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LE GRAND TUBE DU CAUCASE

Cn véritable réseau, dont nous avons essayé de faire admirer le merveilleux ensemble, s'est organisé, pour relier les grands centres de production aux grands centres de consommation.

Les tubes transportés au Caucase, par une compagnie française, auraient fait la richesse du Kouban, s'ils ne s'étaient développés à Bakou avec une rapidité plus grande encore. Mais la victoire que les Nobel ont remporté eût été incomplète, et elle serait restée stérile, si elle n'avait été le point de départ d'une conception bien autrement gigantesque, bien plus digne encore d'immortaliser les ingénieurs et le monarque qui la feront entrer dans le domaine des faits, par une rapide réalisation.

Le gouvernement russe a été frappé de l'avantage immense qu'il y aurait à supprimer l'isthme caucasien, à faire pour l'huile ce que Louis XIV a dit à son petit-fils, lorsqu'il l'a envoyé régner au sud des Pyrénées, et de s'arranger de manière que réellement il n'y ait plus de Caucase pour les Pétroles de Bakou.

Cette idée, véritablement gigantesque, et tout à fait praticable, est d'établir le long du chemin de fer de Bakou à Batoum un tube de 1000 kilomètres de longueur, et qui ne coûtera pas moins d'une cinquantaine de millions, dans lequel les huiles voyageront cn dépit des frictions. De puissantes machines obligeront le liquide à couler, malgré l'énorme résistance que les forces moléculaires engendreront fatalement.

Dans les premiers temps animé de la noble inton-

tion de favoriser le développement de la métallurgie nationale, le gouvernement russe avait imaginé d'exiger qu'une portion de la canalisation fût construite en Russie. Mais quelque importante que fût cette considération, il a cédé devant la nécessité de faire intervenir, sans autres délais, ce nouveau mode de transport dans la guerre acharnée que les Pétroles russes et les Pétroles américains ont commencé à se livrer. Il ne faut pas que le ministre du commerce imite, à propos de tubes, ce qui est arrivé jadis au ministre de la guerre pour des recrues accourant du fond de la Sibérie, pour défendre Sébastopol, et qui, ayant marché pendant tout le temps de la guerre de Crimée, ne sont pas, paraît-il, arrivées à se mettre en ligne avant la signature du traité de Paris.

Dans cette conception, tout est grandiose, tout est digne du plus immense empire qui soit au monde, du seul que les projets de l'Allemagne ne fassent pas trembler.

On devra donner au cylindre de fer un diamètre suffisant pour un débit effectif d'environ 1 000 000 de mètres cubes, par an. Le prix maximum du transport devra être de 15 francs par tonne, ce qui met la tonne-kilomètre à 1 cent. 5 au maximum. Les machines devront toujours être entretenues avec tant de soin qu'il n'y ait pas dans l'année plus de douze interruptions de service. Les moyens de réparation doivent être si bien répartis, sur cet immense parcours, qu'aucun de ces temps d'arrêt dans le transit ne dure plus de trois jours.

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Le gouvernement russe prévoit même le cas où le premier tube serait insuffisant; la compagnie concessionnaire devra être à même d'en construire immédiatement un second.

Ce mode de transport doit être exclusivement affecté aux Pétroles bruts, afin que les raffineries de Bakou ne prennent point un développement dangereux pour les établissements similaires, créés dans les autres parties de la Russie. Une fois ce travail achevé les navires-citernes, n'auront qu'à se mettre à quai le long des réservoirs, se remplir, et filer à toute vapeur vers leurs ports d'armement. Alors tout obstacle à la navigation du Bosphore pèsera beaucoup plus qu'aujourd'hui sur notre industrie nationale. Ne deviendrait-elle pas tributaire de l'Allemagne, si les Pétroles destinés à notre consommation nationale étaient obligés, par les exigences du Sultan, à prendre la route du Danube, au lieu de se servir de la grande voie naturelle que Napoléon I" a eu tort de nommer le lac français, si on laisse un prince musulman garder une des clefs. Les déplorables effets du traité de Francfort se trouveraient donc aggravés par un nouveau genre d'exploitation.

Le tube, dont la construction est la grande affaire du moment, représente en quelque sorte le présent, mais il n'est pas le seul dont se préoccupent les gens de Bakou, qui, comme ce conquérant fameux, cherchent toujours de nouveaux mondes à subjuguer. En effet l'avenir, pour certains esprits actifs, est d'un autre côté. Ils rêvent déjà de lui donner un

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frère encore plus long, qui irait de Bakou jusqu*au golfe Persique, et qui laisserait couler les Pétroles dans l'océan Indien. Que le tube de la mer Noire verse ses flots de Pétrole dans les citernes des steamers de la flotte de la mer Noire, et le tube du golfe Persique ne sera pas long à poser. Nos steamers des mers de Tlnde ne tarderont pas à faire leur huile de l'autre côté de la mer Rouge, en attendant le jour, peut-être prochain, où ils pourront remplir leurs pièces à huile dans les aiguades pétrolifères du Tonkin.

Mais tous ces beaux projets ne peuvent se réah'ser qu'à l'aide du concours de la science la plus profonde avec tout son cortège de perfectionnements tels que les Américains les pratiquent dans le pays de Washington. En effet le pays de Pierre le Grand n'échappe pas à la domination universelle des lois économiques qui règlent l'exercice de l'initiative humaine, et qui, comme les axiomos de géométrie, sont valables partout où s'étend l'empire de la Raison. La civilisation s'adapte à tous les climats de la terre, avec des variétés plus de forme que de fonds. En réalité elle est un bloc, qui ne se morcelle pas.

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