CHAPITRE II
Il est positivement très difficile de comprendre que, pendant tant de siècles, l'attention des industriels et des ingénieurs civilisés se soit complètement détournée d'un combustible puissant, com^ mode, et dont les propriétés et la composition sont si intéressantes à étudier. En effet, au lieu d'être, comme beaucoup de personnes le supposent, une substance susceptible de définition chimique, le Pétrole est un véritable mélange d'un nombre prodigieux d'essences, formées de carbone et d'hydrogène en proportions variables, s'évaporant à des températures différentes, se dissolvant les unes dans les autres, aussi facilement que se mélangent l'eau et le vin.
Il n'y a, pour ainsi dire, pas de propriété curieuse du Pétrole, que des auteurs anciens célèbres n'aient déjà décrite d'une façon qui aurait dû frapper les savants et même les industriels*
La Bible nous apprend que Noé a enduit de Pétrole
les bois qui lui ont servi à la construction de Tarcho, afin de les proléger contre l'action désorganisante de Teau. Le sagace patriarche ne s'est point borné à recouvrir l'extérieur de son gigantesque bâtiment, mais il a encore employé le môme procédé à l'intérieur. Le jésuite Kircher a insisté avec force sur cette curieuse circonstance dans le \oliime Arca Noe qu'il a rédigé sur le plus ancien des navires dont l'histoire fasse mention.
Pline donne la situation d'une source que l'on exploitait en Egypte, dans le but d'y recueillir le Pétrole nécessaire à la fabrication des momies.
Si l'on en croit le Père Kircher, on aurait pris l'habitude de faire macérer les corps dans un bain d'asphalte, maintenu fluide par l'application d'une chaleur douce et modérée, mais soutenue. L'asphalte se serait ainsi introduit lentement dans tous les vaisseaux capillaires du cadavre, de sorte que la putréfaction se trouverait combattue en chacun des points où elle pourrait commencer, par une petite quantité de matière solide, directement substituée aux liquides, si facilement décomposables, de l'économie animale. Les momies ainsi préparées seraient rigoureusement imputrescibles, puisqu'on pourrait presque les considérer comme des morceaux de bitume dans lesquels les tissus seraient comme enchâssés, sans que leur forme soit altérée. 11 parait que ce procédé sommaire ne s'appliquait qu'aux gens du peuple, et que les momies des grands étaient fabriquées à l'aide de procédés plus compliqués. Le naphte faisait la base du système
d*embaumcraent usité pour ces personnages, et toutes les bandelettes qui servaient à habiller leurs corps en étaient complètement imprégnées. Quoi qu'il en soit, on obtenait de la sorte une conservation surprenante, et Ton peut dire qu'auprès d'embaumeurs qui maniaient si bien le pétrole, les élèves de M. Ganal ne sont que des enfants. Dans cet art, peu utile, et même funeste, les Égyptiens ne seront jamais dépassés, ni môme égalés.
On se rappelle encore l'étonnement des savants français ouvrant le cerceuil en bois de cèdre, d'une fîllc qui, quoique vieille de plus de quarante siècles, semblait avoir bravé la mort et conservé ses vingtquatre ans. L'état merveilleux de la conservation de l'enfant chéri d'un des principaux officiers de Psammeticos, était une preuve éloquente des propriétés antiseptiques du liquide conservateur tiré des puits d'is. C'est, paraît-il, le nom sous lequel ces sources étaient connues.
Sans avoir besoin de violer les cryptes, on ne peut mettre en doute la véracité de Pline. Elle est démontrée par une locution répandue dans ces régions. Il paraît que la substance bitumineuse et solide recueillie sur les bords de la mer Morte et du lac Asphaltite, a conservé, dans cette contrée, le nom d'huile funéraire ou d'huile de momie.
Cette épithète, après tant de siècles d'interruption du travail des embaumeurs, montre combien cette pratique superstitieuse fut répandue.
Du reste, on n'ignore pas que les sujets des Pharaons avaient quelque peine à se mouvoir dans
leur patrie, au milieu des débris des générations qui les avaient précédés. Si le Pétrole avait continué depuis cette époque à être employé de la sorte, rÉgypte entière aurait appartenu aux morts.
Les Grecs connaissaient aussi le Pétrole, mais ayant recours à la flamme pour se débarrasser de la dépouille des morts, ils cherchèrent à utiliser rhuile naturelle, à la faire servir au bien-être des vivants.
Dioscorides nous apprend que les citoyens d'Agrigente avaient employé des lampes au pétrole pour éclairer les rues de leur ville. Mais les fumées épaisses que vomissent les huiles impures, provenant des sources exploitées par ces Grecs, empêchèrent la propagation de ce mode d'éclairage. Les Romains finirent par y renoncer quoique les tentatives aient été répétées à différentes reprises, non seulementen Sicile, mais dansplusieurs districts d'Italie, où le Pétrole est tellement abondant que des fumées combustibles sortent souvent de terre sous forme de moffettes. Un des lieux les plus célèbres par ces émanations était la grotte de Cumes, où la Sybille avait établi son trépied, et rendait des oracles fameux dans toute l'antiquité.
Mille superstitions s'attachaient à ce lieu dont les dévots ne prononçaient le nom qu'avec épouvante. Les émanations étaient si abondantes que l'air en était infesté jusqu'à une certaine hauteur, et jamais les hôtes empluraés de l'atmosphère, qui ont le sens de l'odorat si délicat, n'osaient les braver. Les habitants avaient observé cette circonstance et
donné en conséquence le nom d'Averne (sans oiseau) à cette localité singulière. Virgile a consacré cette étymologie dans le passage célèbre où il dépeint l'entrevue de la Sybille avec le pieux Énée. Le héros troyen vient demander à la Prêtresse de vouloir bien le guider dans l'empire de Pluton, où il veut retrouver son père Anchise. L'entrée des enfers se trouve défendue par un lac aux flots noirâtres, situé au fond d'un bois environné d'ombres épaisses. L'air de ce paysage, déjà infernal, est tout saturé des odeurs nauséabondes et repoussantes que doivent exhaler les flots du Styx et des autres fleuves arrosant le Tartare.
Rien n'est plus émouvant et en môme temps plus lugubre, que les vers dont le Cygne de Mantoue se sert pour peindre le vestibule terrestre du séjour des morts. 11 est impossible de ne pas frissonner en voyant Énée s'enfoncer dans ces ténèbres repoussantes, et le rameau d'or qu'il tient à la main ne rassure que médiocrement sur son sort.
De toutes les formes du Pétrole, celle qui rendait le plus de service aux Orientaux était celle qu'il prend à la longue lorsqu'il se solidifie par l'action de l'air. Us s'en servaient, non seulement pour construire des trottoirs semblables aux nôtres, mais surtout comme matière agglutinative destinée à élever des constructions dans lesquelles ils cherchaient surtout la grandeur et la solidité.
Les édificçs de Ninive et de Babylone, et toutes les maisons assyriennes, ont été consolidés avec ce ciment, qui n'offre d'autre inconvénient que de
devenir la proie des flammes, avec une facilité que les plus fougueux anarchistes ne soupçonnent pas.
On peut supposer que la tour de Babel n'a point été consti*uite d'une autre manière. Est-ce que cette circonstance ne pourrait pas être considérée comme donnant une explication de la rapidité avec laquelle les carreaux de Jéhovah, dont parle la Bible, ont détruit ce premier monument de l'orgueil humain?
On ne concevrait pas qu'une masse isolée, dont l'élévation a dû être pareille à celle de la tour Eiffel, n'ait pas été le point de mire de nombreux coups de foudre, d'autant plus dangereux qu'elle était revêtue de substances susceptibles de servir d'aliment aux combustions les plus violentes, l'es plus impitoyables.
L'état de nos connaissances électriques permet de donner une raison pareille de l'incendie des villes condamnées de la mer Morte. Il n'est même pas besoin de faire intervenir directement le feu du ciel pour rendre compte de ces grandes catastrophes.
Si l'on réfléchit aux événements qui se sont passés à Paris même, au mois de mai 1871, on conviendra, sans aucune peine, que notre vieille cité aurait certainement éprouvé un sort pareil, si les insurgés avaient été dispensés d'arroser les édifices publics et les maisons particulières avec du pétrole, si nos architectes avaient eu l'habitude traditionnelle d'employer l'asphalte de nos trottoirs pour consolider les murailles de nos habitations.
Dans les arts delà paix, l'emploi du Pétrole a été singulièrement relardé, parce que ni les Grecs ni les Romains ne connaissaient Tacide sulfurique, substance indispensable à sa purification, et à laquelle on doit peut-être la blancheur naturelle de quelques sources exceptionnelles; mais il n'en est pas de même des arts de la guerre. Les fumées, quelque acres et suffocantes qu'elles puissent être, ne pouvaient être considérées, que comme offrant un nouvel avantage.
Le Pétrole faisait évidemment la base de la composition du feu grégeois, à l'aide duquel les empereurs de Bysance ont, pendant si longtemps, résisté au fanatisme des musulmans. Le secret de sa production n'était connu que d'un très petit nombre de personnages. Sa divulgation, que l'on considérait comme un crime de haute trahison, était punie du dernier supplice. On attachait une importance prodigieuse à la possession exclusive de cette substance terrible, qui flottait en brûlant à la surface de l'eau, et que l'on ne pouvait éteindre qu'avec du sable. Le vulgaire s'imaginait qu'elle avait une origine miraculeuse et que c'était un ange qui l'avait révélée à Constantin.
De tous les savants, de tous les historiens, de tous les poètes, ou de tous les pères de l'Église, il n'est pas un qui ait fait une propagande aussi énergique en faveur des propriétés du Pétrole que le législateur des adorateurs du feu. Le pétrole était en quelque sorte Teau lustrale du rilucl de Zoroastrc. Les pontifes du culte d'Ormuzdont signalé.
avec une suprême énergie, celte substance merveilleuse à l'admiration des hommes de toutes les race et de tous les siècles.
Ce n'est pas leur faute, tant ils l'ont chanté avec une dévotion extraordinaire, pendant plus de trente siècles, s'il n'y a pas encore dix ans que la grande industrie moderne commence à se douter de son importance extraordinaire dans l'équilibre des forces productives du monde.
La chute de l'Empire des Perses, n'a point entraîné celle d'une des religions les plus douces, les plus pures, les plus poétiques et les plus morales qui aient paru sur la terre.
Pendant toute la durée de la domination romaine, la prospérité de Sarakhs où, de temps immémorial, se trouvait le principal temple des Mages, paraît avoir été comparable à celle que les villes saintes de l'Arabie ont atteinte de nos jours. Les conquérants n'avaient point cherché à interrompre les pèlerinages qui, depuis tant de lustres, attiraient dans ces régions des multitudes de voyageurs paisibles, pieux, résignés à subir le martyre. Malgré les ravages de toute espèce que les barbares, surtout lorsqu'ils furent convertis à l'arianisme, exercèrent, sur cette opulente contrée, les temples y étaient encore très riches et très nombreux. Iléraclius ayant gagné une série de batailles sanglantes, contre le prince vaillant qui avait rendu aux mages la possession de leur cité sainte, conquit à son tour la partie méridionale de l'isthme caucasien. Mais avec une ferveur, plus digne d'un fanatique que
d'un grand souverain, il renversa de fond en comble les temples du feu, et fit un grand massacre des prôtres qui l'adoraient.
Les rares pontifes qui avaient échappé à ces nouvelles persécutions, purent se consoler de leurs malheurs en se flattant de l'idée que leurs dieux outragés avaient pris leur défense, et suscité un vengeur des autels renversés, du sang répandu • En effet, pendant que le vaillant successeur de Justinien, rougissait ainsi son glaive, il se formait dans les déserts d'Arabie une des plus terribles tempêtes qui aient bouleversé la surface du globe. Mahomet rendait le dernier soupir et, fanatisés par ses prédications, ses disciples se précipitaient à la conquête du monde civilisé avec une impétuosité irrésistible. Ils écrasaient les Romains épuisés par la gloire d'Héraclius, comme si les triomphes du vaillant succe'sseur de Justinien n'avaient eu d'autre motif que de les affaiblir providentiellement, afin que les enfants du Prophète pussent plus facilement les dompter, et venger les victimes qu'ils avaient égorgées.
Il serait trop long de raconter le détail des guerres que se firent les empereurs d'Arménie et les souverains musulmans de l'Iran, pour la possession d'un territoire où l'on recueillait des substances dont l'emploi n'a jamais cessé d'être très répandu parmi les populations de l'Orient, car, plus de mille ans avant que l'Europe civilisée se doutât du parti qu'elle en pourrait tirer, des caravanes venaient les chercher de régions très éloignées.
Le fondateur de la puissance russe, dont le génie avait entrevu toutes les sources de prospérité de son empire, ne pouvait dédaigner les précieux combustibles que les peuples de l'Orient s'étaient disputés avec tant d'acharnement.
C'est dans l'intention formelle, expresse, déclarée, d'organiser au profit de ses sujets, l'exploitation de ressources si précieuses ^ que Pierre le Grand organisa une expédition, et parvint à s'emparer de toute la contrée pétrolifère. A peine installé dans cette province lointaine, il songea à établir un service de bateaux utilisant le cours du Volga, pour faire pénétrer dans l'intérieur de son empire les huiles que des navires amenaient déjà jusqu'à ses bouches. Cet illustre prince, dont le testament légendaire est l'Évangile des souverains russes, a tracé lui-môme l'itinéraire que les bateaux suivent encore de nos jours, pour apporter 'dans toute la Russie la substance qui permet de combattre et l'hiver et la nuit. Admirable preuve de la perspicacité prophétique dont certains hommes sont capables, et qui explique comment de grandes nations arrivent à prospérer en suivant les indications de leur génie, véritable phare lumineux destiné à orienter leur politique jusqu'à l'accomplissement des destins.
Si Bakou et ses pétroles avaient attiré l'attention du Tzar, ils avaient non moins violemment excité celle d'un des plus grands conquérants dont l'his* toire fasse mention. Nadir-Shah, qui s'était élevé au trône de Perse par sa vaillance, ne pouvait supporter les usurpations que la Porte et la Russie s'étaient
permises à la faveur de la guerre civile qui désolait l'Iran, et de la faiblesse des sultans gouvernant ce malheureux pays. Il se précipita sur rarmée turque, battit le grand visir à plates coutures, et fit un tel massacre des troupes ottomanes, que le Divan renonça immédiatement à toutes ses conquêtes.
En voyant ces désastres les Russes épouvantés ne crurent pas qu'il fût prudent d'attendre que Nadir-Shah vînt les tailler en pièces à leur tour. Pierre le Grand n'étant plus là, pour leur donner l'exemple de l'héroïsme, ils évacuèrent sans combat mais non sans esprit de retour, toutes les possessions auxquelles le grand empereur attachait tant de prix, et dont il leur avait signalé le rôle civilisateur.
Nadir-Shah donna, dans cette circonstance, la preuve qu'il n'était pas seulement un illustre homme de guerre, mais que son génie prévoyant ne le cédait guère à celui de Pierre I".
En effet, ce prince qui avait réduit les grands Mogols en esclavage, qui avait conquis le trône du Paon, qui tenait dans son écrin la fameuse montagne de lumière, le Ko-hi-noor, comprit que les trésors de Bakou avaient encore une valeur plus grande qu'un diamant légendaire, et qu'ils pouvaient détourner sur ses États un courant civilisateur semblable à celui que Pierre Alexiovitch avait attiré en Russie.
Il envoya à Londres une ambassade pour engager les Anglais à établir des relations commerciales avec
les régions célèbres dans tout l'Orient, mais dont les géographes européens avaient presque entièrement oublié le nom. Mais il ne trouva point dans cette Europe, qu'il croyait civilisée, des hommes d'État qui fussent à sa hauteur, et qui pussent comprendre l'importance des propositions qu'il leur adressait.
Le résultat de cette tentative fut le voyage, sur les bords de la Caspienne, de plusieurs officiers britanniques, qui ne purent ou ne voulurent s'acquitter convenablement de leur mission, et revinrentde leur lointaine exploration, sans rapporter autre chose que des renseignements insuffisanis. Après avoir perdu de la sorte plusieurs années, le gouvernement anglais finit par où il aurait dû commencer. Il envoya à l'empereur persan, le « marchand »
dont nous avons cité plus haut la perspicacité. Plus intelligent, celui-ci rapporta un nombre prodigieux d'observations curieuses; il les consigna dans l'ouvrage mémorable auquel nous avons déjà fait allusion, et qui aurait exercé une influence décisive sur la Grande-Bretagne, si sa rivalité avec la France, n'avait détourné l'attention des hommes d'État qui présidaient à ses destinées. Mais aveuglés par la haine de nos ancêtres, ces gallophobes furibonds préféraient la perspective de nous voir chassés d'Amérique, à celle d'établir leur influence dans des régions dont Hanway n'avait pas pu parvenir à leur faire comprendre l'importance. Abîme des contradictions humaines ! A force d'éloquence et de raflînement diplomatique, le grand Pitt arrivait
de deux manières à ruiner l'avenir de sa patrie. En écrasant la France en Amérique, il rendait inévitable la déclaration d'indépendance des États-Unis; en repoussant les ouvertures de Nadir-Shah, il livrait véritablement à la Russie des régions dans lesquelles le sort de l'Europe se joue peut-ôtre actuellement.
En 1753, le culte du Feu avait été extirpé de la Turquie, et avait presque entièrement disparu de la Perse. Cependant l'influence de Zoroastre avait été si grande, si durable, que le Feu qu'il avait établi à Bakou n'avait pas encore été éteint. Hanway trouva encore une cinquantaine de ses disciples, le faisant brûler dans un temple où ils récitaient les prières liturgiques de leur rituel.
Ces prêtres ne se bornaient pas à demander au Dieu de la lumière et de la pureté, le pardon des fautes qu'ils avaient commises, mais le bénéfice de leurs prières s'étendait aussi jusqu'aux dévots, qui non contents de leur fournir les moyens d'exécuter leur pèlerinage, les entretenaient à leurs frais dans un pays où les coups étaient moins rares que les aumônes.
Les Guèbres du temps d'Hanway venaient tous de Bombay, où vivaient, comme de nos jours, les derniers disciples de Zoroastre. Déjà ils s'étaient réfugiés à l'ombre du drapeau britannique, où ils trouvaient la tolérance que les princes musulmans ou idolâtres leur ont perpétuellement refusée.
Ils ne coûtaient pas bien cher à nourrir, car la sobriété la plus excessive était, au moins en appa-
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rence, la principale de leurs vertus. Ils prétendaient ne vivre que d*une espèce de céleri, qu'ils allaient cueillir dans les roches voisines, et de quelques herbes sauvages qui y poussaient également.
Les jets qui brûlaient sur le toit, n'étaient qu'un signe extérieur destiné à frapper l'œil des profanes. Ils entretenaient dans le sanctuaire et devant Tautel, une flamme plus spécialement divine, allumée à l'extrémité d'un tube perforé de petits trous, qui avait été fiché en terre, et ressemblait à celui de nos puits instantanés.
Ils prétendaient que celle-ci ne pouvait disparaître de ce district sacré, et que lorsqu'un infidèle l'éteignait dans un endroit, elle reparaissait immédiatement dans un autre. Ils ajoutaient que ce lieu d'élection était, en quelque sorte, un morceau détaché du soleil, descendu du séjour de la pureté et de la lumière dans celui du péché et des ténèbres, et sous les espèces duquel Ton devait, par conséquent, adorer la source éternelle de toute clarté, de toute science et de toute vertu.
La constitution géologique de Bakou semble bien destinée à nous donner une idée juste de ce qu'est l'astre du jour, suivant la doctrine de Zoroastre. En effet, ce prophète le considérait comme un corps immense, constitué de la même manière que notre terre, mais avec cette différence que de toutes les parties sortaient des effluves inflammables, entretetenant au cœur de l'univers la lampe immense, éternelle, qui inonde l'espace infini des rayons de sa splendeur, et qui fomente à
la surface de tous les globes peuplant rimmensité, la vie, Tamour et la pensée. C'est en nourrissant, par d'inépuisables émanations, cette flamme éternelle au milieu de son temple infini, qu'il suppose qu'Ormuzd lutte contre Ahrimane, le terrasse, et arrive à peupler ses plus froides ténèbres.
Quoique celte théorie soit peu connue, et qu'Arago lui-môme n'en fasse point mention dans son Astronomie populaire^ nous pensons qu'elle ne pouvait être omise ici. Mais nous sortirions évidemment de notre cadre, si nous discutions les raisons que l'on pourrait, jusqu'à un certain point, invoquer en sa faveur, les modifications dont elle paraîtrait susceptible, et les arguments innombrables que l'on ne manquerait pas de présenter pour répondre convenablement à toutes les objections que l'on pourrait faire.
Cent vingt années plus tard, le temple du feu fut visité par M. Kœchlin-Schwartz parent de M. Jules Ferry, à qui l'on doit également un voyage au Tonkin, et qui publia une très intéressante relation de son voyage au Caucase. Le feu sacré brûlait encore, cependant le zèle vis-à-vis d'Ormuzd, s'était ralenti de la façon la plus évidente. Il n'y avait plus qu'un seul prêtre, qui paraissait s'ennuyer à périr dans son sanctuaire désert. Ce pauvre diable se ranima visiblement lorsque notre savant compatriote eut échangé avec lui quelques mots en hindoustani, dialecte habituel des derniers disciples de Zoroastre, que personne ne paraît comprendre dans le Bakou moscovite.
M. Boulangier, un autre de nos compatriotes, qui a visité Bakou depuis lors en revenant d'un voyage à Merwe n'a plus retrouvé cet ermite. Le temple était fermé ; mais de temps en temps on y priait encore*. Le sanctuaire légendaire où persiste d'une façon, si misérable le culte du feu est un petit monument de forme carrée, décoré de cintres, de festons, de créneaux, qui s'élève au milieu d'une cour entourée d'un mur de style indien. Le dôme qui le surmonte est percé d'une multitude de cheminées minuscules, qui donnaient autrefois passage à une guirlande de petites flammes devant lesquelles les fidèles venaient se prosterner en foule. Mais le lieu sacré, ô profanation, n'était entretenu que par deux misérables parsis, auxquels les usiniers du voisinage consentaient à faire l'aumône d'une partie du gaz, qu'ils recueillaient pour des usages profanes. Les seuls pèlerins venus, depuis plusieurs années, dans ces lieux consacrés par tant d'élan d'une piété à laquelle on ne pouvait refuser le mérite, ni d'être sincère, ni d'être matériellement éclairée, sont quelques mécréants occidentaux. Il n'en est pas, ô sacrilège ! qui ne se soient donné le plaisir profane d'enflammer, avec une vulgaire allumette, les gaz qui se dégagent des fissures du sol, et qui, ô suprême injure, n'aient éteint ces lumières, jadis divines, en soufflant dessus, ou en les foulant aux pieds!
i. Le savant voyageur a donné dans le Tour du mondé, le dessin fort remarquable que nous reproduisons. (Voir la figure en face de la page 8.)