‹ Le peuple algérienChapitre 3 sur 104 · CO · texte numérisé non relu

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Ainsi, en cette année 1901, et si l'on s'en tient à la population municipale, l'ensemble de la population algérienne atteindrait le chiffre de 4,723.000. Or les Européens, Français ou Etrangers, n'entreraient dans ce total que pour une somme de 583,844, tandis que les Indigènes, Arabes, Kabyles, Mozabites, Juifs, Tunisiens et Marocains, compteraient 4,139,156 individus. Ces chiffres représentent-ils exactement la force numérique de chacun de ces deux groupes ? Celui des Européens n'est peut-être pas sensiblement exact. Car, pour l'obtenir, il a fallu dans l'état des statistiques ajouter aux 364,257 Français d'origine ou naturalisés, aux 155,265 Espagnols et aux 38,791 Italiens, les 25,531 unités comptées sous la rubrique « A litres nationalités »; qui ne sait cependant que sous cette rubrique on a confondu et les étrangers d'origine européenne, autres que les Espagnols et les Italiens, et les étrangers d'origine asiatique, africaine, voire américaine. Il convient d'ajouter cependant que l'erreur ainsi commise n'est pas très grande. Dans le recensement de 1896, la subdivision des étrangers avait été poussée beaucoup plus loin qu'en 1901, et on avait obtenu 1,486 africains, 55 asiatiques, 197 américains ou canadiens, etc.. Comme, en l'espace de cinq années, de pareils résultats n'ont pas dû être sensiblement modifiés, il est permis d'évaluer approximativement à 2,000 unités l'effectif de ces étrangers : et, en défalquant cette somme du total 583,844, on obtient le nombre approximatif des Européens qui oscillerait entre 581 et 582,000.

Sans doute on n'a tenu compte que de la population municipale, et on a laissé ainsi échapper quelques Européens, surtout des Français, nombreux dans la population comptée à part et dans l'armée : dans la popula-

tion comptée à part, sont compris, à côté des hôtes de nos prisons algériennes recrutés aussi bien chez les indigènes que chez les européens, les malades des hôpitaux, les élèves des établissement d'enseignement secondaire, presque tous Français. Quant à l'armée, elle comprend de nombreux indigènes, quelques étrangers (les Espagnols ayant la faculté de faire leur service militaire à titre étranger dans nos régiments) et une majorité de Français. En conséquence, si l'on tenait à avoir, en dehors de la population municipale, le nombre des Européens, il faudrait ajouter à 582 000, le chiffre de 30,000 ou de 25,000, soit 612.000 ou 607.000.

Voici donc la réalité : 61 2.000 européens en présence de plus de 4 millions d'indigènes. Dans la composition totale de la population de l'Algérie, les premiers n'entrent que dans la faible proportion de 12 à 13 pour 100, exactement 12,9. Sur 100 Algériens, il y aurait ainsi 87 ou 88 Indigènes et seulement 12 ou 13 Européens.

C'est là une constatation préliminaire qu'il est bon de faire. Car ces deux groupes ethniques, bien qu'ils ne se mêlent que rarement par des mariages croisés, agissent et réagissent d'une façon continue l'un sur l'autre; et bien des faits de la démographie européenne ne s'expliquent que par la présence des grandes masses indigènes qui, sans les noyer et les absorber, enveloppent néanmoins les groupes d'Européens, arrêtent parfois leurs progrès et mettent un frein salutaire à leurs aspirations.

Si l'immigration européenne, en effet, n'a jeté sur cette côte africaine, voisine cependant des rives de l'Espagne, de l'Italie et de la France, que 600 mille colons en soixante et dix ans, alors qu'elle donnait plusieurs millions d'habitants à la lointaine Amérique, cela est dû à ce que cette terre d'Afrique était occupée par un peu-

pie musulman et que ce peuple, profitant de la paix que l'autorité française a imposée à ses tribus guerrières, s'est accru avec une rapidité inatfendue.

Si, d'autre part, ces colons européens n'ont point trouvé en Algérie la terre promise que d'aucuns avaient fait briller à leurs yeux, si la colonie elle-même a vu son commerce ne prospérer que lentement, cela est dû aussi à ce que la lutte pour la vie est ardente dans le bled africain, plus ardente peut-être que partout ailleurs, et que, parmi ces indigènes algériens il s'en est trouvé quelques-uns dont la concurrence a fait reculer la colonisation française.

Si, enfin, certaines parties du sol algérien, les plus accidentées heureusement, les plus montagneuses, restent en dehors de l'emprise européenne, forteresses du haut desquelles l'élément berbère depuis des siècles voit passer les multiples invasions africaines, cela est dû aux admirables qualités de cette race patiente et laborieuse, à la nature ingrate du sol que son labeur est parvenu à transformer et à sa densité qui n'y est comparable qu'à celle des plaines les plus populeuses de l'Europe.

Mais, de leur côté, malgré leur faible proportion numérique, les populations européennes agissent sur l'élément indigène. Cette implantation de 600,000 Européens sur l'ancien territoire delà Régence est une sauvegarde pour la domination française en Afrique et la plus précieuse de toutes. Ils pourraient au besoin et pendant quelque temps, grâce à leur organisation meilleure et aux facilités qu'ils rencontreraient pour s'armer, contenir une de ces brusques révoltes dont sont coutumières les fanatiques tribus musulmanes. Mais leur nombre n'est pas assez grand pour qu'en présence de l'hostilité des indigènes, le loyalisme ne s'impose à eux,

sinon comme un sentiment instinctif et spontané, du moins comme un sentiment réfléchi et raisonné.

Cet établissement de 600 000 Européens est aussi la meilleure promesse de la prospérité économique future de l'Afrique du Nord. Ce que n'avaient point voulu comprendre, par aveuglement systématique, les farouches anti-colonisateurs des premières années de la conquête, c'est que dans cette Afrique dévastée, épuisée par de barbares invasions où vivait une race d'hommes habitués aux dures privations de la vie nomade, et partant sans besoin, le plus sur moyen d'y faire jaillir des sources de production et de consommation consistait à y appeler et à y fixer d'autres hommes, des Européens actifs et qui auraient des besoins à satisfaire.

Car, en même temps que cette race nouvelle mettrait en production quelques centaines de milliers d'hectares et nouerait des relations commerciales avec la métropole, on était en droit d'espérer, que malgré des habitudes ataviques, malgré des convictions religieuses respectables, l'exemple de l'activité européenne éveillerait de sa torpeur l'indolence musulmane, que la contagion de l'exemple s'exercerait un jour, tôt ou tard, et fatalement sur ces musulmans africains.

Cette action de l'élément européen sur l'élément indigène s'accroit au fur et à mesure que disparaissent les préventions et s'atténuent les différences entre les races et surtout que se multiplient leurs relations économiques. Elle est destinée à devenir plus forte encore du fait de la progression proportionnellement plus rapide des Européens.

En 1896, la population municipale de l'Algérie entière s'élevait à 4,359,578 ; en 1901, elle atteint 4,723,000. Elle a donc gagné en cinq ans 363,422 unités ou 72,684

par an. Quelle part ont prise à cet accroissement considérable les Européens et les Indigènes ?

En l'état des statistiques algériennes, il est à peu près impossible de le déterminer d'une façon exacte. Tandis que, dans les dénombrements antérieurs, la population comptée à part n'était point répartie à travers les différents groupes dont se compose cette population, dans celui de 1901, elle a été, on ne sait vraiment pour quelle raison, répartie entre ces groupes. Impossibilité, par suite, de comparer avec quelque précision les chiffres correspondant à ces deux dates. Toutefois, comme il ne s'agit en somme que d'une quantité minime 16,331, on peut considérer les résultats de la comparaison comme approchant de la réalité.

Prend-on les chiffres de 1895 et ceux de 1901, tels qu'ils sont, on obtient pour les Européens une augmentation globale de 54, 127 et pour les Indigènes une autre de 325,726. Or ces deux chiffres, rapportés à ceux de ces deux groupes en 1896, font ressortir un accroissement de 12 0/0 pour les premiers, et de 8 0/0 pour les seconds. Cette différence ne signifie point que nécessairement la population européenne progressera toujours plus vite que la population indigène, ni même qu'actuellement les facultés d'accroissement soient plus grandes dans la première que dans la seconde. Retenons, en effet, que les races indigènes ne tirent leurs bénéfices quinquennaux que de leurs excédents de naissances sur lesdécès, tandis que les colonies européennes les doivent et à ces excédents et aussi à une immigration continue. Un jour viendra, sans doute, où cette immigration s'arrêtera et dès lors l'avenir appartiendra, si la fusion ne se produit pas entre ces deux éléments, à celui dont la

natalité sera la plus abondante et la résistance au climat la mieux assurée.

Les descendants d'Européens conserveront-ils alors celte supériorité dans l'accroissement ? Pour répondre à cette question qui est une des plus graves que soulève la démographie algérienne, il serait nécessaire de posséder des documents précis sur la natalité des indigènes. Or, quoique nous soyons depuis soixante et dix ans en Algérie, que depuis longtemps nos statisticiens algériens enregistrent avec le plus grand sérieux les chiffres qui leur sont adressés des diverses communes sur les naissances indigènes, personne n'ignore, et ceux qui sont chargés de ces statistiques moins que les autres, que ces chiffres sont faux, radicalement faux. Des tentatives particulières ont été faites : M: Dumont a étudié la commune mixte de Palestro, nous-même avons cherché à nous procurer des renseignements sur plusieurs douars indigènes, mais ces investigations très difficiles ne sauraient légitimer des conclusions générales. Le problème posé reste sans solution.

Répartition de la population Européenne entre les Français et les Étrangers. — Considérons maintenant cette population européenne en elle-même ; de quels éléments est-elle formée ? Quelle est la part exacte qui revient dans sa composition à l'élément national ! Quelle est celle de l'étranger ?

Cette population européenne est très mêlée ; elle comprend des Français, des Espagnols, des Italiens, des Maltais, des Allemands, des Suisses, des Luxembour-

geois, des Belges, etc.. Toutes les nationalités de l'Europe ont contribué à sa formation, et dans des proportions d'autant plus fortes qu'elles se sont trouvées plus proches de l'Algérie.

Placée au centre de l'Afrique Mineure, au milieu du bassin occidental de la Méditerranée, l'Algérie faisait lace aux rives européennes de l'Espagne, de la France et de l'Italie ; c'est de ces pays qu'elle devait recevoir ses colons les plus nombreux. Mais le long de son propre rivage, depuis l'ouverture du canal de Suez, court la voie maritime la plus courte pour aller aux Indes et. les paquebots qui la fréquentent, faisant escale à Alger, ou dans d'autres ports de la colonie, la mettaient en communications faciles et régulières avec d'autres pays de l'Europe ou de l'Asie. Elle s'est trouvée ainsi de nos jours, par les changements profonds que le percement de cet isthme a produits dans les routes maritimes, sur une des voies les plus fréquentées du monde, comme elle avait été dans l'antiquité sur un des chemins suivi par les grandes invasions. Caractère mêlé de sa population indigène où, sous le nom de Berbère, l'historien confond les éléments les plus divers, caractère mêlé de sa population européenne, l'un et l'autre s'expliquent par la situation géographique de l'Algérie, dans ce Maghreb méditerranéen, terre à moitié européenne, à moitié africaine.

En 1901, la population européenne de l'Algérie se divisait en 364.257 Français d'origine ou naturalisés, 155.265 Espagnols, 38.791 Italiens et 25.531 autres individus de nationalités diverses. Le dénombrement ne nous apporte aucun détail sur cette dernière catégorie, « nationalités diverses» ; il eût été facile cependant et en même temps utile de préciser davantage, d'autant

que les recensements antérieurs étaient beaucoup plus explicites. Si l'on se reporte aux statistiques de 1896, on a la répartition de cette population en Anglais, Anglo- Maltais, Allemands, Belges, Suisses ; citons ces chiffres comme indications : en dehors des groupements espagnols et italiens, la colonie maltaise est de beaucoup la plus nombreuse ; elle était de 12.815 et elle n'a pas dû diminuer beaucoup depuis cette époque. Elle constituerait donc, à elle seule, la moitié de ce chiffre global de 25.531. Après eux venaient les Allemands (3.319), les Suisses (3.200), les Belges (1.369), les Anglais (1.171), les Autrichiens (313), les Roumains, Serbes, Bulgares (589), les Russes (277), les Hollandais (250), etc. . .

De cette répartition générale de la population européenne algérienne entre ses nationalités d'origine, il ressort — et c'est le résultat le plus digne d'attention — que les Français ont, sur les étrangers, une énorme supériorité numérique : 364.257 contre 219.586, soit 144.670. Mais parmi les Français on a compté les naturalisés qui seraient au nombre de 71.793. Défalquez cette dernière somme de 364.257, ajoutez-la au contraire à 219.587 et vous obtiendrez pour les Français 292.464 et pour les étrangers 291 .380. L'équilibre est ainsi rétabli entre les deux groupes.

Avait-il jamais été rompu? En apparence seulement et par la faute des statisticiens qui avaient confondu, sous la même rubrique, les Français d'origine et les étrangers naturalisés. En réalité, ces deux groupes ont presque toujours progressé de quantités égales.

Consultez, en effet, les résultats obtenus en 1891 et retenez cette date ; en cette année, au lendemain du vote de la loi de 1889 sur la naturalisation automatique des

fils d'étrangers, la même distinction entre Français d'origine et Français naturalisés fut faite dans le dénombrement. Le nombre de ces derniers était déjà considérable, 26.995. Faites bénéficier l'élément étranger de cet apport, vous aurez 252.931 ; enlevez cette somme au groupe fronçais et il ne vous restera plus que 244.106. Donc, à cette date, un faible avantage était acquis aux étrangers.

Le rapprochement des chiffres de 1891 et de 1901 est très suggestif ; tous deux montrent que malgré des oscillations, inévitables en pareille matière, les progrès se poursuivent dans les deux groupes parallèlement. Non point qu'à notre avis il faille attacher une confiance absolue et dans les deux cas aux résultats des dénombrements lorsqu'ils séparent les naturalisés des Français. La distinction est souvent malaisée à faire, surtout lorsqu'il s'agit de femmes, devenues françaises par leur mariage avec un Français, ou d'enfants naturalisés en même temps que leurs parents ! plus difficile encore quand on est en présence de la seconde génération de naturalisés ! d'ailleurs, pour le recensement de 1901, les instructions de l'administration étaient fort peu explicites. Tel maire d'une commune, où vivent de nombreux étrangers depuis de longues années, répondit qu'il n'y avait pas de naturalisé parce qu'il n'y avait point, en effet, de naturalisé selon le sénatus-consulte ; tel autre, pour faire croire à l'existence d'un fort contingent de naturalisés, a enflé démesurément les chiffres. Aussi, est-on en droit de se demander si, malgré la concordance apparente qui existe entre les résultats des statistiques de 1901 et de 1891, ces chiffres sont l'expression exacte de la réalité ?

Il est deux moyens de s'en assurer : l'un consisterait à rechercher, année par année, combien ont été ac-

cordées de naturalisations individuelles, et combien se sont produites de naturalisations collectives. Pareille investigation ne donnerait de résultats certains que pour les premières naturalisations ; pour les autres, on serait obligé de se contenter de chiffres approximatifs. Mais ce ne seraient là que les moindres difficultés ; car on serait, amené à compter ensuite le nombre de mariages croisés qui ont bénéficié à la nation française, puis celui des mineurs qui ont suivi la nationalité de leurs parents. Est-ce tout ? pas encore. Qu'aurait-on obtenu ? le nombre global des naturalisés. Mais plusieurs ont disparu, d'autres ont eu des enfants. Gomment saisir ces mouvements de la population des naturalisés ? Les dernières statistiques, mieux comprises et plus complètes sur les naissances, les décès, les mariages, rendent possibles ces études... mais depuis quelques années seulement. Le passé nous échappe complètement. En définitive, après bien des obstacles accumulés sur cette route, la voie resterait fermée.

L'autre moyen est plus long et plus sûr ; l'histoire nous le fournit ; pourquoi ne pas consulter les dénombrements successifs depuis 1830 ? ne pas noter les accroissements parallèles de la population française et de la population étrangère ? S'il so présente des différences notables, à quelles causes sont-elles dues ? Ces causes qui ont agi à telle ou telle période pour donner la supériorité numérique, les unes aux Français, les autres aux étrangers, existent-elles encore ? Les leçons du passé seront ainsi des indications pour le présent et des avertissements pour l'avenir.

Progrès historiques de la population européenne totale. — Avant de consulter l'histoire sur le développement comparé des diverses nationalités européennes en Algérie, demandons-lui par quelles phases a passé l'accroissement de l'ensemble de cette population.

La simple lecture des chiffres accusés par les dénombrements quinquennaux prouverait que la population européenne de l'Algérie se serait accrue d'une manière continue depuis 1830 jusqu'à nos jours. Pas de chutes, pas de reculs : une progression constante.

Toutefois, lorsqu'on parcourt la statistique annuelle (1) de cette même population, dressée pendant les 20 premières années de la conquête, on constate que cette continuité dans l'accroissement s'interrompt trois fois, en 18i-7, en 1849 et en 1860. Ces arrêts, si peu nombreux soient-ils, et précisément parce qu'ils sont rares, méritent d'être signalés et expliqués.

(1) L'administration a pu donner au début les chiffres annuels de la population européenne : (( Mais, dit le Docteur Ricoux, les facilités qu'elle avait au début pour tenir un compte à peu près exact sont loin d'exister aujourd'hui ; les ports où l'on débarque sont beaucoup plus nombreux et les migrations ne se font plus du bord de la mer vers l'intérieur, ou d'un port à l'autre, mais encore et peut-être plus, entre deux localités éloignées de la mer. Les moyens de transports chaque jour plus nombreux, les routes, les voies ferrées, permettent aujourd'hui ces déplacements sans contrôle possible ». Aussi plus de statistiques annuelles à partir de 1856.

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