PREMIER VOYAOB DE LA REINE
Duc par la volonté de la reine, M. de Guines était alors au comble de la faveur. Le parti français et le parti autrichien, c'està-dire la coterie du duc de Choiseul et celle du duc d'Aiguillon, s'étaient livré bataille à l'occasion d'un procès assez scandaleux que ce seigneur, alors ambassadeur en Angleterre, avait soutenu contre son secrétaire. Il ne s'agissait de rien moins que d'une « accusation de contrebande sous le couvert de l'ambassade, de jeu sur les fonds publics et de gains illicites par la divulgation du secret des affaires de l'État. » Un arrêt du parlement qui, tout en acquittant l'ambassadeur, laissait à sa charge une partie des frais du procès, ne l'avait qu'incomplètement innocenté aux yeux du public. La reine, qui s'était déclarée pour lui, dès le premier jour, contre les ministres, contre l'opinion, contre le roi luimême, l'emporta sur tous de haute lutte, et l'on vit en même temps Turgot chassé, Guines élevé à la dignité de duc, et le roi contraint d'annoncer cette grâce au favori par une lettre qu'elle lui fit recommencer jusqu'à trois fois*. Le personnage qui fut la cause de si grands mouvements ne manquait ni d'esprit ni surtout d'adresse. On l'avait, à Londres, surnommé le Magnifique. « Il passait pour un des hommes les plus aimables de la cour ; sa plaisanterie était fine et piquante plutôt que satirique ; le persiflage était son fort, et sa gravité alors était imperturbable. Il avait rapporté de ses voyages des histoires très plaisantes et d'un genre libre dont il amusait les princes. » Assez gros et engraissant tous les jours, « il voulait paraître mince en dépit de la nature. » Il commandait pour chaque habit une culotte aisée et
novembre 1776, à la Reine, pour Eslerhazy, 1 5,000 liv... ; novembre 1777, j'ai donné à la reine, pour M. d'Esterhazy, 15,000 liv... ; décembre 1778, à la Reine, pour M. d'Esterhazy, 15,000 liv...; décembre 1779, à la Reine, pour M. d' Eslerhazy, 15,000 liv...; décembre 1780, à la Reine, pour M. d'Esterhazy, 15,000 liv...; décembre 1781, à la Reine, pour M. d'Esterhazy, 15,000 liv. 1. Mercy, II, 221, 345. Tilly, lï, chap. xvii. La reine maria la fille du duc de Guines au fils du marquis de Gaslries, fit donner le titre de duc héréditaire au futur et 100,000 écus de dot à la fiancée. Le duc de Guines était colonel des grenadiers.
Ifrt LB JARDIN ANGLAIS.
une autre plus étroite. Lorsqu'il s*habillait, « son valet de chambre lui demandait gravement : « Monsieur le duc s'asseoit-il aujourd'hui? » S'il devait rester debout, il montait sur deux chaises et descendait dans la culotte étroite tenue par deux de ses gens. » Il jouait de la flûte dans la perfection, et, à Berlin où il était ambassadeur avant de représenter le roi de France en Angleterre, ce talent l'avait fait admettre dans l'intimité du grand Frédéric qui pratiquait comme lui cet instrument'. Il plaisait aussi par là à Marie-Antoinette dont on connaît le goût pour la musique.
En rendant compte à l'impératrice, après l'événement, du premier voyage de Trianon, Mcrcy jugea lui-même que ses appréhensions ne s'étaient pas réalisées. « Le séjour à Trianon s'est passé plus tranquillement que ne le faisait présumer la quantité de monde qui s'y trouvait établie. La Reine commença par y prendre le lait d'ânesse et y observa le régime le plus strict; Sa Majesté ne s'y promenait qu'aux heures du jour les plus propres à faire de l'exercice', et elle était régulièrement retirée à onze heures du soir. Quoiqu'il n'y eût point d'étiquette dans la tenue de la cour, les différents temps de la journée s'y arrangeaient dans l'ordre convenable ; tous les alentours se rassemblaient à un déjeuner qui tenait lieu de dîner; différents jeux, une conversation générale, un peu de promenade remplissaient une partie de l'après-midi et conduisaient au temps de la soirée et du souper, qui toujours avait lieu de bonne heure. La Reine y admettait successivement quelques dames de Paris et particulièrement celles qui avaient le plus de droit à espérer cette faveur, comme, entre autres, la maréchale de Noailles-Mouchy, la duchesse de Cossé* et autres femmes de cet étage. Une disposition si judicieuse con-
i. Lévis, 346.
3. Le temps fut très beau, à part une nuit orageuse du 15 au 16 et une petite pluie dans la matinée du 19, à Paris du moins.
4. Elle avait été dame d'honneur après la comtesse de Noailles, mais n'avait pas tardé à donner sa démission.