani d'hommes qui pourraient leur trouver un plus noble, un plus utile emploi !
— Oh! bien certainement, reprit La Renaudie avec son sourire ironique, il vaut mieux s'attaquer aux moulins à Vent qu'on rencontre, eût-on, comme Don Quichotte, la folie qui les change en géans, (\ue d'y entrer pacifiquement pour y faire moudre du blé ; et je me suis souvent surpris à envier le sort de ce fou héroïque qui se croyait destiné à délivrer une princesse enchantée.
—Tu conviens donc, Godefroy, dit vivement le jeune capitaine, que ce serait là
pour une vie un but noble et grand, digne, en un mot, qu'on y employât toutes ses forces, toutes ses pensées.
Ce fut le tour pour La Renaudie de regarder son cousin avec surprise.
— Quel but! demanda-t-il au chevalier.
— La délivrance, le salut, le bonheur d'une femme, d'une orpheline, d'une exilée dont on s'est l'ait, à l'insu de tous et d'elle-même, le défenseur et Tappui, répondit Perdaillan avec exaltation. Tu as le cœur grand, loi, l'ame élevée, quoique les déceptions du sort, les démentis de la fortune et l'injustice des hommes y aient jeté je ne sais quoi de sombre et d'amer, et tu comprendras, ami, ces dévoûmens entiers, complets, absolus, qui s'attachent à une existence, la suivent comme l'ombre buil le corps, et n'ont de repos et
de cesse que quand iis l'ont mise à i'abri de tout ce qui peut la troubler, l'obscurcir, la compromettre. Il n'y a rien de consolant et de touchant, vois-tu, comme cette croyance catholique qui place à côté de chacun des enlans de Thomme un ange chargé de conduire, d'inspirer l'ame coniiée à sa garde! Pounjuoi, nous qui sommes des anges aussi, des anges tombés par la faute d'Adam, mais qui se relèveront dans le ciel par les mérites de Jésus- Christ, n'aurions-nous pas conservé quelque trace, quelque lointain retentissement de ce grand besoin d'amour et de patronage qui anime ces célestes gardiens. Oh! oui, Godefroy, cela est ainsi... Je connais un homme qui, plus que personne, a été accessible à cet instinct de notre nature primitive. Il s'est senti entraîné, invinciblement entraîné à la suite d'une créature
de Dieu , de celle qui peut-êlre, en ce pays, se trouve la plus entourée de dangers et d'ennemis... II s'est donné la mission de la défendre, de la sauver; pour cela, il demeure invisible à ses côtés, et n'attend, ne demande, n'ambitionne d'autre récompense, d'autre prix à ses travaux, à ses efforts de chaque jour, que le droit d'emporter dans l'éternité la pensée qu'il lui à été bon, ulile et secourable !
En entendant ces paroles, l'aventurier se félicita d'avoir résisté à l'envie qu'il avait eue un instant de s'ouvrir à Perdaillan au sujet de sa grande affaire.
— Et aussi heureux que ces preux chevaliers qui, dans nos vieux romans, se constituaient aussi les gardiens et les protecteurs des princesses poursuivies par les enchanteurs, ton homme, dit-il en jetant un rapide regard sur le bras de son cou-
sin, a-t-il comme eux le beaume qui guérit inconiinent les blessures reçues à leur service?
Ce mot de princesse, ce regard, ces paroles qui faisaient allusion à sa blessure, troublèrent infiniment le jeune capitaine.
Son cœur, si longtemps privé d'épanchcmem, était comme un vase trop plein. Au contact d'un cœur ami, il s'était répandu au dehors.
— Malheur, s'écria-t-il,et honle à celui qui pourrait voir un misérable insensé entraîné par sa présomption, poursuivre d'un regard brûlant, d'un soupir téméraire, celle pour qui l'apparence seule d'une démonstration semblable est une griève injure... Oui, honle à celui qui verrait offenser une femme sans trouver une parole pour blâmer l'offenseur, sans trouver
une épée pour le punir! Pour une femme, continua-t-il, comme s'il se fût parlé à luimême, pour une femme jeune, belle, crédule, coquette peut-être, ou du moins très disposée à se montrer accorte et gracieuse pour tous ceux qui l'admirent et la flattent, y a-i-il rien de plus dangereux que les prétentions de ces hommes qui comptent assez sur leur mérite pour se persuader qu'il n'est pas de triomphe, de conquête dont l'espérance puisse leur être interdite 7 Oui, certes, il y a là plus de périls pour son repos, pour sa dignité, pour sa renommée, que dans tous les pièges qui lui sont tendus par des ennemis avoués !
Quoique le nom de Marie-Stuart n'eût pas été prononcé, La Renaudie n'avait plus besoin d'explication à ce sujet. Il savait qu'elle était l'héroïne de ce poème héroïque que le noble jeune homme se cons-
truisait en nid d'aigle pour y abriter la snblimilé et le désintéressement de son ame. Cette ame, où les forces ^surabondaient, n'avait rien trouvé qui pût mieux réaliser le besoin de défendre et de protéger dont elle était tourmentée, que cette situation précaire de la jeune Marie, abandonnée, si ellf reste en France, aux coups du ressentiment le plus implacable : celui de l'italienne Catherine de Médicis; exposée, si elle retourne en Ecosse, à la vengeance la plus impitoyable : celle de l'anglaise Elisabeth.
La conlidence de Pcrdaillan avait été aussi complète que peut l'être l'aveu d'un esprit préoccupé d'iine idée à ce point dominante. Quand on se trouve dans cette situation, on croit inutile, pour être compris, de répéter aux aulres ce que depuis si longtemps on s'esl dit à soi-même; aussi,
pour bien s'assurer que le sens du sousentendu était tel qu'il le supposait, La Renaudie s'écria avec l'air du plus vif intérêt :
— Des ennemis, grand Dieu ! et quels ennemis peuvent ne pas se laisser désarmer par des grâces si touchantes, par des talens si supérieurs, par des infortunes si peu méritées!
— Ces ennemis, Godefroy, sont partout, partout où les princes de la maison de Lorraine sont haïs ou enviés. L'envie, quand elle est forcée de constater les succès d'un homme célèbre, ne manque jamais de leur trouver une cause étrangère à son mérite. Reconnaître le bonheur d'autrui, c'est déjà trop pour elle; être forcée de l'attribuer à son génie... cela passerait la mesure. Ainsi, le grand capitaine, fatneux par tant d'exploits^ ca grand £ran-
çoîs de Guise n'est placé si près du trône, à entendre ses envieux, que parce que sa nièce y est assise ; ils l'indiquent comme l'origine de celte puissance qui les offusque ; et l'on ne peut détester ce pouvoir sans faire rejaillir quelque chose de cette inimitié sur sa base... Qui sait si, au moment où je le parle, l'on ne cherche pas, ami, à briser celle base pour faire plus sûrement tomber ceux qui s'y appuient.
La ïlenaudie baissa la tète. Mieux que personne il savait que, dans leur plan, les conjurés avaient arrêté 1 eloignement de la jeune épouse qui exerçait tant d'influence sur l'esprit de l'enfant couronné, influence qui ne pourrait que s'accroître quand cet enfant deviendrait un jeune homme!
— Craintes exagérées , mon cher Perdaillan, dit-il enfin en jetant sur l'officier un regard pénétrant. L@ mécontentement,
l'envie, la haine parlent longtemps avant que d'agir, et il y a loin de la plainte et de la menace à la démonstration qui pourrait mettre en péril une tête défendue par une couronne de reine.
— Les ennemis de la maison de Lorraine sont bien puissans, Godefroy, bien audacieux! tant d'injures à venger! tant d'ambition à satisfaire! et ce fanatisme qui accompagne toute religion à son berceau, el se montre prêt à sanctifier les moyens employés pour amener son triomphe ! et ce sang des soutiens de celte cause qui demande vengeance!.., Ah! crois-moi, jamais le ciel ne s'est montré plus sombre sur un château royal. — Je ne sais si mon organisation me rend plus qu'un autre accessible à la perception des symptômes d'une crise prochaine, imminente, inévitable ; mais je suis comme ces personnes
qui devinent et pressentent l'orage sans •voir vu la nuée, sans avoir aperçu Téclair, et je te le dis : 11 tonne déjà dans ma tête, et la tempête est proche.
— Qu'elle vienne si elle doit venir! ce jour-là, mon cher Perdaiilan, tu auras bien le temps... et moi aussi... de prendre un parti!
—Oh î mon pnrli est tout pris, répondit le jeune officier d'un ion qui annonçait une résolution si irrévocable, et une volonté si inflexilde, que La Renaudie en trembla. J'ai déjà ris(|ué ma vie pour U défendre contre les prétentions d'un ^^at et je me ferai tuer par ceux qui, sous quelque prétexte que ce soit, et d'dus l'espoir de l'atteindre , s'att :.quei>r>nr à sa parenté.
- Tu défendrais les Guise, toi ! s'écria La Renaudie? les Guise, les odieux ordon-