‹ Le Petit-Trianon (volume 2)Chapitre 264 sur 362 · Vie, I · texte numérisé non relu

Vie, I

de mes lecteurs que pour les retirer d'incertitude, si, en effet, le salon se nomme autrement, je vais en donner une courte description.

a Ce salon élégant, de forme ronde, et surmonté d'un dôme, est situé dans les jardins du Petit-Trianon , sur une liauteur où Ton arrive par une pente douce. L'édifice est entouré d'un fossé que le cardinal et moi traversions à l'aide d'une planche jetée en travers à cet effet. On voit au milieu du salon, sur un piédestal de marbre blanc, une superbe statue qui représente, je crois, Apollon ou Vénus. Dans les angles se trouvent d'autres statues: ce sont les Amours et les Grâces. Les portes sont en glaces. On descend du salon dans le jardin par quatre marches de marbre. Il y a des croisées tout autour de cette rotonde, et les rideaux îlu raige le plus fin, parsemé de fleurs en broderie, interceptent les rayons du soleil souvent incommode. La tapisserie, les fauteuils, les sophas et tout l'ameublement sont dans le goût le plus exquis. On ne peut voir ce superbe pavillon que les samedis : encore faut-il produire un ordre signé par la reine elle-même, et c'est une faveur qui est rarement accordée. La beauté des jardins répond à celle du salon. C'est là que j'avais coutume d'attendre l'arrivée de la reine, mais mon inquiétude et mon impatience m'empêchaient d'admirer les beautés dont je viens de tracer l'esquisse. »

Ceux qui ont lu avec attention le présent livre doivent avoir déjà remarqué l'inexactitude de cette description, dont tous les détails sont controuvés. Il n'y avait ni salon de Vénus, ni salon d'Apollon à Trianon, ni statues des Grâces, mais seulement un temple de l'Amour et un belvédère. La femme Lamotte en avait entendu parler et elle les confond dans sa mémoire. Le temple de l'Amour, rond et entouré par la rivière qu'on passe sur un pont en planches, contenait au milieu la statue de l'Amour; mais cette rotonde, ouverte à l'air libre et portée par des colonnes, n'avait ni fenêtres, ni rideaux, ni mobilier. Le belvédère, octogone, n'a jamais eu de statues; de plus, il n'est pas ceint d'un fossé, et si on peut y arriver d'un côté par un pont jeté par-dessus les cascades

354 LR HAMEAU.

du rocher, il n'est pas nécessaire d'y passer. Deux autres chemins plus cachés, et par conséquent mieux choisis pour une entrevue mystérieuse, y mènent sans traverser Teau. On voit par là que la femme Lamotte, loin d'avoir en secret fréquenté Trianon, comme elle l'affirme, n'y a seulement jamais mis les pieds, même pour le visiter. Après cela, je ne pense pas qu'il puisse rester dans l'esprit de personne le moindre doute sur la fausseté de ses assertions relatives aux entrevues qu'elle aurait eues avec la reine dans ce château.

Ainsi, un homme qui tenait le premier rang dans la noblesse et le clergé de France croyait à la faveur étrange dont la femme Lamotte se prétendait honorée, et acceptait son infâme palrona"ge. A ce trait, on peut mesurer la profondeur de la corruption et de la bassesse morales de cette brillante société que la Révolution allait détruire. C'est cette société qui porte, pour la plus grande part, la responsabilité des épouvantables inventions de l'intrigante qui nous a trop longtemps occupés. Ce sont les courtisans qui, atteints de « cette sorte d'aliénation d dont parlait Mercy*, lui en ont fourni les matériaux. C'est leur infernale jalousie contre les favoris qui, la première, a jeté la boue sur la souveraine dont ils n'avaient pu obtenir la préférence*. A la fin de 1781, un noël obscène' fut répandu contre la reine, madame de Lamballc, madame de Polignac*et les femmes de la cour les plus titrées. Les Mémoires secrets le traitent avec raison de « maussade, abominable, ordurier et dégoûtant*. » L'année suivante, de

\, Voyez plus haut, p. <82.

2. Voyez le prince de Ligne, sur la part que la légèreté du comte d*Arlois eut dans ces bruits immondes. Bévue nouvelle^ 1846, p. 109 etsuiv.

3. Arch. de Seine-el-Oise. Recueil de la présidente de Rosanbo.

4. « Quant à la liaison inlime de la reine, » dit madame Gampan (I, 17i), « avec les dames dont je viens de parler » (mesdames de Lamballe et de Polignac), « elle n*eut jamais et ne pouvait avoir d'autre motif que le désir très innocent de s'assurer deux amies au milieu d'une cour nombreuse; mais, malgré celle intimité, le ton de ce noble respect, que portent à la majesté royale les personnes du rang le plus élevé, ne cessa jamais d'être observé. »

.*). 20 décembre i781 et 19 avril 1782.

nouveaux couplets, plus odieux encore, parurent à la même époque et coururent Paris durant les premiers mois de 1783. C'est peu après que la femme Lamotte entra en relations avec le cardinal. Elle put voir au salon de la même année le portrait de la reine, vêtue de « cetle chemise ou gaulle » blanche dont elle habilla la fille Oliva pour l'entrevue des bosquets. Voilà le fond et les moyens de toute son intrigue. L'idée de voler le collier par l'enlremise du cardinal fut une inspiration soudaine, dont le succès lui parut facile lorsqu'elle eut apprécié la crédulité de sa dupe.

Si l'on pensait que c'est gratuitement que j'ai attribué ces écrits diffamatoires aux courtisans, qu'on lise les Mémoires secrets, à la date du 24 février 1783. « On ne conçoit pas quel génie infernal souffle sur les courtisans : il paraît encore des couplets affreux et calomnieux sur la reine, et cependant quelle princesse mérita moins cette audace sacrilège, fut plus digne des hommages et de l'amour de tous les ordres de l'État? Aux charmes de la figure, à la noblesse du maintien, aux grâces répandues sur sa personne, elle joint les qualités les plus précieuses : la bienfaisance, la bonté, l'humanité, l'amitié, vertu si rare chez ses pareilles; elle oublie ses injures personnelles; elle n'a jamais fait de mal à qui que ce soit. On ne cite personne dont elle ait exigé le châtiment. Si elle a quelques défauts inséparables de notre nature, ils sont aimables en quelque sorte comme elle, ils tiennent à son sexe, au goût national, et venue extrêmement jeune en France, elle en a sans doute contracté ici le plus grand nombre. Elle aime excessivement la parure, les frivolités, les spectacles, les dépenses; elle prodigue souvent ses dons à des gens qui en sont indignes ; elle est quelquefois légère dans ses affections; elle plaisante de la mauvaise tournure, des gaucheries des femmes présentées; mais ces sarcasmes partent de sa gaité et non pas de son cœur, dont se louent tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de Sa Majesté et d'en voir l'intérieur. »

C'est bien là, tracé par la plume d'un contemporain, le portrait fidèle de Marie-Antoinette en 1783, de ses qualités, de se

356 LB HAMBAU.

défauts, telle que Mercy nous Ta montrée, telle qu'elle était au moment où les fantaisies succédaient aux fantaisies, où, comme elle l'avoue elle-même, a on se laissait entraîner o, où le jardin anglais à peine terminé, on entreprenait par son ordre la construction (lu hameau. Elle comptait alors sur l'avenir et remettait à un autre temps les affaires sérieuses*. Quand elle commença à comprendre les devoirs de la royauté et la terrible responsabilité qui pèse sur les tètes couronnées, il était trop tard.

La guerre des chansons et des pamphlets, commencée en 1781, continua. En 1783*, au moment de l'intrigue du collier, on arrêtait une madame de Saint-Élen, coupable « d'infâmes couplets au sujet de la naissance du duc de Normandie... C'est, » dit la Correspondance secrète, « une femme de qualité, jolie et remplie de grâc^îs, âgée d'environ vingt-deux ans. Il est incroyable qu'elle ait prostitué des talents rares parmi son sexe à des calomnies aussi atroces que celles qu'on lui impute, o Nous avons vu la société intime faire elle-même sa partie dans ce concert de diffamations*. \1\\ témoin oculaire, le comte de La Marck, ne craint pas de le dire* : a C'est dans les méchancetés et les mensonges, répandus de 1785 à 1788 par la cour contre la reine qu'il faut aller chercher les prétextes des accusations du tribunal révolutionnaire, en 1793, contre Marie-Antoinette. »

Page 1