Le peuple algérien
La démographie des populations européennes, établies en Algérie, a déjà sollicité les recherches de plusieurs statisticiens et fourni la matière de deux ouvrages d'ensemble : l'un, dû à la collaboration de MM. Martin et Foley « Histoire statistique de la colonisation algérienne » remonte à 1851 ; comme la conquête était récente, et le groupe des Français et des Européens encore peu nombreux dans la colonie, que par suite les documents dont ils faisaient état n'embrassaient qu'une simple période de vingt années, leur enquête, remarquable sans doute pour l'époque et remplie de judicieux conseils sur l'installation des nouveaux immigrants, leur hygiène, l'époque du travail de la terre, ne les avait conduits qua des hypothèses provisoires et à des généralisations hâtives ; leur livre, un peu touffu, abonde en détails particuliers et en statistiques médicales, mais il manque d'une méthode rigoureuse et scientifique et d'un plan nettement déterminé ; — l'autre, dû aux recherches du docteur Ricoux, a paru en 1880 sous le titre de « Démographie figurée
de L'Algérie » ; il a été complété annuellement de 188*1 à 1886 par plusieurs brochures, destinées à suivre les progrès de la population algérienne et à en noter les variations successives ; longtemps, cet ouvrage a fait autorité en la matière, et il le devait à la sûreté des informations de son auteur que le gouvernement général de l'époque avait chargé de la mission de diriger le service de la statistique en Algérie, à sa parfaite connaissance de tous les problèmes algériens, à sa sagacité, à son amour de la précision et de l'exactitude scientifique.
Toutefois le mauvais état des statistiques, dû à la série de calamités de toutes sortes (épidémies, guerres, insurrections) qui de 1866 à 1873 s'étaient abattues sur la colonie et dont les conséquences toujours durables avaient vicié à leur source les dénombrements algériens, ne lui avait pas permis de donner de tous les problèmes des solutions satisfaisantes ; lui-même reconnaissait que, parmi celles qu'il présentait, beaucoup n'avaient qu'un caractère de probabilité ; d'autres questions restaient en suspens et ce n'étaient pas les moins importantes, ni les moins graves. Il suffira de citer parmi ces dernières le problème de la densité respective des nationalités sur le sol algérien, celui de la mortalité comparée des sexes, de la mortalité infantile, enfin la question si capitale de la fusion des races européennes.
Si le nombre des ouvrages d'ensemble sur la démographie algérienne est assez restreint, celui des articles de revue, des brochures particulières, des chapitres qui traitent de cette question dans les livres de vulgarisation est au contraire fort élevé ; mais l'énumération en serait fastidieuse. Une mention spéciale doit être faite pour les études du Docteur Bertillon, parues sous forme
d'articles dans le Dictionnaire des Sciences Médicales, d'autant que leur réunion formerait en réalité une revue complète des questions démographiques algériennes. M. Bertillon a écrit aussi sur le même sujet une préface au livre de M. Ricoux où il a résumé en termes vigoureux l'état de nos connaissances sur les problèmes les plus controversés de cette démographie. Remarquables par la hauteur des vues et l'esprit systématique qui les a dictées, ces pages sont déjà lointaines, puisqu'elles ont été composées il y a une trentaine d'années, et elles marquent une intransigeance hautaine de principes que ne légitimaient ni l'époque à laquelle elles ont paru ni surtout la pauvreté de renseignements de l'auteur.
N'était-il point dès lors utile et opportun de reprendre ces études, interrompues depuis près de trente ans ? Trente années paraîtront peut-être un intervalle trop court ; elles ne sauraient suffire, nous objectera-t on, pour modifier les conclusions auxquelles s'étaient arrêtés les Docteurs Ricoux et Bertillon, et en assurer de nouvelles. Mais n'oublie-t-on pas qu'il s'agit ici d'une population coloniale, éminemment ondoyante et diverse, que cette population jeune est emportée par un perpétuel et rapide mouvement de transformation, qu'un quart de siècle entraine clans sa composition technique et dans sa situation économique, morale et politique plus de changements et de plus profonds qu'un siècle complet chez des nations vieilles et assises. Et puis l'Algérie est désormais sortie des convulsions du premier âge ; les phénomènes démographiques n'y ont plus cette intensité de variation maladive des années de l'enfance, cause de bien des erreurs et d'inductions hasardeuses ; ils se présentent avec des caractères mieux définis de régularité, de progression continue et
rapide. Leur étude en est facilitée et plus rigoureuses sont les déductions. Enfin, àx l'aurore du vingtième siècle, ne sied-il pas de jeler un regard en arrière, de mesurer, en s'appuyant sur tous les renseignements qu'on possède, le chemin parcouru par la colonisation et le peuplement, ne serait-ce que pour mieux juger de la route qu'il reste encore à franchir ?
Le moment parait d'ailleurs bien choisi ; notre grande colonie transméditerranéenne est décidément entrée depuis quelques années dans une voie de progression rapide et pacifique. Plus d'épidémies meurtrières ; plus d'aimées de famine ; plus de guerres intérieures. La population augmente d'une façon régulière et par l'arrivée de nouveaux immigrants et par l'excédent des naissances sur les décès. Parallèlement à cet accroissement, grandissent les ressources économiques du pays ; l'industrie et le commerce se développent, l'agriculture surtout s'étend sur de nouveaux champs défrichés et s'inspire de méthodes de plus en plus rationnelles parce que de mieux en mieux adaptées au sol et au climat de l'Algérie. N'aurait-on point à sa disposition les statistiques officielles qui nous montrent ce mouvement en avant de toutes les forces productives de notre belle colonie, qu'à parcourir ses campagnes, à visiter ses grandes villes, à voir sa population européenne active, laborieuse, entreprenante, un simple touriste devinerait sous ces dehors la vie intense ou plutôt la jeunesse pleine de promesses de cette belle colonie française.
Un peuple nouveau se crée sur ces bords ensoleillés de la Méditerranée et on assiste tous les jours à sa formation. Peuple très mêlé, formé d'éléments ethniques des plus divers — Français, Espagnol, Italien,
Maltais, Allemand — mais peuple qui aura bientôt son individualité propre et son unité ; car, sous les effets puissants de cette terre et de ce soleil africain et en présence de races si opposées à l'Européen par leurs mœurs et leur religion, les oppositions, pour si vives qu'elles aient été à l'origine, s'effacent, les divergences disparaissent. Or, avant que se soit accompli dans le creuset africain le mélange ou mieux la fusion des races européennes, il y a peut-être quelque intérêt à préciser la part respective qui revient à chaque nation dans la formation du futur peuple algérien. Cette étude est possible aujourd'hui encore ; demain elle ne le sera plus, du moins avec la même facilité. Nul n'ignore en effet, que par suite du vote de la loi de 1889 sur la naturalisation automatique, de nombreux fils d'étrangers ont pris la qualité de français et ont été recensés comme tels aux dénombrements de 1891, de 1896 et de 1901. Aussi constate-t-on une diminution notable de quelques colonies étrangères et un accroissement inespéré du groupe de nos nationaux. Pure illusion d'ailleurs, dont il serait dangereux de se leurrer ! péril politique qu'il est prudent de mesurer et de prévenir ! enfin confusion regrettable pour les statisticiens et difficulté pour <ux d'étudier a l'avenir les origines de ce peuple ! il est temps encore de débrouiller ce chaos ; il est temps de donner quelques indications précises sur des problèmes d'une gravité si redoutable et d'une actualité si passionnante. La prépondérance politique de la France paraissait solidement assurée dans toute l'Afrique Mineure ; à l'Algérie était venue s'ajouter son annexe orientale, la Tunisie en 1881 ; demain, grâce aux accords internationaux conclus en 1904, le Maroc devait reconnaître notre influence. Le coup de théâtre de Tanger n'a
pas fait s'évanouir ce beau rêve ; à peine s'il en a reculé la réalisation. Mais pour que notre suprématie politique reposât sur des bases indestructibles, il importait que dans la composition du peuple qui dominerait un jour du golfe des Syrtes aux rives marocaines de l'Atlantique, et des côtes méditerranéennes aux dunes du Sahara, l'élément français entrât pour une grande part ; il importait de savoir si, par suite des difficultés de l'acclimatement, il ne diminuerait ni ne s'étiolerait dans les générations futures. Déjà, en Algérie, les groupes étrangers sont nombreux et doués d'une puissance d'expansion grandissante; déjà, en Tunisie, l'armée des Siciliens, petits commerçants ou agriculteurs, envahit les villes et les campagnes de la Régence. Ne doutez pas que, dans la population européenne future du Maroc, les Espagnols ne forment le noyau le plus compact. Ainsi au XXe siècle, dans ce Maghreb africain, le peuple algérien évoluera entre deux colonies où l'autorité politique de la France restera peut-être incontestée mais dont la population européenne sera en grande majorité fournie par des nations étrangères. Là sera le danger pour ce peuple ; périra-t-il étouffé, submergé par les colonies italienne de Tunis et espagnole de Tanger ? ou bien puisera-t-il dans ses qualités propres une force d'assimilation irrésistible ? Les Algériens, acclimatés aux brûlures du soleil d'Afrique, habitués aux mœurs et aux coutumes des populations musulmanes, trempés par les dures épreuves d'une existence coloniale, rêvent de jouer ce rôle. — Y réussiront-ils ? Seule l'étude démographique de la population algérienne dans son état actuel nous permettra d'émettre quelques hypothèses sur son avenir.
Le but que nous nous sommes proposé dans cet
ouvrage est donc d'esquisser un tableau aussi complet et aussi fidèle que possible des groupes ethniques qui représentent sur cette terre africaine quelques-unes des grandes nationalités européennes. Tâche évidemment délicate et difficile ! La complexité des phénomènes sociaux est telle que contre cet ésueil viennent se briser les meilleures volontés et échouer les efforts les plus patients. A vouloir donner des solutions trop nettes, des formules trop simples, on laisse échapper bien des faits. La réalité répugne à se laisser enfermer dans des équations mathématiques. Or, en Algérie, comme dans toute colonie où vivent côte à côte des groupes sociaux, distincts par leurs origines, mais sans cesse rapprochés par leurs relations quotidiennes et mêlés par les mariages, cette complexité est multipliée. Dans chaque ordre de recherches, s'imposera la nécessité de présenter une étude générale, puis une série d'études spéciales sur chaque groupe : français, espagnol, italien, maltais. Si nous restreignons volontairement notre enquête à ces quatre collectivités d'immigrants, la raison en est dans leur grande supériorité numérique sur les autres, ce qui en fait les véritables colons de l'Algérie.
Et cette diversité ethnique modifie aussi, sinon le plan que Ton a l'habitude de suivre dans ces sortes d'études, du moins l'importance des problèmes que Ton y aborde. Sans doute, quand bien même le peuple algérien aurait emprunté ses éléments à des nationalités encore plus nombreuses, force nous serait de nous représenter cette population dans son état statique, dans sa composition actuelle, dans sa densité et d'essayer d'expliquer ce qu'elle est maintenant par ce qu'elle a été, de remonter par conséquent à ses origines et de suivre son évolution historique ; force
nous serait aussi de l'observer dans son état dynamique, dans ses mouvements propres : mariages, naissances, décès. Ce sont là les deux grandes divisions de toute œuvre de démographie : ce seront aussi deux parties essentielles de ce livre.
Mais, si nous avions borné là nos efforts, serionsnous parvenu à esquisser un tableau même imparfait de ce peuple algérien ? En réalité nous aurions laissé échapper le fait le plus curieux, le plus intéressant, celui qui doit avant tout retenir l'attention, je veux parler de la pénétration des diverses colonies européennes entre elles. Cette pénétration affecte plusieurs formes : — pénétration ethnologique par les mariages croisés, plus nombreux en ce pays que dans les colonies anciennes du Nouveau Monde, signe de la fusion des nationalités et de la formation d'un peuple nouveau ; — pénétration économique par similitude des besoins, des cultures, des industries, chaque groupe s'étant assuré d'abord du monopole des travaux et des transactions auxquels le portaient ses instincts ataviques, puis s'habituant peu à peu à d'autres travaux, à de nouvelles entreprises ; — pénétration morale et intellectuelle par la diffusion des idées, la contagion des sentiments, l'imitation des préjugés, des travers et même des vices : quand deux races se trouvent en présence dans la même société, l'une et l'autre peuvent conserver pendant quelque temps leur individualité propre, surtout s'il y a entre elles antipathie nationale ou opposition religieuse, mais à la longue, insensiblement, elles agissent et réagissent l'une sur l'autre, se prêtant réciproquement d'abord leurs défauts puis leurs qualités ; — enfin pénétration politique par l'infiltration incessante des éléments étrangers dans les rangs des Français à
seule fin de profiter de tous les droits de souveraineté dont seuls à l'origine jouissaient nos nationaux.
En étendant ainsi le cercle des études démographiques, peut-être nous accusera-t-on de sortir des limites de cette science. Mais les problèmes de démographie coloniale rentrent malaisément dans les cadres tracés jusqu'alors et on sera obligé de les agrandir, comme nous l'avons fait nous-même, pour les adapter à l'étude de populations aussi mêlées et aussi changeantes que celles des colonies. Cette nécessité est notre excuse.