Méira, XI
FÊTRS NOCTURNBS. 211
la déesse, d'ordre dorique; le temple de Minerve, d'ordre ionique; un palais avec des colonnes doriques cannelées; un autre palais souterrain, d'ordre toscan, avec une porte de bronze rehaussé d'or. Comme le 26, les invités trouvèrent après le spectacle un grand concert' dans le jardin qui resplendissait de feux; mais l'illumination, cette fois, ne se bornait pas aux montagnes du belvédère. En face, le temple de l'Amour se détachait en vigueur sur les flammes d'un incendie allumé par derrière dans les fossés (Voir pi. XIV). Mais laissons parler un témoin oculaire : « Une fête d'un genre nouveau, » dit madame Campan*, « fut donnée à l'empereur à ïrianon. L'art avec lequel on avait, non pas illuminé, mais éclairé le jardin anglais, produisit un effet charmant :des terrines, cachées par des planches peintes en vert, éclairaient tous les massifs d'arbustes ou de fleurs et en faisaient ressortir les diverses teintes de la manière la plus variée et la plus agréable; quelques centaines de fagots allumés entretenaient dans le fossé, derrière le temple de l'Amour, une grande clarté qui le rendait le point le plus brillant du jardin. »
Madame Campan ajoute : « Au reste, cette soirée n'eut de remarquable que ce qu'elle devait au bon goût des artistes; cependant, il en fut beaucoup parlé. Le local n'avait pas permis d'y admettre une grande partie de la cour; les personnes non invitées furent mécontentes, et le peuple qui ne pardonne que les fêtes dont il jouit » (c'est assez naturel, puisqu'il les paie), « eut grande part aux exagérations de la malveillance sur les frais de cette petite fête, portée à un prix si ridicule que les fagots brûlés dans les fossés paraissaient avoir exigé la destruction d'une forêt entière. La reine, prévenue de ces bruits, voulut connaître exactement ce qu'il y avait eu de bois consumé ; l'on sut que quinze cents fagots avaient suffi pour entretenir le feu jusqu'à quatre heures du
1. Par la musique du régiment des gardes françaises. 0^ 3059.
2. 1, 184. 11 faut remarquer que madame Campan confond les deux voyages de Tempereur. Ainsi, ceUe fête date du second, tandis que la présentation de Joseph II, par la reine, au public, dans la salle de Topera, dont elle parle en même temps, eut lieu en 1777. Mercy, m, 54.
matin. » Madame Campan réduit un peu trop le nombre des fagots en question : il y en eut réellement 3,600, plus du double, comme on voit. Il ne faut pourtant rien exagérer : les fagots n'étaient pas chers en ce temps-là. Les 3,600 coûtèrent 522 livres*. Le matériel de Fillumination des 26 juillet et 1*' août fut remisé dans les caves du théâtre*.
Le lendemain de la fêle, la reine rentra à Versailles ; mais elle vint plusieurs fois se promener avec son frère à Trianon. On trouve un souvenir de ces promenades dans une lettre très postérieure de Joseph II à Mario-Antoinette. L'empereur avait essayé, en 1781 , d'ouvrir les yeux de la reine sur les inconvénients de sa société intime, sans réussir à l'arracher à ces amitiés funestes. Plus tard, désabusée, elle lui fit part de sa déception. « Vous souvenez-vous, ma chère sœur,» répond-il, le 5 novembre 1787*, c de ce que, la dernière fois que j'eus le plaisir de vous voir, assise sur une pierre, dans l'avenue de Trianon, j'osai vous faire observer au sujet de celte soi-disante société ; et je ne pus m'empêcher de vous dire que, si vous vouliez vous assurer si ces bonnes gens vous étaient attachés vraiment ou s'ils n'aimaient qu'eux-mêmes, que vous n'aviez qu'à leur refuser parfois leurs désirs, que vous verriez d'abord la valeur de leur attachement, et distingueriez ceux qui vraiment aimaient votre honneur et réputation ou seulement leur avantage, en mettant toutes les voiles au bon vent qui leur soufflait, incertains et même peu soigneux combien cela durerait, pourvu qu'ils accrochent pour eux, leurs parents, amis et protégés, tout ce qu'ils pouvaient. Pardonnezmoi cette répétition, mais rendez justice au sentiment bien pur qui me le fit dire alors et qui, toujours le même, me fait tant désirer votre honneur et qu'on vous aime autant que vous êtes ai-
1. On avait eu soin de les préparer comme pour servir de fascines, c'est-àdire de les dépouiller des brindilles et menues branches. 0^ 1884.
2. OU877. — Le 29 juillet, Ghevrolat, brigadier de la compagnie des pompiers de Paris, fournit, le 29 juillet, une pompe à incendie qui coûta 2,319 livres. Otl884.