‹ Le peuple algérienChapitre 4 sur 104 · POPULATION EUROPÉENNE DE L'ALGÉRIE · texte numérisé non relu

POPULATION EUROPÉENNE DE L'ALGÉRIE

Y compris la population, en £>loc.

(Tableau de M. Ricoux)

ANNÉE

POPULATION TOTALE

ANNÉE

POPULATION TOTALE

En 1847, les Européens, dont le nombre atteignait, Tannée précédente, 109.400, ne sont plus que 103.863 : d'où une perte de 5.537 unités. En 1849, nouvelle diminution moins considérable de 2.494. C'est que, dit le tableau de la situation des Etablissements français dans l'Algérie pour les années 1846 à 1849, « la période de temps qu'embrassent ces tableaux a été une période de douloureuses épreuves pour nos établissements. Elle a été marquée par des événements qui ne sont pas de nature à se reproduire, mais qui ont eu

(1) Les chiffres gras sont ceux des années de recensement général ; les chiffres courants ceux de recensements particuliers.

pour effet inévitable de ralentir le progrès de la colonisation. Ces événements expliquent les fluctuations que nous avons signalées plus haut. »

Et il ajoute : « L'abaissement du chiffre de la population en 1847 a sa cause naturelle et principale dans la crise financière qui a pesé sur les villes les plus importantes de la colonie en 1845 et 1846. Le développement exagéré des spéculations sur les terrains et des constructions dans les villes d'Alger, de Blida, d'Oran, avait attiré, dans ces localités, une population ouvrière considérable et naturellement flottante qui s'est retirée tout d'un coup quand la crise s'est déclarée et que les travaux ont été suspendus. En même temps cet esprit de spéculation avait retenu dans les mêmes villes un grand nombre d'individus qui se destinaient d'abord à l'exploitation des concessions rurales et qui, ruinés dans leurs spéculations aventureuses, à bout de ressources, se sont retirés de l'Algérie avec la population ouvrière que ces spéculations alimentaient. »

Pour 1849, cette même publication officielle signale une autre cause de décroissance. « La diminution du chiffre total de 1849 sur 1848 s'explique à son tour et trop sûrement par l'apparition en Algérie du choléra, qui a sévi cruellement sur plusieurs points de nos établissements. Les pertes que l'épidémie a fait éprouver à la population coloniale seraient même plus sensibles qu'elles ne le sont, si elles n'avaient pas été en partie compensées par les gains que l'année 1849 a faits sur les émigrations nouvelles ».

En dehors de ces deux causes qui ont agi directement et d'une façon toute spéciale sur les mouvements de la population européenne en ces deux années, il en est d'autres dont l'influence plus générale s'est exercée

aussi avec quelque efficacité : et les dernières convulsions de la grande insurrection arabe, et le trouble apporté dans les intérêts privés par la révolution de 1848, et la découverte des gîtes aurifères de Californie qui poussa irrésistiblement vers l'Amérique et pour plusieurs années l'émigration européenne.

Une nouvelle diminution est constatée en 1860, mais elle se réduit à quelques unités (371) et il serait à peine besoin de la signaler si elle n'avait surtout affecté la région d'Alger où s'était déjà produite en 1847 une régression assez sensible de la population.

N'enregistrerait-on pas de nouveaux reculs dans les années désastreuses qu'a traversées l'Algérie de 1866 à 1872 ? Sans aucun doute ; les statistiques annuelles, si elles existaient, laisseraient apparaître d'assez notables diminutions, surtout en 1871, à la suite de la guerre. Plusieurs de nos compatriotes et bon nombre d'Européens ont trouvé la mort au cours de cette insurrection indigène. Mais on ne possède plus pour cette période que les résultats des dénombrements quinquennaux et les pertes d'une année sont compensés par les gains des années qui précèdent ou qui suivent.

Quoi qu'il en soit de ces chutes réelles ou hypothétiques, dépareilles oscillations qui auraient pu prendre une réelle importance, si elles avaient été le signal d'une régression ou même d'un arrêt dans le peuplement européen de l'Algérie et qui s'expliquent fort naturellement par de meurtrières épidémies et des crises économiques intenses, perdent toute leur gravité quand on voit régulièrement, les années suivantes, se combler ces vides accidentels ; elles ne présentent plus dès lors qu'un simple intérêt historique.

D'un intérêt plus immédiat est la marche de cet

accroissement. Est-elle plus rapide ou plus lente, au fur et à mesure que Ton se rapproche de la période actuelle ? S'est-elle régularisée ? Trois périodes se distinguent d'une façon assez nette.

La première va de 1830 à 1851 ; c'est une époque de débuts difficiles, d'incertitude sur les intentions du gouvernement relatives à Alger, de tâtonnements pour les émigrants ; elle se termine heureusement par un merveilleux essor de la colonisation officielle et par un accroissement inespéré des Européens. Pendant les dix premières années, les progrès sont très lents ; nos possessions se bornent à une dizaine de villes sur le littoral et à leurs banlieues immédiates ; on oublie généralement que la colonie se réduisait alors à quelques milliers de kilomètres carrés ; aussi est-il encore très beau d'avoir à constater une augmentation annuelle de de 2.000 à 2.500 Européens nouveaux. Mais, à partir de 1840, l'indécision du gouvernement cesse ; il place à la tête de nos possessions d'Afrique un gouverneur énergique et il lui confie la double mission de poursuivre l'occupation générale du pays par une armée plus nombreuse et sa colonisation par l'élément européen. Dès lors les immigrants affluent, attirés et par les efforts de la colonisation officielle et par les grands travaux d'utilité publique qu'on entreprend.

A peine sont-ils 28.000 en 1840 ; cinq ans après, leur nombre dépasse 95.000. N'étaient même les calamités qui s'abattirent sur l'Algérie et l'état de guerre presque permanent, n'étaient les entraves que le gouverneur général apporta à l'œuvre du comte Guyot et ses idées chimériques sur la colonisation militaire, ces Européens auraient peut-être atteint 150.000 sous l'administration du maréchal. Mais une mortalité excessive, occasionnée

par un premier acclimatement et par l'ignorance des règles hygiéniques à suivre en Afrique, et le conflit latent ou déclaré des pouvoirs civils et militaires ralentirent cet essor et jetèrent quelque discrédit sur l'Algérie. L'immigration s'arrêta. Elle reprit brusquement et avec une nouvelle intensité lorsque affluèrent en Afrique les ouvriers parisiens qui devaient peupler les colonies agricoles votées par l'Assemblée Nationale de 1848. A la fin de 1851, la population d'origine européenne de l'Algérie comptait 131.283 individus. En somme, l'accroissement reste fort irrégulier durant cette première période ; assez lent au début, il se précipite dix ans plus tard pour s'arrêter presque complètement en 1847 et reprendre brusquement en 1848 ; il ne procède que par bonds.

Plus réguliers sont les progrès pendant la seconde

période de 1851 à 1872. Malgré les variations du régime

de la colonisation, variations telles qu'après avoir admis

la concession gratuite, on supprima tout à fait ce mode

d'aliénation des terres et on lui substitua celui de la

vente sous ses trois formes différentes : la vente à prix

fixe, la vente aux enchères, la vente de gré à gré, —

malgré les fluctuations de la politique impériale dont

un des rêves fut un jour d'arrêter les progrès des

Européens et de fonder un royaume arabe, — malgré

de nombreuses insurrections, malgré la famine, malgré

le choléra, le typhus, la petite vérole, l'élément européen

augmente. Tous les dénombrements, excepté toutefois

celui de 1866 qui n'accuse qu'un accroissement assez

minime» laissent ressortir une majoration quinquennale

de 30 à 40.000 individus. C'est que cette immigration

européenne n'est plus seulement sollicitée par l'appât

des concessions gratuites ; les intérêts économiques,

publics et privés se sont multipliés et diversifiés.

L'ère des grands travaux publics s'est ouverte ; on construit des chemins de fer, on creuse des ports, on assainit des campagnes et tout cela exige une main-d'œuvre abondante. Dans la culture, l'initiative privée, celle des grandes compagnies financières, s'ajoute à l'œuvre de la colonisation officielle. Pour toutes ces raisons, l'augmentation de la colonie européenne devient plus rapide et plus régulière. Or ce n'est pas un des signes les moins heureux de prospérité que cette régularité dans la progression. Elle fait bien augurer de l'avenir; l'Algérie est désormais sortie de la période des convulsions de l'enfance pour entrer dans celle de la croissance régulière de la jeunesse.

La dernière période s'ouvrirait en 1872 pour s'arrêter de nos jours au seuil du XXe siècle. Tout en demeurant aussi régulier, plus régulier même que précédemment, l'accroissement est plus considérable. A chaque recensement nouveau, un gain de près de 50.000 âmes ; parfois même il s'élève à 60.000, jamais il ne s'abaisse audessous de 30.000. Ainsi, tandis que, dans la première période, la moyenne de l'accroissement annuel était très difficile à déterminer à cause de fluctuations énormes, dans la seconde elle atteignait 5.420 et dans la troisième 11.459. Au surplus ; toutes les causes de dépopulation disparaissent ou s'atténuent : insurrection générale, choléra asiatique, fièvre paludéenne. Par contre des cultures nouvelles, un vigoureux effort de la colonisation officielle, la continuation des grands travaux publics, enfin une plus grande confiance dans les destinées de la colonie attirent les immigrants et augmentent les forces de cet organisme sain, vigoureux adulte qu'est l'Algérie d'aujourd'hui.

, Et cette continuité, cette régularité, cette rapidité dans

la progression sont des faits démographiques de grande valeur. Généralement, dans les hypothèses et les calculs auxquels on se livre pour préjuger du chiffre futur de la population européenne de l'Algérie à telle ou telle époque plus ou moins éloignée, on ne fait entrer en ligne de compte que l'augmentation moyenne des cinq ou dix années les plus rapprochées. Mais il est un facteur quia une importance capitale et que le plus souvent on néglige, c'est ce que M. Burdeau, dans son admirable discours sur l'Algérie, lors de la discussion de son rapport, a appelé si justement « la vitesse acquise, l'attraction croissante d'une colonie à mesure qu'elle grandit. Plus elle constitue une masse, plus elle attire à elle d'aventuriers de moins en moins aventureux, parce que le terrain a déjà été exploré, parce que les chances de vie et de fortune se sont accrues de jour en jour. » Ne faut-il donc compter pour rien cette force d'attraction, quand on cherche à pénétrer les secrets de l'avenir? Encore une fois la précision mathématique s'applique difficilement aux phénomènes sociaux ; elle les laisse souvent échapper dans leur complexité ou les dénature. Mathématiquement, la population européenne compterait un million vers 1937 et doublerait en quarante-six ans, mais il n'est point défendu d'espérer que, tout comme un corps humain jeune, la colonie acquerra des forces en se développant, que sa vitesse acquise s'accélérera et que sa population européenne, alimentée à la fois par une immigration plus forte et par une natalité plus abondante, mettra moins de temps à doubler que les calculs ne le laisseraient supposer.

Progrès comparés des deux groupes français et étrangers. — Cette vitalité grandissante de l'Algérie réjouira tous ceux qui s'intéressent au développement de notre belle et déjà puissante colonie. Elle satisferait surtout notre amour-propre national, s'il était démontré que ce sont les Français qui contribuent pour la plus grande part à cette progression. Comparons donc les progrès historiques de l'élément français et de l'élément étranger, et cherchons les causes de leurs variations dans les diverses périodes que nous avons distinguées. De 1830 à 1851, les effectifs de ces deux groupes, après avoir présenté des différences numériques considérables, tendent à s'équilibrer. Pendant les dix premières années, les étrangers s'accroissent beaucoup plus vite que les Français, si bien même qu'en 1840 ils se trouvèrent dans la proportion de trois contre deux et qu'on put se demander si la France avait conquis les principaux ports de l'Algérie pour permettre à des étrangers de s'y établir et d'y commercer.

A partir de 1840, la distance qui séparait ces deux groupes diminua peu à peu ; en 1846, nos nationaux sont 46.339 contre 66.619 étrangers; en 1851, ils ont une légère supériorité numérique 66.050 contre 65.233. Comment expliquer cette marche si différente? Tant que le gouvernement français, lié par sa politique d'entente cordiale avec l'Angleterre, n'eut point adopté une résolution définitive sur la conservation ou l'abandon de nos établissements africains, il ne se prononça point non plus sur la colonisation d'Alger. Les gouverneurs qui se succédèrent, partant de principes tout opposés, favorisèrent ou arrêtèrent l'immigration française. Quelques-uns, surtout Clauzel, s'efforcèrent de détourner, au profit de notre colonie méditerranéenne,

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