‹ Le Petit-Trianon (volume 3)Chapitre 82 sur 355 · Publiée par M. de Lescure, I · texte numérisé non relu

Publiée par M. de Lescure, I

bres du limaçon et du bocage ; maintenant on achevait la rivière. A la fin du mois, il ne restait plus qu'à construire la montagne et à creuser le lac. Toute la partie de la nouvelle enceinte située au nord-est était terminée*. Sans être encore complet, puisque le temple de l'Amour sortait à peine de terre, le jardin offrait déjà des sites et des promenades agréables. La reine voulut l'inaugurer par une grande fête qui eut lieu le 3 septembre.

Mercy semble n'y avoir rien vu qui méritât une mention spéciale. « Il y eut, » dit-il", « différentes sortes de jeux dans les jardins, un grand souper, illumination et spectacle. » Il fut seulement frappé de la présence du premier ministre et de sa femme. « Les ministres du Roi non plus que leurs épouses ne sont jamais appelés à ces parties; mais, dans cette dernière occasion, le comte et la comtesse de Maurepas ont été invités par la Reine, et cette faveur exclusive a eu de quoi les flatter infiniment. »

Les gazettes ont fait cependant beaucoup de bruit autour de la fête du 3 septembre. Elles s'occupent déjà des préparatifs. « On a dit, »rapportent les Mémoires secrets, à la date du 26 août, « que la Reine avait arrêté avec les gens chargés de ses fêtes d'en donner une au Roi au Petit-Trianon. Le jour était pris pour le lendemain (jour delà Saint-Louis). II était question des choses les plus agréables, surtout de surprises flatteuses pour le monarque. Malheureusement, le Roi en a eu vent; il a su que la dépense montait à 80,000 livres. Il a trouvé cela trop cher, surtout dans un moment où, par économie, il se prive du voyage de Fontainebleau, et, pour couper court à des galanteries dispendieuses, lorsque S. M. est venue elle-même le solliciter de se rendre au Petit-Trianon, il l'a refusée impitoyablement, ce qui a sensible* ment affligé la Reine. Le motif est si beau, si extraordinaire dans un prince de cet âge, que la bouderie de S. M. ne durera sûrement pas, et qu'elle profitera de la leçon pour mettre plus d'épargne dans ses plaisirs. »

PROJRT DE L ARCHITEGTB MIQUE. 90

L'auteur de la Correspondance secrète^ publiée par M. de Lescure*, nous met sous les yeux un tableau bien différent. « Le 24 août, veille de la fête du Roi, notre jeune Reine a surpris très agréablement son auguste époux par des divertissements auxquels il ne s'attendait pas. Les courtisans ont remarqué des moments de joie, puis de tendresse entre les deux époux, et prétendent même que la fête a été terminée par une scène passionnée dont la France verra les heureux effets dans neuf mois. »

Qui des deux chroniqueurs dit vrai? Il y a toute apparence que c'est le second, le « refus impitoyable » n'étant guère dans le caractère de Louis XVL Quoi qu'il en soit, les Mémoires secrets complètent ainsi leur récit, le 7 septembre : a La fête que la Reine devait donner au Roi le jour de la Saint-Louis n'ayant pu avoir lieu, comme on l'a dit, a été renvoyée à un temps plus opportun. S. M. a déterminé le Roi à l'agréer, et ce monarque, toujours disposé à se prêter aux plaisirs de son auguste compagne, s'est enfin rendu aii Petit- Trianon mercredi. Rien de si délicieux, et il parait que ce retard n'a servi qu'à rendre le divertissement un peu plus cher, car on l'évalue encore plus haut qu'on ne l'avait fait. »

Cette fête dut en effet être très dispendieuse. Elle dura tout le jour'. « Le parc représentait une foire : les dames de la cour étaient les marchandes, la Reine tenait un café comme limonadière; il y avait des théâtres et des parades çà et là. » D'après les mémoires de dépenses, on avait figuré sur la pelouse, au moyen de planches et de châssis, une place publique avec des bornes et des fontaines placées dans des niches : on y voyait des boutiques

i . Oyrrespondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie- Antoinette, la cour et la ville, de \m à {192, publiée d'après les manuscrits de la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg; Paris, 1866, 2 v. in-S^ I, 93.

2. S'il fit le même temps qu'à Paris, où il tomba une forte pluie dans la matinée, par un ventN. 0., le jardin dut être mouillé. Voir les observations météorologiques manuscrites, consignées, depuis 1774, dans une collection de VAlmanach royal appartenant à la bibliothèque du ministère de Tintérieur. Le Journal de Paris, qui commença à paraître le 1*' janvier 1777, fournil quotidiennement les mêmes renseignements.

de boulanger, charcutier, rôtisseur et pâtissier. Ailleurs, une guinguette était entourée de vingt et un berceaux de treillage, chacun d'eux portant le nom d'une maison royale sur un écriteau. Plus loin, on rencontrait un théâtre en plein vent, à la façade ornée de motifs d'architecture. Sur un autre point, c'était un cabinet de Comus dont la devanture offrait diverses inscriptions. Des guirlandes de fleurs' reliaient entre elles toutes ces fabriques, etaumilieudujardin,surunsocle peint en marbre rouge, s'élevait un pavillon d'où l'on embrassait l'ensemble de la décoration. Le soir, le jardinfut éclairé par 2,600 lumières colorées*. Al'extérieur, « les avenues du château étaient bordées de boutiques de marchands de Paris qu'on avait engagés à venir et à chacun desquels on paya quatre louis pour ses faux frais. » Carlin, le célèbre arlequin de la comédie italienne, et Dugazon, de la comédie française, cachés dans des carcasses d'osier en forme de pie et de dindon', firent une parade dans la boutique d'un oiseleur. Sur le théâtre improvisé, on représenta des proverbes entremêlés de couplets*, l'opéra-comique des Sabois*^ et un ballet grotesque, les Meuniers, où l'on voit figurer un homme habillé en femme, un président,! un commissaire, des meuniers, des savoyards et des paysans allemands. Enfin, au jeu de bague, entouré pour la circonstance d'un amphithéâtre de gradins, sur lesquels on avait peint quarante vases de porcelaine garnis de fleurs, il y eut une fête chinoise, à laquelle les musiciens des gardes françaises, travestis en chinois, prêtèrent leur concours*.

« En dépit de M. Necker, » continuent les auteurs de la Cor-

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