PROTECTEURS ET PROTEGES
Il s'est fondé à Paris une association dont le but est de défendre les Indigènes contre les abus auxquels ils sont exposés. Son influence s'est fait sentir dès les premiers jours de sa constitution, ce qui s'explique par la notoriété et le talent de ses promoteurs (1).
La presse algérienne a jeté un cri d'alarme. Plus ardente qu'habile, elle a commencé par contester aux journalistes parisiens le droit de s'immiscer dans les affaires algériennes. Puis elle s'est étonnée que quelqu'un osât élever la voix dans l'intérêt des Indigènes. Elle a paru ignorer les abus dont ils souffrent. Sans prendre la peine d'examiner si ces abus indéniables n'ont pas pour cause les vices du système administratif obstinément suivi et s'ils ne tendaientpas à disparaître à chaque pas en avant que fait la colonisation, la presse locale n'a voulu voir dans la nouvelle société qu'une menace pour les colons. Elle s'est donc constituée le champion de leurs droits.
Qui donc, s'est-elle écrié, peut songer à nuire aux Indigènes ? N'ont-ils pas toutes les garanties possibles ?
(1 j Elle compte parmi ses membres M. Schœlcher Bénateur, M. Leroy- Ueaulieu membre de l'Institut, M. Ballue député du Rhùne, etc.
Ne sont-ils pas, à vrai dire, une entrave constante au développement de la colonisation? Ne lui font-ils pas courir journellement tous les dangers possibles? Est-ce qu'en voulant protéger les Indigènes on ne songerait pas à sacrifier l'intérêt des colons ? La protection, c'est à ces derniers qu'il faut en réserver les bénéfices. Les soi-disants défenseurs des Indigènes ne sont autre chose que les éternels ennemis de l;i colonisation. Derrière eux se cachent les bureaux arabes. Que les colons s'organisent! Qu'ils répondent à la provocation en fondant une société pour la protection de leurs droits! Tel a été le thème qu'ont développé à l'envi les organes algériens. Leur appel a été entendu. La société pour la protection des colons a été organisée et c'est l'honorable M. Paul Bert qui en a pris la présidence.
Voilà donc, par la plus imprudente des conceptions politiques qu'on puisse imaginer, l'Algérie partagée en deux camps ennemis. Ici les Indigènes et leurs partisans. Là les colons et leurs amis. Ne setrouverat-il personne qui vienne dire aux uns comme aux autres : Prenez garde! Ceux qui prétendent sauvegarder vos intérêts les compromettent. Ceux qui ne comprennent pas que vous avez tout à gagner à un rapprochement de plus en plus étroil sont les ennemis de votre repos.
Exciter les défiances, perpétuer les malentendus, entretenir l'antagonisme, c'est la guerre à l'état latent.
Que faut-il pour l'allumer? L'etiucelle que le moindre choc fait jaillir.
L'insurrection, vous savez qui en paye les frais. Pour les Indigènes, c'est la ruine et le dépeuplement.