Arch. nat. OM
2. Arch. de Seine-et-Oise, série Q. Procès-verbal du 12 messidor an IV.
fjricullure et aux arts. Par arrêté du 4 pluviôse an III (23 janvier 1795), le représentant du peuple en mission dans le département de Seine-et-Oise fit suspendre la vente des serres chaudes « pour permettre d'en transporter, quand la saison le permettrait, les richesses végétales au Muséum d'histoire naturelle, d Afin d'assurer l'exécution du décret de la Convention, un autre représentant, André Dumont, défendit de donner suite au projet de vente de tout ou partie des Trianons, attendu que « les moyens d'existence des habitants de la commune de Versailles dépendaient de la conservation et de l'entretien des propriétés nationales que renfermait cette commune*. » En attendant qu'on leur donnât une destination conforme au vœu de la représentation nationale, un inspecteur, secondé par un poste d'invalides, fut chargé de veiller à la conservation des palais et jardins.
Ils reçurent, au printemps de 1796, la visite d'un Allemand, le docteur Meyer, qui nous en a laissé une description intéressante. L'affiche annonçant la vente était encore apposée sur la porte. « Les salles et chambres, » dit-il, « étaient dévastées (on avait enlevé jusqu'aux serrures des portes et fenêtres, superbe travail en bronze), les glaces cassées, les consoles brisées, les dessus de porte peints, arrachés. » Cependant, oc on avait laissé subsister les boiseries travaillées avec le plus grand art et les fenêtres en glace, » dans les trois cabinets de la reine, vis-à-vis le temple de l'Amour, a dont la transparence était si trompeuse qu'on ne pouvait pas remarquer de différence entre les fenêtres ouvertes ou fermées. » Dans la salle à manger étaient entassés « des débris de différentes espèces de jeux, des chars brisés, des fragments de figures fantastiques d'animaux ayant servi à des traîneaux. » C'était plutôt, je pense, des morceaux des fauteuils et des chimères du jeu de bague, a Ailleurs, on voyait le tableau en cire des ambassadeurs de Tipôo-Saheb, que l'inspecteur avait acheté pour le montrer aux étrangers et en tirer bénéfice*. — Au
i, Dussieux. Histoire du Chdieau de VersailleSy II, 364.
2. il les avait achetés 1800 livres. Procès-verbal de vente, n? 11814.
théâtre, tes étoffes des sièges et des appuis des galeries avaient été enlevées*. On lisait sur une pancarte accrochée aux torchères des groupes des avant-scènes : a En réquisition pour le Musée. »
Dans le jardin, continue Meyer, toutes les plantations étaient abandonnées et étouffées par les plantes sauvages qui embarrassaient le passage. « La nature, » dit-il, a s'y était abrutie. » Il reconnaît pourtant qu'avec très peu de travail il serait facile de rétablir tout dans son premier état. Dans le hameau, la plupart des fenêtres étaient brisées et les escaliers, à moitié rompus, étaient envahis par le lierre et la vigne sauvage. Quelques chaumières (sans doute la grange et la maison du jardinier, qui ont disparu) menaçaient ruine. On entrevoyait des hommes à mine suspecte se glissant derrière les maisons abandonnées pour aller abattre furtivement et voler des arbres dans le bois ; et son guide lui fit à ce propos « des récits épouvantables sur les bandes de voleurs et d'assassins qui désolaient ce canton. »
En quittant le Petit-Trianon,le docteur Meyer s'en alla promener sa rêverie dans les appartements déserts du palais de Versailles, où continuait à trôner en effigie le grand roi, coiffé dubonnet rouge, etsauvegardé par un écriteau qui le travestissait en Mars français^ protecteur de la liberté des peuples. « La soirée, » dit le docteur, « était obscure, des nuages roulants au-dessus du parc menaçaient d'une tempête. Cette solitude, ce silence me pesaient. Neuf heures sonnèrent. Dans l'instant, une musique en sourdine de flûtes et de harpes m'étonna; elle partait d'une horloge admirable que j'avais vue, douze ans auparavant, dans la chambre de la reine. C'était le tendre andante d'une sonate, précédant un adagio mélancolique. Il se terminait insensiblement par des tons qu'on entendait à peine. Alors se turent les flûtes, les harpes, et le silence de la mort régna de nouveau. »
Le docteur, on le voit, était doublé d'un poète ; mais, comme tous les poètes, il inclinait vers l'exagération. L'état du Petit-Trianon était loin d'être aussi déplorable quil le donne àentendre. La vérité
1 . Ce détail est conQrmé par le procès-verbal de vente du mobilier, n^ 10609.
ost que, à part la dégradation des deux chaumières, due sans doute à l'intempérie des saisons, il n'y avait aucune avarie sérieuse. Si Ton coupa en fraude quelques arbres, ce furent des troncs de peu de valeur, et l'abus ne dura pas longtemps. Une autre description, publiée avec de très remarquables gravures en couleur par un Anglais qui visita le Petit-Trianon en 1803*, c'est-à-dire avant toute restauration, nous a conservé l'image de trois fabriques du hameau dans le plus parfait état de conservation*; les plantations aussi y paraissent florissantes.
Aucun établissement d'utilité nationale n'ayant été placé, suivant le vœu exprimé par le conventionnel Couthon, dans le Petit- Trianon , l'administration, lasse de conserver sans profit « le repaire des débauches d'Antoinette et de son exécrable cour', » prit le parti de le louer à un limonadier. On lisait encore, dans ces derniers temps, l'enseigne à demi effacée du café, sur le salon de jeu et de conversation. Il y eut des danses publiques plusieurs fois par semaine dans le jardin. Garnerin y fit ses premières ascensions aérostatiques. M. Dussieux a relevé, sur ces bals, dans le Journal de Seine-et-Oise du 30 messidor an VII, un détail amusant. On était alors sur le pied de guerre avec l'Angleterre, et quelques militaires et patriotes très zélés « s'opposèrent, » dit la feuille départementale, « à ce que l'on exécutât la danse anglaise; mais ils ont cédé devant le bon esprit du reste de l'assemblée. »
Nous avons vu plus haut qu'il avait été question de transférer au Muséum d'histoire naturelle, à Paris, ce que Marie-Antoinette avait conservé, dans les serres du Petit-Trianon, des collections végétales formées par Louis XV. La création d'une école cen-
1. L'ouvrage de Nattes, cité plus haul(p. 192), est sans dale. Mais les gravures sont datées : la plus ancienne de 1805, la dernière de 1810. Il est dit dans le texte que le dessinateur rencontra Kotzebue avec madame Récamier à Saint-Denis. Les hostilités ayant recommencé avec l'Angleterre à la fin de 1803, Nattes a dû alors quitter la France. Son voyage doit donc être placé en
2. La maison du billard, le boudoir et la tour de Marlborough.