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8 ANNÉES

Les mariages dissous ont donc été en augmentant durant ces huit années ; en 1899 seulement, il y a eu une légère régression. Abstraction faite de cette année, l'ascension est constante, ininterrompue et en même temps rapide puisque l'on passe de 110 à 180.

Par rapport au nombre absolu des mariages, les moyennes annuelles deviennent aussi beaucoup plus fortes. Pour 1,000 mariages conclus clans l'année, 28 étaient dissous en 1897; en 1904 il y en avait 41. soit 13 de plus. L'Algérie s'achemine donc vers un état social semblable à celui de la France ou à celui des principaux Etats européens. Les divorces n'y atteindront point cependant suivant toute vraisemblance les proportions constatées soit en Suisse, soit dans les Etats-Unis : car la dissolution du mariage est condamnée par l'église catholique, et presque tous les Algériens appartiennent à cette religion. De plus ni les Espagnols, ni les Italiens ne sont habitués dans leur pays au divorce.

Toutefois on pouvait craindre que le mélange des races n'entraînât un accroissement de ces ruptures. Les deux époux, n'appartenant pas antérieurement à leur union à la même nationalité, n'ayant reçu ni la môme éducation ni la même instruction, s'aperçoivent qu'ils n'ont ni goûts communs, ni sentiments semblables : d'où des querelles de ménage, des séparations de corps, ou, moyen plus radical, des divorces. Les États-Unis, qui ont une population croisée, sont de tous les Etats celui qui a la plus forte proportion de mariages dissous. Dans la période de 1880 à 1886, on a compté dans le Rhode-Island et le Connectitut 89 divorces pour 1,000 unions, dans la New-Hampshire 100 ; mais cette aggravation a peut-être pour cause la législation de l'Amérique saxonne, ou la tolérance de la religion protestante, ou simplement plus de liberté dans les mœurs : rien ne prouve qu'il faille l'attribuer au croisement des peuples. Dans tous les cas, ce n'est certainement pas ce croisement qui provoque les divorces en Algérie; en 1903 et en 1904, les statistiques précisent la nationalité des

divorcés. Or la plus grande partie de ces divorcés, hommes et femmes, appartiennent à la nationalité française et sont d'origine française.

En 1903, sur 180 jugements, 125 prononçaient la dissolution des liens du mariage entre Français et Françaises de race, 9 entre Français et naturalisées, 17 entre Français et Étrangères. En 1904, proportion équivalente : il ya eu 115 divorces de Français avec des Françaises, 16 avec des naturalisées, 7 avec des Étrangères. Détail à signaler parce qu'il a son intérêt : le groupe des naturalisés commence à apprécier les facilités de ces ruptures légales : il en a à son actif 29 en 1903 et 42 en 1904.

Le croisement ne saurait ainsi être considéré comme la cause occasionnelle du divorce ; si le nombre des mariages dissous atteint une moyenne inattendue et pour quelques moralistes alarmante, n'en accusez point cette fusion des races, voyez-y plutôt l'influence d'un climat qui énerve les sens et provoque les chutes, voyez-y la contagion de l'exemple donné aux Européens par les populations indigènes.

Quelles conclusions tirer de cette étude sur la matrimonialité algérienne ?

On se marie beaucoup plus en Algérie qu'en France, disait en 1880 le docteur Ricoux, et son opinion était peut-être vraie pour l'époque à laquelle il écrivait. On se marie un peu moins dans la Colonie que dans la Métropole, disons-nous actuellement. Pour 10,000 habitants, on ne compte aujourd'hui que 70 à 71 mariages. Mais ne fallait-il pas s'attendre à ce résultat ? En Italie,

la nuptialité est bien de 76, elle est en France de 72, mais elle descend en Espagne à 56. Que l'on ait été en droit d'espérer un relèvement de cette dernière à cause de l'aisance plus grande des familles espagnoles, passe encore; mais pourquoi escompter un taux supérieur à celui de toutes les nationalités représentées en Algérie? La fréquence des mariages dans une nation dépend, non seulement des conditions économiques où elle est placée, mais aussi, mais surtout, des habitudes sociales et morales que des siècles y ont formées et maintenues. Or ces dispositions ataviques, un changement de climat et d'existence, apporté dans le cours d'une ou deux générations, ne les supprime pas.

On ne divorce pas plus en Algérie qu'en France. Bien que ce même climat ait sur les causes qui provoquent les ruptures de mariage une influence déterminante, bien que le croisement des races paraisse dans bien des cas aussi une cause possible de divorce, les mariages croisés qui sont généralement féconds sont rarement brisés.

Mais, en Algérie, on s'épouse plus jeune ; sur 100 jeunes filles, 30 sont mariées avant d'avoir vingt ans révolus. Selon toute probabilité, la proportion apparaîtrait plus forte, si les statistiques permettaient de distinguer entre les fiancées celles qui sont, nées en Algérie de celles qui sont nées en France. Or la précocité des unions, pourvu que les corps soient entièrement formés, est un bien; les enfants sont plus vigoureux et plus nombreux. La Russie, qui est le pays de l'Europe où la natalité est la plus élevée, est aussi celui où l'on se marie le plus jeune.

Enfin, en Algérie on se croise facilement. Ce croisement des races européennes est le fait capital, privilégié de la démographie de ce pays. Aussi avons-nous insisté

longuement sur cette fusion, essayant de la ramener à ses proportions exactes, sans en atténuer ni l'importance sociale, ni les conséquences politiques. Sur ces rives méditerranéennes, un peuple nouveau, mieux adapté au climat, naît du croisement des trois grandes races latines; il possède déjà une individualité propre, ainsi qu'on peut s'en convaincre par l'étude de sa natalité et de sa mortalité.

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