‹ Le Petit-Trianon (volume 2)Chapitre 122 sur 362 · Comédie en vers libres · texte numérisé non relu

Comédie en vers libres

LA RVINB AGTRICB. 151

en 1780. On était de nouveau en guerre avec l'Angleterre; on pouvait voir, comme alors, des prisonniers dans nos ports, et si la paix ne paraissait pas prochaine, du moins s'offrait-elle dans le lointain comme un but, désiré certainement par la reine, qui n'avait qu'une sympathie médiocre pour la cause des Américains. L'amour, dans la comédie, se charge d'éteindre les haines nationales. Un capitaine de vaisseau anglais, pris avec sa fille Qaiisse, après avoir témoigné contre tout ce qui est français une antipathie farouche, se laisse à la fin séduire par les grâces de la marquise, sœur de son vainqueur, et l'épouse en donnant Qarisse au frère. Cette pièce n'avait pas de rôle pour la reine ; celui de Clarisse, qui est presque une enfant, revenait à la petite duchesse de Guiche (que le chevalier de l'Isle appelait la Guichette)^ et la marquise rentrait dans la catégorie des grandes coquettes.

Tout autre était l'opéra-comique du Sorcier. Il y avait là un personnage qui convenait parfaitement à l'aptitude et au goût de Marie- Antoinette. Au lever du rideau, on la voit, sous le nom d'Agathe, devant une table couverte de linge qu'elle s'occupe à repasser; plus loin, est attachée une corde où sèchent des mouchoirs et des serviettes, et auprès d'elle, à terre, un fourneau où chavffent des fers, avec lesquels, un moment après, elle se défendra bravement contre les entreprises d'un galant de village. C'est qu'Agathe est demeurée fidèle à Julien malgré deux ans d'absence, et qu'elle ne veut point de Biaise à qui sa mère la destine. Heureusement, l'amant préféré revient à temps et, sous un déguisement de sorcier, il se fait rendre plaisamment et sa fiancée et son argent qu'on se proposait de lui dérober à la fois.

Mercy rend ainsi compte des représentations du 10 août et du 6 septembre* : « Depuis un mois, toutes les occupations de la Reine et tous ses amusements se sont concentrés dans le seul et unique objet de deux petits spectacles représentés sur le théâtre de Trianon. Le temps nécessaire à apprendre les rôles, celui qui a dû être employé à de fréquentes répétitions, joint à d'autres

détails accessoires, a été plus que suffisant pour remplir les journées. Le Roi, en assistant assidûment à tous ces apprêts, a donné preuve du goût qu'il prend à ce genre de dissipation. Il ne s'est plus trouvé de moments pour le jeu, non plus que pour les promenades du soir, de manière que ces avantages semblent compenser quelques inconvénients qui tiennent à la nature de l'objet dont il est question. La Reine a persisté dans la résolution de n'admettre d'autres spectateurs que les princes et princesses de la famille royale sans personne de leur suite. Je sais par les gens de service en sous-ordre, les seuls qui aient entrée au théâtre, que les représentations s'y sont faites avec beaucoup d'agrément, de grâce et de gaieté, et que le Roi en marque une satisfaction qui se manifeste par des applaudissements continuels, particulièrement quand la Reine exécute les morceaux de son rôle. Ces spectacles, qui durent jusqu'à neuf heures, sont suivis d'un souper restreint h la famille royale et aux acteurs et actrices. Au sortir de la table, la cour se retire et il n'y a point de veillée. »

Cependant l'ardeur de « la troupe des seigneurs », comme l'appellent les mémoires des ouvriers employés à ces spectacles, allait croissant, et, après avoir déjà joué six pièces en un mois, elle en mit à l'étude deux nouvelles : Rose et Colas^ de Sedaine et Monsigny, et le Devin de village^ de Jean -Jacques Rousseau. Elles furent représentées le 19 septembre. La première est une paysannerie trî*s divertissante et qui a beaucoup amusé nos pères. Les ariettes de Monsigny devinrent populaires, et Ton chantait encore au fond de la province, il y a cinquante ans, la chanson de Colas : C'est ici que Rose respire, et celle de Rose : // était un oiseau gris, Mathurin*, gros fermier, et Pierre Leroux, vigneron, se sont accordés pour marier leurs enfants, mais ils voudraient retarder la noce jusqu'à l'hiver. L'impatience des deux fiancés et les indiscrétions de la mère Bobi, qui a surpris

1. C'était le duc de Guiche qui tenait ce rôle. Arch. de Seine-et-Oise, E. H87.

LA REINE ACTRICE. i^3

leurs rendez-vous, obligent les parents à brusquer la cérémonie. Les finasseries des deux compères sont copiées sur le vif, et Sedaine a su peindre Tamour comme on le fait au village. On devait bien rire de la scène où Colas, qui s'est perché en haut d'une cheville pour échapper aux regards de Mathurin, perd tout à coup réquilibre et dégringole sur la table, entraînant avec lui une selle et des harnais, au moment où le vieux paysan, bercé par le rouet et la chanson de Rose, commençait à s'endormir. ^- L'intrigue du Devin de village est d'une grande simplicité. C'est la mise en action de la célèbre palinodie d'Horace : Donec gratus eram iibi. Trois personnages seulement sont en scène : Colin qui a fait une infidélité à sa maîtresse, Colette qui boude l'infîdèle, et le devin qui les réconcilie.

Cette fois, Mercy fut du nombre des invités et il put parler en témoin oculaire* : « La Reine daigna me dire qu'elle voulait que j'allasse au spectacle en question; mais, en témoignant combien je sentais le prix de cette grâce, j'ajoutai qu'il était de mon devoir d'observer que, après une exclusion absolue de tous spectateurs, bien des gens se formaliseraient que j'eusse été excepté, et qu'il pourrait s'ensuivre de petits dégoûts. Cette remarque ne changea rien à la volonté do la Reine ; elle me répondit que personne ne me verrait, que je serais placé dans une loge grillée et conduit au théâtre par un homme qui me ferait éviter la rencontre de qui que ce soit. Cela s'exécuta en effet à l'heure marquée, et je vis représenter les deux petits opéras-comiques : Rose et Colas et le Devin de village. M. le comte d'Artois, le duc de Guiche, le comte d'Adhémar, la duchesse de Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première pièce. La Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de Vaudrcuil chantait le rôle du Devin, et le comte d'Adhémar celui de Colin. La Reine a une voix très agréable et fort juste , sa manière de jouer est noble et remplie de grâce ; en total, ce spectacle a été aussi bien rendu

Page 1