‹ Le Petit-Trianon (volume 3)Chapitre 258 sur 355 · Vie, I · texte numérisé non relu

Vie, I

de mes lecteurs que pour les retirer d'incertitude, si, en effet, le salon se nomme autrement, je vais en donner une courte description.

a Ce salon élégant, de forme ronde, et surmonté d'un dôme, est situé dans les jardins du Petit-Trianon , sur une hauteur où Ton arrive par une pente douce. L'édifice est entouré d'un fossé que le cardinal et moi traversions à l'aide d'une planche jetée en travers à cet effet. On voit au milieu du salon, sur un piédestal de marbre blanc, une superbe statue qui représente, je crois, Apollon ou Vénus. Dans les angles se trouvent d'autres statues : ce sont les Amours et les Grâces. Les portes sont en glaces. On descend du salon dans le jardin par quatre marches de marbre. U y a des croisées tout autour de cette rotonde, et les rideaux du raige le plus fin, parsemé de fleurs en broderie, interceptent les rayons du soleil souvent incommode. La tapisserie, les fauteuils, les sophas et tout l'ameublement sont dans le goût le plus exquis. On ne peut voir ce superbe pavillon que les samedis : encore faut-il produire un ordre signé par la reine elle-même, et c'est une faveur qui est rarement accordée. La beauté des jardins répond à celle du salon. C'est là que j'avais coutume d*attendre l'arrivée de la reine, mais mon inquiétude et mon impatience m'empêchaient d'admirer les beautés dont je viens de tracer l'esquisse. »

Ceux qui ont lu avec attention le présent livre doivent avoir déjà remarqué l'inexactitude de cette description, dont tous les détails sont controuvés. Il n'y avait ni salon de Vénus, ni salon d'Apollon à Trianon, ni statues des Grâces, mais seulement un temple de l'Amour et un belvédère. La femme Lamotte en avait entendu parler et elle les confond dans sa mémoire. Le temple de l'Amour, rond et entouré par la rivière qu'on passe sur un pont en planches, contenait au milieu la statue de l'Amour; mais cette rotonde, ouverte à l'air libre et portée par des colonnes, n'avait ni fenêtres, ni rideaux, ni mobilier. Le belvédère, octogone, n'a jamais eu de statues; de plus, il n'est pas ceint d*un fossé, et si on peut y arriver d'un côté par un pont jeté par-dessus les cascades

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du rocher, il n'est pas nécessaire d'y passer. Deux autres chemins plus cachés, et par conséquent mieux choisis pour une entrevue mystérieuse, y mènent sans traverser l'eau. On voit par là que la femme Lamolte, loin d'avoir en secret fréquenté Trianon, comme elle l'affirme, n'y a seulement jamais mis les pieds, même pour le visiter. Après cela, je ne pense pas qu'il puisse rester dans l'esprit de personne le moindre doute sur la fausseté de ses assertions relatives aux entrevues qu'elle aurait eues avec la reine dans ce château.

Ainsi, un homme qui tenait le premier rang dans la noblesse et le clergé de France croyait h la faveur étrange dont la femme Lamotte se prétendait honorée, et acceptait son infâme patronage. A ce trait, on peut mesurer la profondeur de la corruption et de la bassesse morales de cette brillante société que la Révolution allait détruire. C'est cette société qui porte, pour la plus grande part, la responsabilité des épouvantables inventions de l'intrigante qui nous a trop longtemps occupés. Ce sont les courtisans qui, atteints de <i cette sorte d'aliénation » dont parlait Mercy', lui en ont fourni les matériaux. C'est leur infernale jalousie contre les favoris qui, la première, a jeté la boue sur la souveraine dont ils n'avaient pu obtenir la préférence*. A la fin de 1781, un no^fl obscène' fut répandu contre la reine, madame de Lamballe, madame de Polignac* et les femmes de la cour les plus titrées. Les Mémoires secrets le traitent avec raison de a maussade, abominable, ordurier et dégoûtant'. » L'année suivante, de

i. Voyez plus haut, p. 482.

2. Voyez le prince de Ligne, sur la pari que la légèreté du comte d* Artois eut dans ces bruits immondes. Revue nouvelle, 1846, p. 109 et suiv.

3. Arch. de Seine-el-Oise. Recueil de la présidente de Rosanbo,

4. « Quant à la liaison intime de la reine, » dit madame Gampan (I, 171), « avec les dames dont je viens de parler » (mesdames de Lamballe et de Polignac), « elle n'eut jamais et ne pouvait avoir d'autre motif que le désir très innocent de s'assurer deux amies au milieu d'une cour nombreuse; mais, malgré celle intimité, le ton de ce noble respect, que portent à la majesté royale les personnes du rang le plus élevé, ne cessa jamais d'être observé. »

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