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CHAPITRE I

[ II y a environ une vingtaine d'années quelques

économistes, ayant remarqué que la consommation I du charbon augmentait avec une rapidité alarmante, l qu'elle allait prochainement atteindre, pour la seule ! Angleterre, le chiffre formidable de cent millions de tonnes de mille kilogrammes, jetèrent un cri l d'alarme, qui eût un profond retentissement, dans ' ^ tout le monde civilisé. Des oracles écoutés de tous ô^les corps savants, déclarèrent que les dépôts de I ^houille qui forment la principale richesse du ij Royaume-Uni, et qui, même aujourd'hui, fournis- I ^ sent plus de la moitié de la consommation universelle, ne tarderaient pas à s'épuiser, que bientôt les ^peuples travailleurs ressentiraient les effets de l'ap- ?pauvrissement progressif des couches exploitables,

enfin qu'une famine de charbon menaçait d'arrêter prochainement l'essor de l'industrie moderne.

Quelques années plus tard, MM. Murchisson et Armstrong, deux des plus célèbres présidents que l'Association britannique ait appelés à l'honneur de diriger ses débats, consacraient une partie de leur discours solennel d'inauguration à protester contre l'exagération de ces craintes. Sans nier, qu'il y eût quelque chose de fondé dans ces chaudes alarmes, ils s'efforçaient de rassurer leurs concitoyens, en évaluant l'étendue réelle des ressources que la nature avait accumulées dans les sous-sols de l'archipel britannique. Ni l'un ni l'autre de ces physiciens n'eut de peine à démontrer que la catastrophe était encore bien éloignée, qu'il ne serait pas raisonnable d'en tenir compte dans le calcul des éventualités que Tavenir réserve à notre civilisation; mais l'influence de ces sophismes a été si grande qu'au lieu d'y renoncer, certains auteurs les ont môme exagérés, dans ces derniers temps. Nous avons eu à soutenir dans VAkhbary au mois de mars 1887, une polémique avec un rédacteur d'une feuille d'Alger, qui s'était avisé d'annoncer à ses lecteurs que l'humanité n'avait plus guère que pour un siècle de combustible dans les soutes de la terre ! et que par conséquent, faute de charbon, la société bourgeoise devait se résigner à céder la place à l'état de désordre rêvé par l'anarchie!

MM. Murchisson et Armstrong prirent successivement la peine d'établir, par des faits géologiques incontestables^ que la découverte de nouveaux bas-

sins houillers viendrait infailliblement soulager les charbonnages anglais. Ils allèrent même jusqu'à employer la théorie de l'équivalent mécanique de la chaleur, pour démontrer que les ingénieurs ne savent point encore brûler le charbon dans le foyer des locomotives, ou même des machines fixes qu'ils construisent en ce moment. Ils ont eu recours aux théories les plus abstraites et les plus compliquées dont nous avons essavé de donner une idée dans notre Monde des atomes y afin d'établir triomphalement que l'on n'utilise encore en ce moment qu'une très petite fraction de ce qu'ils appellent « l'énergie transformable » renfermée dans un morceau de houille.

Les critiques les plus profonds, les plus curieux, les plus éloquents, n'ont pas cru qu'il fût au-dessous d'eux de consacrer des pages remarquables à rassurer les trembleurs, sur le sort de « la vapeur «^ et à montrer qu'à la fin du siècle qui a vu l'expansion de cette force nouvelle, on n'est pas réduit à pleurer sur sa mort prématurée. Nous voudrions pouvoir reproduire ici les lignes émues dans lesquelles, faisant appel au progrès, ils affirment que l'esprit d'invention, dont nous sommes appelé tous les jours à enregistrer les prouesses, n'ira pas en s'affaiblissant à mesure que les provisions de combustible iront en s'épuisant. Si cela n'était superflu, nous souscririons avec enthousiasme aux promesses qu'ils ont faites alors à nos plus lointains neveux. En effet, malgré les censeurs moroses, rien ne prouve que le génie humain soit dorénavant frappé de sté-

rilité, que les Watt ou les Giffard de Tavcnir cesseront de trouver des moyens nouveaux d'utiliser les forces connues, que les Ampère et les Arago des siècles futurs renonceront à tirer du sein de la nature des forces auxquelles nous ne songeons pas. L'on ne voit pas pourquoi il serait absurde de croire que le vent, le reflux de la mer, et la foudre même seront bientôt domptés.

Mais,malgrénotresympathiepources philosophes, malgré notre enthousiasme pour les conclusions savantes auxquelles ils sont arrivés, il est impossible de ne pas avouer que les plus distingués, les plus pénétrants, les plus sagaces, ont incontestablement fait preuve, dans ces singulières controverses, d'une ignorance bien singulière de la nature des ressources que la Providence a mises à notre disposition pour entretenir le feu. En effet, parmi toutes les sources de combustible dont ils ont fait l'inventaire, ils ont précisément dédaigné de faire figurer celle qui paraît la plus riche, la seule qui peut être considérée, sans paradoxe, comme inépuisable. Ne devrait-on pas reconnaître en quelque sorte qu'il en est ainsi, si l'on admettait que M. Daubrée, un des plus savants géologues de notre temps, a raison de soutenir que le Pétrole vient de l'intérieur même de la terre, et qu'il est produit par une série de réactions chimiques très compliquées, dans laquelle la vie n'intervient en aucune façon. Sans partager en aucune façon les vues hardies du célèbre auteur de la Synthèse des météorites, on peut arriver à des conclusions tout à fait rassurantes. On ne saurait

LA FAMINE DE ClIAUBON 5

évidemment fixer de limites à nos approvisionnements naturels, s*ii est vrai qu'une grande partie du pétrole est produite par la distillation de masses de houille exposées à l'action de la chaleur centrale, lors des tremblements de terre, et transformées en anthracite dans les profondeurs auxquelles on peut dire hardiment que les sondes des mineurs de l'avenir ne pourront jamais pénétrer.

On ne serait pas moins porté à l'optimisme si on le considérait comme formé par les détritus d'animaux marins, ou de plantes marines, ayant subi une transformation analogue à celles que les restes dçs plantes de nos houillières ont éprouvés avant de se métamorphoser en charbon.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le pétrole s'est comporté comme si, indigné de l'oubli dont il avait été victime, il avait fait irruption dans le monde industriel. Avec un peu d'imagination, on pourrait penser qu'il a cru nécessaire de crier lui-même : Me voilà ! En effet, c'est au moment où les polémiques relatives à la famine de charbon, avaient toute leur accuité, que l'on a appris l'extraordinaire fortune des rois d'huiley qui ont le million si facile de l'autre côté de l'Atlantique. C'est alors qu'a commencé inopinément la grande révolution économique, qui s'est successivement étendue sur notre hémisphère, et qui est en train de former une pléiade de nouveaux Crésus, dans les lieux où coulent encore les flots de l'antique Pactole.

Ce qui n'est pas moins curieux que la grandeur de ces événements, c'est celle du rôle joué par le

liquide qui les produit sous nos yeux. Un comble d'ignorance et d'absurdité serait de prendre le pétrole pour un nouveau venu dans l'histoire du monde. En effet, cette substance si longtemps dédaignée, ignorée, étrangère aux arts profanes des peuples modernes, figure dans une multitude de traditions curieuses et de légendes poétiques ou terribles, de rÉcriture aussi bien que de la Mythologie.

C'est du pétrole, en même temps que de sa foudre, que se sert l'Éternel pour punir les coupables. Le châtiment des cités impures de Sodome etGomorrhe n'est pas certainement moins épouvantable que le supplice de Salmonée, mais cette substance si remarquable n'a pas été uniquement employée par les Dieux. Les populations antiques sont, plus d'une fois, parvenues à en tirer parti, tant dans les arts de la paix que dans ceux de la guerre.

D'après Eschyle, Jupiter a décidé que Prométhée resterait enchaîné sur un sommet du Caucase. Ce premier Golgotha, se trouve précisément situé au milieu du principal district pélrolifère du monde. C'est autour de cette roche, fameuse depuis tant de siècles, que se développe actuellement l'exploitation du plus puissant de tous les agents ignés. Après vingt ou trente siècles de travaux continus, la science moderne cherche auprès d'elle ses principaux approvisionnements de combustible. Admirable perspicacité d'un poète qui, comme ceux d'Israël semble avoir reçu le don de prophétie. Sa lyre ne se contente pas de nous faire assister aux révoltes de l'esprit contre la force brutale; elle nous chante

encore les sublimes revanches du Titan si longtemps enchaîné; dès le siècle dePériclès, elle a placé cette pointede rocher, où Prométhée doit trouver enfin sa délivrance, au milieu de trésors dont les hommes se serviront pour lutter indéfiniment, contre le froid et le Nord, toutes les ténèbres, tous les frimas.

Dans ces lieux à jamais immortalisés, la nature semble avoir pris plaisir à montrer que, s'il faut nous défier d'elle, c'est surtout lorsqu'elle prodigue ses bienfaits.

Souvent la naïade infernale n'attend pas comme le charbon britannique, que le foret des ingénieurs la tire des entrailles de la terre. Elle s'élance d'ellemême au milieu des champs, ou des quartiers les plus paisibles d'une grande ville. Alors, épouvantés par tant de bienfaits imprévus, les habitants n'ont d'autre ressource que de fuir, pour ne point être noyés par trop de millions !

Dans la montagne, brûlent encore aujourd'hui des jets enflammés peut-être à l'époque où le théâtre d'Athènes donnait la première de Prométhée. Qui sait si, parmi les feux que les voyageurs de la mer Noire aperçoivent sur les bords tourmentés de la Tauride, ne brillent pas quelques flammes naturelles sur lesquelles les compagnons de Jason ont déjà jeté les yeux lorsque l'aventureux Argo a tracé son sillage hardi sur les ondes ténébreuses du Pont- Euxin?

Si l'on en croit les Arméniens, ces follets mystérieux auraient une origine beaucoup plus ancienne encore. Un ange les aurait allumés au moment où

s LE PÉTROLE

Noé mettait le pied hors de Tarche, échouée sur le sommet de TArarat. Ces peuples naïfs ajoutent que jamais la main des hommes ne parviendra à les éteindre; leurs prêtres enseignent que ces flammes brûleront sans interruption, jusqu'au jour où le Fils de l'Homme viendra juger les vivants et les morts.

Nous rapporterons dans le chapitre suivant d'autres légendes encore plus bizarres. En effet, des peuples célèbres par leur sagesse, leurs malheurs, la pureté de leurs mœurs, la sublimité de leurs doctrines, y adoraient, il y a plusieurs milliers d'années, la plus pure expression du pouvoir créateur. Le dernier des temples où, jusqu'à une époque contemporaine, ils accomplissaient les cérémonies de leur culte, existe encore de nos jours. Nous le reproduisons d'après une estampe que le dernier des voyageurs contemporains, qui ont exploré ces régions, a eu l'obligeance de mettre à notre disposition.

Avant de donner le signal des lamentations provoquées par la famine de charbon, les économistes n'auraient peut-être pas mal fait de se rappeler un ouvrage qui fit beaucoup de bruit en Angleterre, alors que l'on commençait à peine à se douter que le feu pouvait donner aux hommes une force motrice utilisable pour les besoins de leur industrie. Ce travail a été publié en 1755, à Londres même, par un auteur qui fait suivre son nom de la simple mention de « marchand », mais est un des hommes les plus célèbres et les plus utiles de cette période, où la puissance de nos voisins d'outre-Manche, ac-

quit à nos dépens, une importance si prodigieuse. 11 se nommait Jonas Hanway, et est bien connu de nos jours, non seulement par l'audace de ses excursions dans la Perse et autour de la Caspienne, mais encore par des fondations philanthropiques, qui portent son nom.

Il n'était môme pas besoin de lire les quatre curieux volumes écrits, sans prétention, mais avec une bonne foi et une lucidité très remarquables. On n'avait en quelque sorte qu'à jeter les yeux sur le frontispice dont le premier est orné. En effet, on aurait aperçu, en tête des produits naturels ou fabriqués d'une terre alors si mystérieuse, un vase contenant du pétrole enflammé.

L'auteur eût été certainement excusable de ne pas songer à une substance si difficile et même si dangereuse à transporter, car il vivait à une époque où aucune des grandes inventions à l'aide desquelles le génie moderne cherche à rapprocher les hommes les uns des autres, à rendre les exportations commodes, sûres, bon marché, rapides, n'existait môme pas dans l'imagination des utopistes.

Cependant l'instinct commercial avait si admirablement servi ce commis-voyageur du dix-huitième siècle, qu'il avait deviné l'importance extraordinaire d'une substance que les présidents de l'association britannique avaient tconsidérée comme trop lointaine quoiqu'ils eussent à leur disposition un réseau de chemins de fer, un système de télégraphes électriques et une flotte de bateaux à vapeur admirablement organisés.

Mais si la famine de charbon est une crainte chimérique, grâce au combustible liquide qui, manié par des ingénieurs habiles, est à la fois plus facile, plus économique, plus sûr, plus puissant, plus élégant, plus commode que la houille, il faut reconnaître que ce nouvel élément ,de force peut porter un coup sérieux, peut-être irrémédiable, à la puissance de la Grande-Bretagne.

Non seulement la nature, qui a été si prodigue de diamant noir à nos voisins d'Outre-Manche, a été excessivement parcimonieuse à leur égard dans la distribution des hydro-carbures liquides, mais la fortune a donné le sceptre des principaux dépôts pétrolifères du monde, à la seule nation qui puisse sérieusement leur disputer l'empire de l'Inde. Les dépôts inépuisables qui, du temps d'Hanway, étaient entre les mains de peuples à demi sauvages incapables de progrès, sont maintenant la propriété d'un peuple qui s'élance, à pas de géant, dans la carrière de la civilisation. Qui oserait donc affirmer que la Grande-Bretagne ne serait pas parvenue à arracher à la Russie, sa rivale, le plus beau fleuron de sa couronne impériale, si les négociants de la Cité et les lords, ainsi que les Commoners de Westminster avaient accueilli, comme ils devaient l'être, les sages avis de ce marchand qui avait, à lui seul, vu plus juste que tous les nobles conseillers du roi d'Angleterre?

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