‹ Le Petit-Trianon (volume 2)Chapitre 179 sur 362 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

entourage furent tout entiers à la préparation d'un spectacle intime à Trianon. D'après le chevalier de Tlsle, les pièces mises à Tétude étaient le Tonnelier, vaudeville d'Audinot, et les Sabots, de Sedaine et Duni. Les comptes ne parlent pas du Tonnelier et mentionnent, avec les Sabots, les deux Chasseurs et la Laitière, d'Anseaume et Duni, et Isabelle et Gertf^ude, de Favart. Trois opéras-comiques suffisaient pour une représentation. Sans doute, après avoir parlé déjouer le Tonnelier, la troupe « des seigneurs » abandonna cette idée, sans que le chevalier en fût averti. On verra d'ailleurs plus loin que l'exactitude des n^iseignements fournis au prince de Ligne par son correspondant laisse quelque peu à désirer.

La reine, pour ces pièces, surveilla elle-même la confection des accessoires. « Avoir peint, » dit le mémoire du décorateur Mazières, u pour la pièce des Sabots, jouée par les seigneurs à Trianon : un grand tertre de gazon orné de fleurs, posé au bas

du cerisier 21 livres.

Un cerisier isolé et percé de ses branches garnies de c(»rises 30 »

Un lit (le gazon fleuri, adapté au précédent gazon. 15 » Pour la même pièce, un autre arbre ordonné par la Reine, le premier n'étant ni assez gros ni

assez grand 55 »

Des marches de gazon fleuri et un siège pour

s'asseoir et monter à l'arbre 30 »

Ajoutons à ces indications, pour être complet, un passage du comp!(î du tapissier : « Une demi-aune de salin pour faire les cerises, trois journées de femme pour h^s coudre, et colon pour y mettre... » Le prix n'est pas spécifié*.

Babel (la reine) vient s'asseoir, pour prendre son goûter, sur le a lit de gazon fleuri, f> peint par Mazières. Elle n'a que du pain sec à manger; au-dessus de sa tête pendent ces belles cerises en satin bourré de coton. C'est bien tentant, mais elles appar-

tiennent à Lucas, un vieux bonhomme qui les lui reprocherait. La gourmandise pourtant l'emporte ; elle ôte son chapeau, son corsage, son tablier, ses sabots, et monte à Tarbre. Lucas, qui était caché derrière, parait tout à coup et la surprend. Il est amoureux d'elle, et il ne dira rien, si on lui donne un baiser ou au moins une bonne parole. Babet refuse, et, pour se venger, il prend ses sabots et les emporte. Arrive Colin qu'elle aime : elle partage avec lui les cerises volées à Lucas, il lui prête ses sabots pour rentrer chez elle, et on les marie, naturellement. Lucas se console en épousant la mère de Babet.

Dans les deux Chasseurs et la Laitière, Anseaume n'a pas fait grands frais d'invenlion. C'est la mise en action des deux fables de La Fontaine : la Laitière et le Pot au lait et l'Ours et les deux Compagnons, La reine, en Perrette, passe en chantant :

Voilà, voilà la petite laitière :

Qui veut acheter de son lait?

devant Guillot qui guette un ours. Un moment après, elle rentre pour pleurer son pot cassé, tandis que Guillot a fui devant l'ours, et ils se moquenl l'un de l'autre. D'après les Mémoires du comédien Fleury, il y aurait eu grand concours parmi les courtisans pour jouer le personnage muet de l'ours. L'anecdote est assez plaisante; mais on sait qu'il n'y a aucun fond à faire sur celte relation apocryphe, pas plus que sur les Mémoires du coiffeur Léonard et de la comtesse d'Adhémar, qui ont tout juste la valeur d'un mauvais roman.

On ne peut rien imaginer de plus inepte que le scénario d'Isabelle et Gertrude\ Un détail cependant est à noter dans cette rapsodie : c'est l'introduction dans la littérature française des esprits aériens, sylphes, etc., qui devaient devenir plus tard si fort à la mode. Gertrudc, veuve austère, qui n'admet que les sentiments les plus spiritualisés, s'en laisse cependant conter par le

\ . Ou les Sylphes supposés.

LÀ TOUR DB MàRLBOROUGH. 243

vieux juge Dupré. Surprise par sa fille, qui a entendu la conversation sans voir l'interlocuteur, elle lui fait accroire qu'elle eau-'' sait avec un esprit aérien, « l'intelligence » de Dupré. Isabelle, profitant de la leçon, se met aussitôt en rapport avec a Tintelligence de Dorlis, » neveu du juge. La conclusion est que les deux couples s'épousent. Il n'y avait pas là de rôle pour la reine : Gertrudc est trop âgée, et sa fille a quiiize ans. Le personnage de la première convenait à Diane de Polignac, et celui d'Isabelle à sa nièce, la jeune duchesse de Guiche.

Ces trois pièces furent représentées le 6 juin, après avoir été répétées quatre fois : les 24 et 28 mai et les 4 et 5 juin*, a Tout le monde se porte bien ici, mon cher prince, » écrit le chevalier de risle au prince de Ligne, « hormis la Reine, qui ne saurait se porter, à cause d'une foulure qu'elle s'est faite au pied et dont les suites la retiennent sur une chaise longue depuis mercredi ; ce léger accident, qui a eu lieu à la répétition que la reine faisait de Topera du Tonnelier^ en a retardé la représentation fixée d'abord à vendredi et remise à mercredi prochain. Elle se fera à Trianon, où la Reine ira s'établir domain pour toute la semaine. » Il est possible que Marie- Antoinette se soit foulé le pied, le mercredi, mais c'est à une répétition d^ Isabelle et Gertrude et non du Tonnelier, Ce n'est pas la représentation, mais une répétition nouvelle qui fut remise du vendredi 30 mai au mercredi 4 juin; les comptes, d'accord avec le journal de Louis XVI, fixent, comme nous l'avons dit, le spectacle au vendredi 6. Les nouvelles du chevalier ne provenaient pas, on le voit, d'informations directes, il ne faisait que répéter des bruits plus ou moins exacts; et quand il ajoute : a Vous imaginez les acteurs sans que je vous les nomme, » on peut croire qu'il eût été bien en peine de les désigner.

« N'y placez pas pourtant, » continuc-t-il, « le duc de Poli-

\, D'après le journal de Louis XVI, la reine paraît s'être établie à Trianon le 4^'juin. Il y eut un peu de pluie le 3; elle tomba toute la journée du 4. Le reste du temps il fit assez beau avec un ciel couvert.

244 LR HAMEAU.

gnac, ni madame de Chàlons, qui, non plus que leur bande*, ue sont pas encore revenus d'Angleterre. Nous les attendons, ce soir, demain, tous les jours, celui de leur départ ayant été fixé, suivant ce qu'écrit madame de Coigny, à jeudi dernier; ce qui fait qu'ils auront eu, pour connaître à fond le sol, le climat, le gouvernement, les mœurs, les ressources, les monuments et lés personnages célèbres de l'Angleterre, neuf jours tout juste. Notre ambassadeur, arrivé à Londres, pour la première fois de sa vie, une demi-heure avant eux, leur aura été bien secourable. » C'était le comte d'Adhémar. Il devait sa nomination à Tinfluence de madame de Polignac, et le marqua, en arborant son portrait dans le salon d'honneur de l'ambassade. Une députation de la fameuse société était allée, comme on voit, l'installer dans son nouveau poste. Les préliminaires de paix entre la France et l'Angleterre avaient été arrêtés le 20 janvier, et les deux gouvernements échangeaient des plénipotentiaires pour préparer l'instrument définitif.

La Grande-Bretagne envoya de son côté le duc de Manchester. La duchesse, sa femme, fut solennellement présentée à Versailles, le 22 juillet. Conduite à la salle des ambassadeurs, dans le carrosse de la reine, par M. de Tolosan*, elle fut ensuite traitée chez le marquis de Talaru, premier maître d'hôtel, où il y eut deux tables de quarante couverts chacune, dont la princesse de Chimay' et le marquis faisaient les honneurs*. « L'ambassadrice d'Angleterre, » dit, quelques jours après, la Coirespondance de Métra', « a singulièrement pris à notre cour. Le roi, la reine et les princes s'empressent également à lui faire accueil. Sans être jeune ni jolie, la duchesse a

1. La comtesse d'AndIaw, dont le mari avait été envoyé à Bruxelles à la place d'Adhémar, et lu marquise de Coignj', belle-fille du duc, accompagnaient la comtesse de Chàlons. Hém. ser., <2 juillet 1783.

Page 1