‹ Le Petit-Trianon (volume 2)Chapitre 271 sur 362 · Mercy, II · texte numérisé non relu

Mercy, II

(l'incendie, de ruine et de sang, » tandis qu'on entendait au loin la canonnade de Paris, et, plus près, la musique funèbre qui accompagnait les convois des soldats allemands au cimetière Notre- Dame ; — et , après le départ des envahisseurs , le courageux vieillard, qui avait assumé la lourde tâche de relever les ruines de la patrie, venir se reposer de ses laborieuses journées en causant familièrement avec les jardiniers?

Parlerai-je encore des princesses qui habitèrent le château depuis le commencement du siècle, de la belle Pauline Borghèse, la sœur préférée de Napoléon, et de Taimable et vertueuse duchesse d'Orléans, qui, après y avoir passé quelques jours heureux avec un prince trop tôt ravi à son amour, vint l'y pleurer, cherchant son unique consolation dans l'éducation de ses enfan Is?

Je n'insisterai pas sur des souvenirs qui pâlissent d'ailleurs devant l'ombre tragique de celle qui fit surgir ces jardins enchantés d'un coup de baguette de fée, et qui, n'en déplaise au juge Hermann, en demeure toujours « la déesse. » Ces bosquets n'ont plus aujourd'hui l'aspect riant de la jeunesse. Les arbres, « cette gloire du Petit-Trianon', » suivant le mot d'Arthur Young, se sont développés sans entrave, étendant partout leur frondaison puissante, qui intercepte la vue des paysages dessinés par Richard et couvre d'une ombre mystérieuse les temples, les chaumières et les lacs dormants. On croit pénétrer dans un bois sacré. Le visiteur qui erre dans ses détours se reporte par la pensée au temps où, sur ces pelouses, Marie- Antoinette se promenait parmi les fleurs avec des femmes brillantes de fraîcheur et de beauté, et d'élégants seigneurs, empressés et gracieux (Voy. pL II et XIII). Mais, tandis qu'il cherche le souvenir de cette prin-

1. J'ai parlé plus haut, page 192, de Texposition des objels passant pour avoir appartenu à Marie-Antoinette, organisée, en 1867, au Petit-Trianon, par ordre de l'impératrice Eugénie.

2. Le catalogue en a été publié par le comte Jaubert sous ce tilre : Inventaire des cultures de Triawow; Paris, imprimerie nationale, 1876, in-8*, avec un plan excellent.

366 LB HAMBAU.

cesse aimable : dans les appartements dont elle faisait les honneurs comme une simple châtelaine, sur le théâtre où elle cachait le diadème sous un bonnet de soubrette, aux concerts où Ton entendaîl dans sa première nouveauté la musique de Gliick et de Grétr}% sur la barque où flottait son pavillon bleu et blanc, sur rcscarpoletle qui se balançait au bord du lac devant la galerie enguirlandée de la grande maison, au boudoir où elle lisait le roman du jour, dans la laiterie de marbre où ruisselait un lait moins blanc que ses bras nus, à la ferme où de ses mains royales elle donnait la pâture aux chèvres et aux pigeons, il ne peut chasser de son esprit une autre image qui, — les traits flétris avant Fâge, les yeux rouges de pleurs, les cheveux blanchis par le chagrin, en robe de deuil, la tête coiffée du bonnet des femmes du peuple, — semble suivre comme un spectre cette évocation riante et légère, et montrer, au fond do ce décor d'idylle, les cachots entr 'ouverts du Temple et de la Conciergerie , et la silhouette menaçante de Téchafaud. En ces jours heureux où clic ne voulait entendre parler que de plaisir, qui pouvait prévoir pour Marie-Antoinette une fin si cruelle? Du moins, il est juste de reconnaître que, si à Trianon elle oublia trop souvent qu'elle était reine, elle sut s'en souvenir devant l'outrage et devant la mort.

Page 1