CONCLUSIONS
L'œuvre de la France en Algérie ; ses résultats. — Quand on écrit sur l'Algérie, on évite difficilement le dénigrement systématique ou l'apologie de parti-pris. Discutées avec violence, résolues avec précipitation et sans étude approfondie, les questions algériennes soulèvent les débats les plus confus qui aboutissent aux conclusions les plus opposées. L'opinion publique hésite entre des jugements contradictoires et la réputation de la Colonie en souffre.
C'est dans un esprit de bonne foi que nous avons poursuivi cette étude. Nous avons cherché patiemment, méthodiquement, sans idée préconçue, sans passion politique, la vérité, rien que la vérité sur tous les problèmes de la démographie algérienne. C'est dans ce même esprit que nous avons traité de la pénétration économique, de la fusion morale, de l'assimilation politique des divers groupes ethniques algériens, nous efforçant de garder la plus stricte impartialité. Que nous ayons montré quelque satisfaction en présence des résultats heureux de notre enquête, que cette joie se soit trahie dans quelques
lignes de cet ouvrage, celui-là ne serait pas Français et n'aimerait pas l'Algérie qui nous le reprocherait. L'œuvre que, depuis 1830, durant trois quarts de siècle, la France a accomplie dans cette Afrique du Nord est une œuvre grande, féconde, digne de l'admiration des peuples qui ne la lui marchandent pas, digne de la sienne propre que souvent elle se refuse à elle-même. Une colonie de six cent mille Européens, établie dan s la partie centrale du Magrheb musulman, au milieu de populations fanatiques, belliqueuses, toujours prêtes à écouter la voix de quelques agitateurs leur prêchant la guerre sainte, et sur un sol déjà fortement occupé par des indigènes qui tiraient leurs seules ressources des produits de la terre et de l'élevage et devaient, par suite, se montrer jaloux de sa possession ; — dans cette colonie, le groupe des Français, saceroissant sans cesse, d'une façon ininterrompue et régulière, gardant la supériorité numérique à peu près partout, excepté dans le département dOran, et composé en majeure partie de paysans du centre et du midi de la France, durs à la fatigue et habiles agriculteurs : — à côté d'eux, plusieurs colonies étrangères, espagnole, italienne, maltaise, d'autant plus nombreuses que leur patrie était plus rapprochée de l'Algérie et plus indigente, populations sobres, laborieuses, aidant les Français dans les travaux les plus pénibles, les défrichements, les terrassements, et dont le développement a paru être arrêté par les prélèvements énormes que leur fait subir la nationalité française; — enfin tous ces peuples divers, cohabitant dans les grandes villes algériennes et dans les
campagnes de l'intérieur, très denses déjà sur tout le littoral et dans quelques plaines, plus clairsemés dans les massifs montagneux et sur les Hauts- Plateaux, s'étalant et se dispersant partout où un chemin est ouvert, où l'eau est abondante ; voilà le spectacle réconfortant auquel nous avons assisté en étudiant le problème de l'accroissement de l'élément européen dans la Colonie.
Xe sont-ils point aussi réconfortants les résultats accusés par les statistiques des naissances et des décès ? Voici des colons qui débarquaient il y a quelque soixante ou soixante-dix ans en Algérie et qui se mettaient à remuer avec ardeur ces terres vierges africaines ; et quand ils avaient bien peiné, peiné pour eux et pour leur famille, ils étaient subitement terrassés par la fièvre et assistaient impuissants et désespérés à la mort de leurs enfants, de leur femme, de tous les êtres qui leur étaient chers ; eux-mêmes parfois étaient emportés, quoique plus vigoureux, par un accès pernicieux, à moins que la balle d'un Hadjoute ne fut venue devancer leur heure ; la mortalité était effrayante, la natalité ne parvenait pas à combler les vides ouverts chaque jour, et les nécropoles des morts se peuplaient plus vite que les cités des vivants. Qui aurait dit, à cette époque, que l'Européen vivrait, prospérerait, ferait souche dans l'Afrique du Nord î Or, à soixante-dix ans de distance, tout est changé ; chaque année,, la comparaison des naissances et des décès laisse ressortir un excédent chez tous les Européens, aussi bien chez les Espagnols, chez les Italiens, chez les Maltais que chez les Français. Si les
cimetières se couvrent encore de tombes, les centres se peuplent plus rapidement d'enfants ; la mortalité enfantine n'est pas excessive. Reste seulement cette étrange supériorité des décès masculins sur les décès féminins, dernière question que l'on se pose avant de conclure à la possibilité de l'acclimatement des Européens(1). Que de présomptions graves détruites ? Que d'affirmations désolantes reconnues fausses ? L'homme, autrefois vaincu par la fièvre,, par les privations de toutes sortes et découragé par les insuccès, sait, aujourd'hui, se prémunir contre les causes de mort que le climat multipliait en ce pays ; il a triomphé de la terre africaine après avoir triomphé de ses habitants ; il peut vivre des produits de son travail, il connaît les espoirs qui ne sont plus déçus par la maladie et que la mort ne fait pas s'évanouir. Un peuple, dont la natalité atteint près de 30 pour 1000, et dont la mortalité s'abaisse à 20 ou 21 pour 1000, n'a rien à redouter de l'avenir.
Enfin, la pénétration des races entre elles se poursuit rapidement sur ces rives méridionales de la grande mer latine ; un peuple nouveau se forme, le peuple algérien à la composition duquel auront surtout contribué la France, l'Espagne, l'Italie. Ni les Musulmans, ni les Juifs qu'éloignent de nous et leurs religions et leurs habitudes sociales, n'y
(1) S'il faut expliquer toute notre pensée, nous croyons que cette supériorité de la mortalité masculine n'est pas particulière aux Européens en Afrique et dans toutes les régions chaudes du globe, qu'elle s'observe aussi chez les Arabes et les Berbères, qu'elle se constate de même chez les nègres. Nous croyons qu'entre ce fait démographique et l'existence de la polygamie il y a une relation nécessaire.
ont pour le moment aucune part. Les immigrants européens ont apporté dans cette Afrique du Nord leur activité laborieuse et industrieuse. Les Français et les Espagnols ont relevé son agriculture, assaini ses plaines, défriché ses coteaux et, là où naguère s'étendaient d'immenses espaces couverts de lentisques et de palmiers nains, poussent les céréales et la vigne ; un domaine de 1,600,000 hectares, un vignoble de 170,000, un commerce de 600 millions de francs témoignent de cette activité. Les Italiens ont monopolisé la pêche et ses produits, les Maltais partie de son commerce et de ses profits. Parfois la concurrence divise ces peuples, les heurte, les anime les uns contre les autres, mais en définitive, jusqu'à aujourd'hui, les champs étaient assez vastes, les côtes assez poissonneuses, les bénéfices du commerce et de l'industrie assez importants pour que la vie fût possible et facile pour tous. Aussi, malgré leurs origines diverses, malgré leurs aptitudes et leurs occupations différentes, ces populations se mêlent ; il v a association des intérêts, il il y a fusion morale, assimilation politique. Ni le patriotisme jaloux et ombrageux des Espagnols et des Italiens, ni leur instinct religieux ne s'opposent aujourd'hui à cette union morale souhaitée par tous.
La prépondérance française est-elle menacée *? — Mais dans cette formation et dans cette évolution du peuple algérien, l'élément français conservera-t-il la première place ? Conservera-t-il la supériorité numérique, la prépondérance écono-
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mique, la supériorité morale et sociale, l'hégémonie politique ?
La supériorité numérique des Français nous parait sérieusement menacée de nos jours. L'illusion n'est plus permise. Il est prouvé que les naturalisés d'origine étrangère comptent pour la plus large part dans les gains que la nationalité française effectue depuis quinze ans ; il est démontré, d'autre part, que l'afflux des étrangers continue, malgré les apparences contraires, à déverser sur la Colonie des milliers d'immigrants. Par quels moyens nos nationaux se maintiendront -ils aussi nombreux que ces étrangers et ces naturalisés ? Il n'en est que deux : les naissances et l'immigration. Or, la natalité française est faible et elle diminue ; elle atteint 24 pour 1000, à peine supérieure à celle de la Métropole ; et celle des étrangers dépasse 30 et s'élève à 35 ou 36 dans quelques groupes. Sans doute, les croisements des Français avec des étrangères laissent espérer un relèvement, mais dans cette fusion physiologique tout n'est pas bénéfice pour la race française. Sans doute la mortalité infantile sera de plus en plus restreinte à cause des progrès de l'hygiène et de la médecine ; mais s'il importe de conserver les enfants lorsqu'on les a, il convient surtout d'en avoir beaucoup pour compenser la prolificité des étrangers. Quant à l'immigration, faut-il compter beaucoup sur elle ? L'immigration spontanée amènera-t-elle de nombreux4 colons ? Ah ! si les hauts prix des vins, pratiqués il y a dix ans, s'étaient maintenus, peut-être un tel espoir aurait-il été permis. Mais, aujourd'hui, avec la crise qui sévit avec
tant d'intensité, bien téméraire serait celui qui croirait à l'exode des Français vers l'Algérie. Il ne reste donc que la colonisation officielle pour rétablir cet équilibre toujours instable. Elle seule dans le passé a pu. au cours de certaines périodes, assurer à l'élément national cette supériorité numérique ; elle seule, dans le présent, peut prétendre atteindre le même but. Réserver aux paysans français une large partie des terres que met en vente l'administration de la Colonie, leur imposer des conditions de résidence, de construction et de culture, est un palliatif heureux sans doute, mais insuffisant ; protéger la main-d'œuvre nationale contre la concurrence étrangère, partout où l'intervention du gouvernement peut s'exercer, fixer une proportion d'ouvriers français, à laquelle devront se conformer les entrepreneurs de travaux publics dans l'embauchage de leurs ouvriers, est un palliatif heureux encore, mais tout aussi insuffisant. L'unique moyen est la concession gratuite. Voyez ce qui se passe en Tunisie ; on n'a voulu dans la régence que la colonisation spontanée. Les Français y ont acheté beaucoup de terres, presque toutes les terres disponibles ; ils y possèdent actuellement d'immenses domaines. Mais qui est-ce qui cultive ces terres ? Les Indigènes ou les Italiens. La population française n'est qu'une minorité. Devant les résultats de ce système, on a cessé les critiques, les sarcasmes dont on soulignait les prétendues erreurs économiques commises en Algérie, et on en est arrivé, de nos jours, à suivre les mêmes errements. Il ne saurait y avoir, ainsi que l'ont prétendu certains économistes doc-
trinaires, de principes absolus pour la colonisation. Disputer sur les avantages et les inconvénients respectifs de la colonisation officielle et de la colonisation libre, c'est disputer sur des mots ou sur des formules vides. La colonisation d'un pays par un autre et le choix que l'on fait de tel ou tel système dépendent de la considération et de l'examen d'éléments très divers ; il est nécessaire de tenir compte, en effet, de la situation du pays que l'on veut coloniser, de ses habitants, de son climat, de ses ressources et aussi de l'état de la nation colonisatrice, des aspirations, des mœurs, des préjugés mêmes de ses nationaux. La meilleure colonisation est celle qui réussit, celle dont l'expérience montre les heureux résultats ; à ne considérer que le peuplement de l'Algérie, c'est la colonisation officielle. La prépondérance économique des Français est beaucoup plus incontestée. Partout dans l'agriculture, dans le commerce, dans l'industrie, nos nationaux occupent une place privilégiée. Les grands domaines agricoles leur appartiennent, les plus importantes maisons de commerce sont entre leurs mains ; et ils sont à la tête des exploitations industrielles les plus conséquentes. Assurément, ils n'ont monopolisé ni les productions agricoles, ni les bénéfices commerciaux et industriels ; sous le régime très libéral qui a été accordé aux étrangers, ceux-ci ont pu librement concurrencer nos nationaux ; et ils ont accaparé dans certaines régions les travaux agricoles, dans d'autres ceux des mines, dans d'autres encore ceux de l'industrie de la pêche. Mais, en général, la situation des Français, au point de
vue économique, est favorable; d'ailleurs, eux seuls ont disposé de bonne heure de gros capitaux. Il y a quelques ombres à ce tableau : les Français avaient consacré de très grosses sommes à la plantation de la vigne, à l'édification de constructions agricoles, à l'achat d'un matériel vinaire perfectionné. La mévente des vins a compromis ce capital ; une très forte dette hypothécaire pèse actuellement sur le vignoble; dans le département de Constantine, plusieurs milliers d'hectares de vignes ont été arrachés et leurs propriétaires obligés de vendre ou de se laisser saisir. D'autre part, les banques détiendraient une grosse partie de ce vignoble. C'est évidemment là un danger et un danger qui, s'il s'aggravait, menacerait la prépondérance économique des Français. Aussi est-ce vers la culture irriguée des céréales à l'intérieur, est-ce vers la culture des primeurs sur le littoral que devraient se tourner résolument les colons français.
La suprématie morale, sociale et intellectuelle de la France est-elle davantage en péril ? Le rayonnement de la pensée française est sauvegardé par le développement de l'enseignement sous toutes ses formes, par l'adoption comme langue commune de la langue française, par l'obligation du service militaire, par les progrès des œuvres d'assistance et d'hospitalisation. Que des résistances locales s'opposent à cette francisation, que la désagrégation des groupements étrangers soit plus malaisée en Oranie qu'au centre et à l'Est à cause de la supériorité et de la densité de la colonie espagnole, qu'à certaines époques de crise se manifestent violem-
ment les dispositions ataviques de ces races étrangères, que l'action du climat s'ajoute même à celle des éléments espagnols et italiens pour modifier la mentalité française, n'importe. L'influence de la pensée française est déjà trop profonde sur la société algérienne pour que l'empreinte ne soit pas ineffaçable. Dans cette société, les éléments français forment au surplus la classe dirigeante et cultivée, celle à laquelle sont réservées les fonctions publiques et les fonctions libérales: or. comme on Ta fait remarquer, en sociologie comme en physiologie, à la tète appartient l'action prépondérante.
Gardons-nous toutefois de compromettre cette prépondérance économique et sociale par la perte de notre hégémonie politique. Sans elle, en effet, tout l'édifice algérien, sapé à la base, s'écroulera. L'œuvre, qui a coûté à la France des armées et des milliards, pourrait ne lui rapporter que des disillusions et des déboires. Grâce au sénatus-consulte de 1866, plus de 40.000 étrangers ont acquis la nationalité française ; grâce à la loi de 1889, plus de 5,000 naturalisés pénètrent annuellement dans les rangs de nos nationaux. Or. s'il est prudent, s'il est politique de vouloir briser tout lien politique entre ces étrangers et leur patrie d'origine, il est sage de prévoir les effets de cette entrée en masse des naturalisés dans le corps électoral français. Qu'on avise donc au plus tôt; demain il sera trop tard.
Victor DEMONTES,
Professeur au Lycée d'Alger.