CHAPITRE XIV
Quelle que soit Timportance des gîtes de Pétrole que nous avons décrits, il ne faut pas laisser croire que Ton n'en connaît pas beaucoup d'autres susceptibles de se développer d'une façon peut-être aussi rapide et non moins merveilleuse.
La Pensylvanie et l'État de New-York, auxquels on peut ajouter jusqu'à un certain point l'Ohio, rindiana, le Kentucky, ne sont pas les seuls points du nouveau continent où le pétrole existe en quantité sans doute inépuisable. Le Canada possède ce que l'on pourrait appeler la fin de la région des AUéghanys. Cette contrée a môme participé dans une certaine mesure aux effets de la fièvre de l'huile qui s'y est manifestée, quoique avec une moindre intensité. En 1862, lorsque la production sur rOil-Creek a acquis des proportions énormes, on ne creusa pas moins de 50 puits dont quelquesuns donnèrent jusqu'à 5 ou 400000 litres par jour. Comme les débouchés étaient infiniment
moins étendus, lé prix de Thuile tomba à un demicentime le liti*e, et Ton finit par laisser couler rimile dans un des fleuves du pays, qui fut jadis appelé la Nouvelle-France.
On estime qu'il se perdit ainsi, en une seule année de gaspillage, 700 millions de litres de la substance précieuse que par des procédés inconnus la nature avait accumulée encore une fois avec une générosité qui n'avait que le défaut d'être trop grande. Ne pourrait-on pas dire des marchands d'huile ce que Virgile a si bien appliqué aux laboureurs : « Ils seraient trop heureux, s'ils savaient combien ils le sont ».
Les auteurs américains déclarent que ce Pétrole est infecté de sulfure, et plus difûcile à purifier que celui de Pensvlvanie. Mais nous ne nous hâterons pas d'accepter, sans bénéfice d'inventaire, des assertions intéressées, qui n'empochent pas le développement des huiles canadiennes; nous en trouvons malheureusement une preuve remarquable dans un accident terrible, montrant de quelles précautions le transport du Pétrole doit être environné, sous a forme moderne que tant de progrès lui ont donnée.
Un train de wagons-citernes a pris feu sur la ligne Ontario-Canada, près de Saint-Thomas, à la suite d'une collision avec un train de voyageurs. La catastrophe a été produite par la rupture d'un frein à air, organe excellent, mais malheureusement très compliqué. Une citerne ayant fait explosion au milieu de la foule essayant de porter secours aux vie-
times, le nombre des morts et des blessés a été considérable. Des torrents de Pétrole enflammé courant dans toutes les directions, des maisons et des magasins ont été incendiés. Les lueurs de cette gigantesque conflagration étaient si \ives qu'on lés apercevait à une distance de plusieurs lieues. Peu s'en est fallu que Saint-Thomas ne devint la proie des flammes. Sans l'activité des secours, cette malheureuse cité avait le sort des villes de la mer Morte, et était changée en un vaste bûcher. C'est ce que les prêtres des Mormons ne se font pas faute de dire aux Saints des derniers jours, dans leurs sermons du lac Salé, et ils attribuent cette catastrophe, comme les autres, à ce que, dans leur aveuglement et leur immoralité profonde, les gentils s'obstinent à ne point acclamer les vertus apostoliques de la polygamie.
La Californie, la terre classique de l'or, n'a point été oubliée dans cette étrange distribution. On a découvert le Pétrole sur les côtes de l'Atlantique, mais par gîtes isolés, depuis San-Francisco jusqu'à Los Angeles et à Santa-Barbara, lesquelles sont devenues, les unes après les autres, le centre d'exploitations fructueuses. En 1879, la Californie produisait déjà 2 millions et demi de litres de Pétrole. Graduellement, ces 2 millions et demi se sont changés en 18 millions, pour l'année 1882. Depuis lors ce mouvement a continué. Le résultat immédiat de ces découvertes a été l'usage de steamers chauffés au Pétrole. La compagnie du Central Pacific Railroad n'emploie pas d'autre combustible à bord des
steamers de ses lignes maritimes, et avec tant de succès que 500 litres d'huile, coûtant 20 francs, et pesant 400 kilogrammes, produisent autant de vapeur qu'une tonne de charbon coûtant 35 francs.
Le Pétrole a été découvert en plusieurs endroits du Mexique, dans TÉtal de Vera-Cruz, dans le voisinage du port de Tuxpan. Ce gisement est dans les montagnes; il est si abondant que les eaux du lac, iju'elles environnent de toutes parts, sont quelquefois toutes couvertes d'huile provenant de 40 sources, qui coulent, a ce que Ton dit, de leurs flancs.
Le Pétrole a été découvert il y a très longtemps dans File de la Trinité, où il produit des lacs de grandes dimensions. La surface de ces immenses dépôts naturels s'est durcie sous l'action de l'air, et peut supporter le poids d'un homme, comme le ferait de la glace. Mais à mesure que le voyageur assez hardi pour se fier à cette couche suspecte s'avance, il sent que la résistance diminue; s'il ne s'arrêtait, il serait englouti. Au centre, reste une quantité de matière bitumineuse qui est encore liquide, et d'où sortent des fumées épaisses, sombre présage du sort qui lui serait réservé.
On sait que le Pétrole se trouve à Cuba, mais on ne l'exploite pas, ce qui n'étonnera aucune des personnes familières avec la triste histoire de cette contrée.
Si Ion en croit des traditions, qui n'ont rien que de très plausible, si l'on songe à l'amour que les Ihcas avaient pour la nature, les Indiens connaissaient le Pétrole, et même ils en faisaient usage
comme combustible, lis n ignoraient même pas Fart de le durcir en faisant évaporer les parties les plus volatiles. Ils se servaient de cette espèce de goudron pour enduire Tintérieur des vases en terre qu'ils fabriquaient. Ce produit était môme si répandu que le gouvernement castillan en fit, paralt-il, l'objet d'un monopole. Mais la possibilité d'établir une mesure fiscale fut la seule réflexion que la vue de cette substance extraordinaire suggéra aux conquérants. Après la chute de la domination de l'Espagne, on avait cessé de songer au Pétrole péruvien. C'est seulement en 1863, qu'un ingénieur américain, employé par le gouvernement national, appela l'attention des indigènes sur l'existence de richesses dont, moins intelligents que les dociles sujets du despotisme éclairé des Incas, les ignorants et orgueilleux citoyens d'une république anarchique avaient complètement oublié l'usage.
Les gisements de Pétrole du Pérou s'étendent sur une longueur de 200 kilomètres, depuis le cap Blanco jusqu'à la rivière Tumbez, sur le périmètre de la cote du Pacifique. En effet chaque fois que la mer baisse, elle laisse, en se retirant, des taches d'huile répondant aux suintements des rochers. Ce district pétrolifère s'avance dans Tintérieur des terres d'une centaine de kilomètres. On évalue sa surface à 16 000 kilomètres carrés. En outre de ces indices généraux déjà si importants, la présence du Pétrole a été constatée par des faits palpables, indiscutables, car en 1876 on a foré un puits qui a donné 140 000 litres par jour. La constitution géo-
logique du sol est la même qu'en Pensylvanie, et Ton a découvert dans le voisinage des dépôts de coke naturel, ou anthracite, que des feux souterrains ont distillé dans les dépôts stratifiés, où il est encastré comme dans une véritable cornue.
La Barbade possède une espèce particulière de Pétrole visqueux, qu'on a appelé le « goudron naturel, » et qu'on a employé, depuis longtemps, aux mêmes usages que le goudron artificiel, notamment à protéger le bois contre la pourriture.
Les habitants de l'Equateur connaissent aussi des gisements de Pétrole qu'ils exploitent d'une façon particulière, pour fabriquer un goudron artificiel, semblable au goudron naturel de la Barbade, et au goudron artificiel des anciens Péruviens. Us creusent des puits peu profonds, dans lesquels suinte le Pétrole, qu'ils font évaporer, afin de lui donner la consistance nécessaire à l'emploi qu'ils lui réservent.
Ces sources de Pétrole sont près du bord de la mer ; si on les exploitait systématiquement, on trouverait certainement des quantités considérables de liquide, que l'on pourrait conduire, avec un tube, peu dispendieux à établir, jusqu'au port où les navires viendraient le chercher. Dans le voisinage, se trouvent les sources sulfureuses de Saint- Vincent. Nul doute que le percement, et même les travaux de l'isthme de Panama, ne donnent de la valeur aux produits de cette localité.
L'Australie est encore trop peu explorée pour que l'on s'étonne que son nom ne figure point dans
celle rapide revue. Mais le vieux conlinent n'aura pas de peine à nous fournir des gisements dignes d'ôlre cités, à côté de ceux de la terre du feu éternel.
L'Inde possède, paraît-il, des gisements de Pétrole dans les monts Himalaya, et l'on en rencontre également en Birmanie, dans plusieurs îles situées le long de la côte d'Arracan, près des anciennes frontières de la possession britannique, et enfin dans le haut de Flraouaddy. Ces dernières sources, appelées royales, ont donné du Pétrole dans toute l'Indo-Chine bien avant que le nom même de ce combustible fût connu dans les palais européens. Le docteur Robertson, qui visita cette localité quand on ne songeait pas encore à la conquérir, a reconnu l'approche des sources à l'odeur du Pétrole, qui était répandu sur tout le fleuve, circonstance facile à expliquer par la présence, le long du rivage, d'une véritable flotte de jonques charriant l'huile dans des vases de terre.
Ce savant voyageur n'a pas compté moins de 800 puits répandus sur une surface de 200 hectares, et exploitant une couche pétrolifère d'une épaisseur de près de 2 mètres, située à une profondeur d'environ 150 mètres. Mais les moyens d'exploitation étaient si rudimentaires que la découverte des gisements d'Amérique a tué celte industrie. Elle avait presque complèlement disparu, lorsque les Anglais ont occupé le pays ; mais ils ne tarderont point à lui rendre une prospérité qu'elle n'a jamais connue, lorsqu'ils auront exterminé les germes de révolte qu'ils écrasent encore en ce moment.
L'existence de ces dépôts nous paraît particulièrement importante. En effet, ils semblent répondre, sur le versant méridional de THimalaya, aux puits de feu qui se trouvent en Chine au nord de la chaîne. Ils semblent nous engager à chercher si des sources pareilles ne se trouvent pas dans le haut des grands fleuves analogues à Tlraouady, qui arrosent notre nouvel empire de TExtrôme- Orient.
Les Japonais ont découvert et exploité le Pétrole sous le nom « d'eau qui brûle », il y a un peu moins de mille trois cents ans. La nature excessivement volcanique de la contrée permet de croire que les huiles y existent dans un grand nombre de localités, encore à déterminer. D'après la description qu'en donne M. Benjamin Smith, dans un mémoire publié en 1877 à Tokio, sur les Pétroles du Japon, l'exploitation de ces sources avait déjà pris une certaine importance. 11 a vuMes ouvriers, employant la méthode de nos puisatiers, creuser des trous de 100 mètres de profondeur, d'où Ton tire du Pétrole en quantité. Le soin extrême avec lequel les Japonais cultivent actuellement les sciences et les arts de l'Europe, notamment la géologie, ne. permet pas de croire que ces richesses restent inutilisées. Les matériaux sont retirés, au fur et à mesure qu'ils sont désagrégés, par plusieurs manœuvres aidant l'excavateur. Celui-ci a une échelle pour remonter, et, en cas de danger, on le retire vivement à l'aide d'une corde, qu'il garde toujours passée sous ses bras.
En Europe même existent' des gisements dont l'exploitation ne paraît pas devoir être arrêtée par le développement de la concurrence russe.
Le long des monts Carpathes on a trouvé du Pétrole dont l'existence a été révélée au monde par la découverte d'une substance connue sous le nom d' « Ozokérite » ou cire minérale. Cependant, c'est seulement depuis 1860 que l'on a eu l'idée d'exploiter ces richesses, qui dormiraient encore sans le bruit fait par les découvertes américaines. Les premiers essais furent peu heureux, mais en 1861 on trouva déjà 8000 litres. En 1870 le rendement annuel s'élevait à 350 000 francs et le bénéfice à 200 000. On avait creusé 77 puits rangés en ligne droite dans la direction d'une fissure géologique et n'occupant qu'un mille de long.
L'exploitation a été longtemps rudimentaire et très compliquée. On commençait par creuser des puits à la main ; lorsqu'on leur avait donné une profondeur de 20 à 30 mètres, on continuait à la sonde. Les progrès des exploitations ont été surtout sensibles depuis que l'on a employé la dynamite, dont on s'est servi avec succès à une époque où le brevet du capitaine Roberts avait été déjà pris, mais était à peine connu en Europe. Depuis lors, cette région pétrolifère s'est étendue jusqu'en Roumanie*.
1. M. Laugel, le sympathique rédacteur scientifique du Temps, nous apprend dans son feuilleton du 2 août, que l'archiduc héritier de la couronne d'Autriche vient de visiter ce district, qui a maintenant 250 kilomètres de longueur. Une seule Compagnie, celle de Sloboda, fournit quotidiennement 2600 barils de 150 kilogrammes. Dans les environs de la ville de Koloméa il n'y avait pas moins de
C'est toujours dans les environs d'Autun que se trouve le principal centre de l'industrie pétrolifèrc, quoiqu'on ait découvert, et môme exploité, d'autres gisements dans l'Auvergne, dans le département do l'Hérault et dans la Savoie. Mais les huiles nationales n'entrent que pour une proportion infime dans notre consommation. La situation ne changera pas, et ne peut pas changer, aussi longtemps que des découvertes nouvelles ne se seront pas produites, et que nous n'aurons pas remplacé ou récupéré les gisements d'Alsace, qui paraissaient avoir un véritable avenir. En effet, l'huile découverte dès 1755, par le docteur L. Bel, a toujours été considérée comme excellente pour le graissage des machines, et l'on a reconnu dans toute la contrée environnante d'excellentes indications.
Nous avons déjà fait allusion ailleurs aux espérances que les indices recueillis, aussi bien en Algérie qu'au Tonkin, permettent de concevoir. Mais pour le moment le rôle de consommateurs intelligents est le seul qui ait une importance sérieuse, et dont le gouvernement ait à se préoccuper. Sans prétendre lui tracer sa ligne de conduite, nous nous
260 derricks, ayant un rendement moyen de 30 barils par jour, et une durée d'environ 4 années. Ces puits étaient pavoises des couleurs nationales de leurs propriétaires, et l'on voyait flotter les pavillons américain, belge, canadien, français, espagnol, anglais et polonais, h côté 'du pavillon autrichien. La veille de cette visite mémorable, un enti^epreneur canadien avait rencontré une veine de pétrole jaillissant sous la pression des gaz intérieurs, à plus de 80 métrés de haut. La qualité du pétrole est excellente, il donne de 60 à 80 pour 100 d'huile lampante. La Galicie fournit actuellement les trois cinquièmes de la consommation de l'empire d'Autriche.
contenterons de faire remarquer qu'il a évidemment à concilier les intérêts de la production indigène avec les exigences du progrès industriel, qui serait paralysé si des droits trop élevés empochaient l'usage du Pétrole de se développer chez nous. Non seulement le fisc doit éviter de tuer la poule aux œufs d'or, mais il semble que, par sa nature délicate, le combustible liquide convient particulièrement à notre génie français. Quoique la nature semble, presquejusqu'à présentnousavoir traités, dececôtéen marâtre, et qu'elle ne paraisse ne nous en avoir donné que juste assez pour nous en faire bien sentir tout le prix, on peut dire, sans exagération, que nous sommes doués, à un haut degré, de toutes les aptitudes qui permettent de faire usage d'un charbon idéal, auprès duquel l'antique houille ressemble à de la prose devant la poésie.
Ce serait ici le lieu de mettre sous les yeux de nos lecteurs un résumé des nombres indiquant la consommation du Pétrole chez les différentes nations civilisées, à une époque récente. En effet, le pétrolisme semble l'inverse de Yalcoolisme. On peut admettre que ses progrès, au lieu d'être le signe de l'abrutissement public, de la décadence universelle, sont l'indice sûr, certain, de la marche ascendante delà civilisation. Malheureusement, les découvertes sont trop récentes pour que cette sorte de dynanoméirie intellectuelle puisse donner des résultats sérieux. On ne pourra en tirer des conséquences dignes d'occuper les philosophes que lorsque la consommation aura eu le temps de se généraliser,
et que l'usage de ce combustible aura pénétré dans toutes les classes de la population.
Toutefois, nous ne croyons pas qu'il soit hors de propos de terminer cette partie de notre travail en mettant sous les yeux de nos lecteurs la carte des dépôts de pétrole organisés dans différentes parties de l'Europe, où la législation douanière et les conventions avec les administrations des voies ferrées, permettent d'organiser, sur une grande échelle, la distribution économique des huiles russes. Il ne nous a pas paru superflu de montrer que nos voisins d'outre-Rhin ont adopté les mesures nécessaires pour que le déluge de Pétrole les atteignît, et qu'ils fussent des premiers à participer à la bienfaisante invasion.
Depuis l'époque récente où notre carte a été dressée, de grands travaux ont été exécutés. A Amsterdam, on a établi un dépôt de Pétrole digne de rivaliser, pour l'importance et la sécurité, avec tous ceux qui ont servi de modèle à cette construction indispensable, dont l'utililé ne parait pas également bien comprise par toutes les nations civilisées.*
1. Toutefois nous sommes autorisés à penser que le Havre ne restera pas dans l'état d'infériorité qui nuit aux importations. En effet nous savons que les ingénieurs de la ligne de l'Ouest s'occupent en ce moment d'organiser un service spécial pour le transport d'une denrée plus utile encore qu'elle n'est dangereuse. Si nous sommes en retard sur ce point essentiel, il ne faut pas l'attribuer à autre chose qu'à nos malheurs. Mais le calme qui renaît dans les esprits permet d'afUrmer que nous ressentirons prochainement, dans toutes les branches de l'industrie et de la science, les bienfaits des institutions que la Providence nous a permis de conserver malgré nos fautes.