‹ Le Petit-Trianon (volume 2)Chapitre 99 sur 362 · PREMIER VOTAQB DB LA REINE · texte numérisé non relu

PREMIER VOTAQB DB LA REINE

conduite admirable par sa modestie et par sa réserve et surtout par le parti qu'il a pris d'aller en Amérique. En s'éloignant, il écartait tous les dangers ; mais il fallait évidemment une fermeté au-dessus de son &ge pour surmonter cette séduction. La Reine ne pouvait le quitter des yeux les derniers jours; en le regardant, ils étaient remplis de larmes. Je supplie V. M. d'eo garder le secret pour elle et pour le sénateur Fersen. Lorsqu'on sut le départ du comte, tous les favoris en furent enchantés. La duchesse de Fitz-James lui dit : « Quoi! Monsieur, vous aban- « donnez ainsi votre conquête? — Si j'en avais fait une, je ne « l'abandonnerais pas, » répondit-il, « je pars libre, et malheu- « rcusement sans laisser de regrets. » Y. M. avouera que cette réponse était d'une sagesse et d'une prudence au-dessus de son &ge. »

D'après M. Geffroy, on remarqua, pendant l'hiver, des rencontres de Marie-Antoinette et du jeune comte aux soirées de mesdames de Lamballe et de Polignac, des entretiens prolongés aux bals de l'opéra', « des regards échangés pendant les soirées intimes de Trianon. La reine avait, en chantant au piano les couplets de l'opéra de Didon :

Ah ! que je fus bien inspirée Quand je vous reçus dans ma cour!

cherché des yeux Fersen et mal dissimulé son trouble...* » Il faut qu'il se soit glissé quelque confusion dans les notes de l'auteur de Gustave IIL Comment Marie-Antoinette aurait-elle pu chanter, en 1779, ce morceau d'un opéra qui ne fut composé que quatre ans plus tard'? D'un autre côté, la dépêche du comte

1. Ce serait en s'y rendant que la reine eut sa voilure cassée et dut continuer la roule en fiacre.

2. Gustave UI et la cour de France; Paris, 1867, 2 v. in-12, fig. 1, 359.

3. Didon, tragédie-opéra de Marmontel elPiccini, fut joué pour la première fois devant la cour, à Fontainebleau, le 16 octobre 1783, et devant le public, à Paris, le 1®' décembre suivant. Grimm^ XIII, 367 et 410.

de Creutz qui annonce la résolution de Fersen est de deux jours antérieure au départ de la .reine pour Trianon. La rigueur des dates, qui n'est pas toujours d'accord avec la poésie, nous contraint donc à regret de renoncer à placer à Trianon ce touchant épisode.

Puisque j'ai parlé en même temps du duc de Coigny et du comte Fersen, je m'arrêterai un instant à la question de leurs relations avec la reine. L'opinion, au siècle dernier, était que Marie-Antoinette eut successivement pour l'un et pour l'autre une tendresse coupable ; mais aucun contemporain ne fournit à ce sujet quelqu'un de ces renseignements circonstanciés qui entraînent la conviction. Ce sont des assertions vagues et générales, des on-dit, ou bien des accusations de pamphlétaires, formulées plus de dix ans après l'événement. Un témoignage cependant paraît à première vue très grave : c'est celui du comte Alexandre de Tilly, qui fut page de la reine. Je dis : à première vue, parce que, si l'on y regarde de plus près, le doute ne tarde pas à faire place à la défiance. D'abord, Tilly ne précise rien; il est évident que, pendant son service de page, il n'a rien vu par lui-même; et après, comme il a quitté la cour pour ny plus reparaître que de loin on loin, et que, dans les dernières années, il n'a plus osé s'y montrer, il répète seulement ce qu'il a entendu dire. C'est d'ailleurs un libertin de la pire espèce qui, pour satisfaire ses passions, ne recule ni devant la perfidie, ni devant la violence. Après avoir dissipé son patrimoine, il ne vit plus que de spéculations suspectes, de jeu et presque de chantage', et il en est réduit, pour échapper au déshonneur, à recourir au suicide. Il est, de plus, animé d'une haine profonde contre Marie-Antoinette qui, en apprenant les débordements de son ancien page, l'exécuta d'un mot san-

1. A quarante ans, il entraîna, en Amérique, à un mariage clandestin une jeune fille, presque une enfant, et ne consentit à laisser rompre celle union, effet d'une surprise, que moyennant une somme de 123,000 iiv. en argent complanl et une pension viagère de 12,500 Iiv.

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