LA NATALITÉ ALGÉRIENNE
Historique de la natalité algérienne. — Le taux actuel de cette natalité. — Géographie de la natalité en Algérie. — Naissances légitimes et illégitimes. — Mortinatalitê. — Rapport des sexes dans les naissances, dans les accouchements multiples. — Répartition des naissances suivant les âges des parents. — Répartition des naissances suivant les mois.
Natalité de chaque peuple. — Natalité des Français. — Natalité des naturalisés. — Natalité des Espagnols. — Natalité des Italiens. — Natalité des Maltais. — Natalité des Allemands. — Répartition des enfants nés vivants d'après la nationalité d'origine des mères.
NATALITÉ ALGERIENNE
Histoire tle la natalité algérienne. — Toutes les conditions les plus défavorables à la natalité se trouvaient réunies dans les premières années de l'histoire de la colonie. Elles étaient même si nombreuses et si manifestes qu'on s'étonne que des observateurs de bonne foi ne les aient point aperçues et que les habiles d'entre nos modernes statisticiens aient été amenés, faute d'en avoir tenu compte, à des généralisations hâtives et erronées.
Ainsi que le fait remarquer M. Levasseur, dans son livre de la Population française, « la natalité, comme les autres phénomènes démographiques, s'explique par la physiologie et la science sociale. La première nous montre l'homme soumis à certaines lois de la nature : c'est la part de la fatalité qui détermine en quelque sorte la moyenne générale, mais qui, elle-même, n'est pas immuable parce que les lois physiologiques sont modifiées dans une certaine mesure par l'influence du milieu physique et social. La seconde nous montre l'homme gouvernant sa vie suivant ses besoins et ses intérêts, se pliant aux lois de la société dont il est membre ; c'est la part de la liberté. » Négliger de mettre à profit ces indications de la science sociale et de la physiologie, c'est se condamner à des erreurs ou à des illusions grossières. Que nous apprennent donc ces deux scien-
ces ? Dans quel état se trouvait la société algérienne aux premières années de la conquête, et comment a-t-elle évolué? Dans quel état étaient les immigrants et quels changements ont apportés en eux une vie matérielle plus assurée, une sécurité et une aisance relatives ?
Y avait-il même tout au début une société algérienne? A peine peut-on donner ce nom à une collectivité d'individus sans liens entre eux, disséminés dans les ports du littoral ou dans quelques pauvres villages de leurs banlieues. Ils étaient venus en Afrique, poussés par l'esprit d aventure, pour voir et faire fortune. Combien y en avait-il parmi eux qui s'étaient expatriés sans esprit de retour ! Un bien petit nombre sans doute. Leur genre de vie, leur installation n'étaient que provisoires. Tous, ou presque tous célibataires : des hommes pour la plupart. Comment aurait-il bien pu se faire que dans un groupe social, composé d'une façon aussi anormale, la natalité fut abondante?
Et les individus ? Indigents, manquant des choses les plus nécessaires à la vie, ils végétaient dans la misère. Partis d'Europe avec l'espoir que l'existence était plus facile en Afrique, ils furent vite désillusionnés. Comme le plus grand nombre venait des villes, ils ne possédaient pas ces qualités d'endurance et d'opiniâtreté qu'ont les paysans habitués aux durs labeurs des champs. Beaucoup se découragèrent ; sans force morale, ils furent bientôt sans force physique. Leur acclimatement fut si difficile qu'il parut à d'aucuns impossible. Ils traînaient une vie misérable, secoués par les frissons de la fièvre, hâves, amaigris. Etaient-ce vraiment de tels hommes qui devaient procréer beaucoup d'enfants ? En avaient-ils la force physique et surtout le désir moral ? Ajoutez en effet que, si la terre d'Afrique est fertile, si
elle enrichit ceux qui la fécondent de leur travail, encore faut-il savoir la travailler au moment propice. Or que de tâtonnements inévitables et ruineux qui désespéraient le colon et lui enlevaient ses modestes ressources ! Et ces insuccès, les fléaux qui s'abattaient parfois sur ses récoltes au moment où il allait enfin en jouir, les ravages des sauterelles, les vols et les pilleries des Arabes,, tout cela n'était-il pas suffisant pour détruire en lui toute volonté de fonder une famille ? Le bel héritage qu'il aurait laissé à sa femme, à ses enfants que la misère ou le souvenir de ses illusions perdues.
Toutes ces conditions réunies, la prédominance de Télément masculin, les premiers insuccès des colons, les difficultés de l'acclimatement,, l'insécurité et le découragement moral étaient autant de raisons qui devaient contribuer à diminuer la natalité des Européens. Elles se sont atténuées progressivement pendant la première période de 1830 à 1850. Encore conviendraitil de ne point exagérer l'importance de toutes ces causes défavorables; leurs effets n'ont été que passagers. Pendant les cinq premières années de la conquête, la moyenne des naissances pour 1,000 habitants s'éleva à 26, chiffre auquel n'atteint pas la natalité actuelle de la France ou de l'Irlande. Quelque temps après, de 1835 à 1840, elle s'élevait à 35, et montait même à 36 de 1840 à 1850. Qu'on ne parle donc pas de l'infécondité des premières familles algériennes ! Jamais elle n'a existé. On a été dupe d'une illusion : en comparant la somme des naissances à celle des décès, on fut frappé de l'écart qui existait entre eux ; le petit nombre des naissances parut d'autant plus faible que plus grand fut celui des décès. Et on conclut à une insuffisance de la natalité, alors qu'on n'eût dû constater qu'une exagération de la mortalité.
Et cela est si vrai que durant la deuxième période, de 1850 à 1873,, lorsque les décès devinrent moins fréquents, le taux de la natalité parut augmenter dans des proportions considérables. Il augmenta, en effet, mais assez lentement. La sécurité était plus assurée, la différence entre les deux sexes moins considérable. Les colons, par une hygiène mieux comprise, se défendirent contre la fièvre, et grâce à des cultures appropriées virent leur aisance, même leur bien-être grandir. De cette prospérité économique, de cette confiance morale, la conséquence ne pouvait être qu'une plus forte natalité. Et voilà que dans cette Afrique réputée mortelle pour les Européens, mortelle pour leurs enfants, mortelle pour la race, la moyenne des naissances dépassa même 36 0 0 et s'enfla jusqu'à 41,4 0/0. Or le pays qui, en Europe est le plus favorisé à ce point de vue est la Russie ; la natalité y atteint 49,3. Cette progression rapide de la natalité algérienne n'était pas au surplus un phénomène inexplicable. Dans toute colonie jeune, l'habitude du bien-être n'est pas encore si bien prise, ni si bien subordonnée au petit nombre des enfants qu'elle arrête la procréation ; les familles peuvent espérer placer assez facilement ieurs fils ou leurs filles. Et puis cette natalité algérienne, comparée à celles de l'Espagne et de l'Italie, pays qui ont fourni à notre Colonie un fort contingent d'immigrants, ne saurait paraître pas anormale. Pendant la période de 1865-69, le taux: de la natalité espagnole était de 36,7 ; celui de la natalité italienne de 37,2. Seule la France avait une natalité très faible 25,9. Qui empêche d'admettre que les conditions nouvelles dans lesquelles vivaient ces familles françaises, espagnoles ou italiennes ont pu momentanément du moins augmenter leur fécondité !
Naissances de la population européenne
Cette natalité ne s'est d'ailleurs pas maintenue à une moyenne aussi élevée. De 1877 à nos jours on assiste à une régression sensible. Pour la première décade 1877- 1886, on obtient encore 36,07 ; pour la seconde 1887- 1896, 33,6. Mais pour les 8 années qui suivent, on n'a plus que 29,1. Faut-il s'alarmer de cette diminution ? Elle est en somme toute naturelle : remarquons-le, le
peuple algérien, à peine formé il y a trente ans, commence à être composé normalement. Depuis 1901, bien que le dénombrement ne permette point de constater ce fait, l'équilibre numérique entre les sexes a été atteint suivant toute vraisemblance, ou, s'il ne l'est pas, le sexe masculin ne l'emporte plus sur le sexe féminin que de quelques milliers d'unités, ce qui est quantité négligeable. En outre la population européenne comprend actuellement dans chaque grand groupe d'âges une proportion naturelle d'entants, d'adultes et de vieillards, alors qu'il y a une trentaine d'années, elle contenait trop d'adultes, mariés ou mariables et procréateurs d'enfants. Aussi est-ce maintenant, et maintenant seulement, que se marquent et que se précisent les caractères de son individualité démographique. L'expérience est d'ailleurs ici d'accord avec le raisonnement : que devaient en effet être ces caractères ? A priori on pouvait soutenir qu'ils ne s'éloigneraient guère de ceux des nationalités qui avaient servi à peupler l'Algérie. La natalité algérienne tendrait donc à se fixer à un taux tenant le milieu entre celui de l'Espagne et de l'Italie d'un côté et celui de la France de l'autre, d'autant mieux que les deux groupes national et étranger avaient à peu près mêmes forces numériques. Or le chiffre obtenu 29,1, représentant la moyenne de cette natalité pour 1,000 algériens, est à égale distance de 22, moyenne de la natalité française et de 35 ou 36, moyennes des natalités espagnole et italienne. Nous sommes persuadés que c'est là le taux réel de la natalité algérienne.
Le taux actuel de cette natalité. — Estimera -t-on que ce résultat est peu satisfaisant? On ne le considé-
rera ainsi que parce que, sur la publication de statistiques incomplètes et sur l'affirmation de théoriciens trop pressés, on avait escompté un relèvement certain de la natalité générale et spécialement de la natalité française. Des modifications profondes dans les conditions d'existence pouvaient, devaient entraîner, assuraiton, une prolificité plus grande des familles. Et comme la question intéressait l'amour-propre national, elle fut résolue dans le sens le plus favorable à ce sentiment. Il n'est point d'ailleurs impossible que des faits particuliers aient en apparence légitimé de telles espérances, que des familles de colons aient compté de nombreux enfants. Toutefois, pour qui étudie sans idée préconçue, en observateur impartial, les phénomènes démographiques, ces faits qui semblent si variables montrent, au contraire, une fixité remarquable ; nous sommes de plus en plus convaincus personnellement que, bien plus puissantes que les causes accidentelles du milieu physique, sont les habitudes morales ou sociales de chaque peuple et que celles-là se modifient très lentement.
D'ailleurs le taux de 29,1 est un taux très respectable, inférieur à celui des nations très prolifiques comme l'Allemagne et l'Italie, mais presque égal à celui de l'Angleterre, de l'Ecosse, de la Norvège, du Danemark et supérieur à celui de la Suisse, de la Belgique et de la France. Met-on en parallèle l'Algérie avec d'autres peuples jeunes comme elle, et de sang mêlé? D'après le dernier Census des Etats-Unis d'Amérique, si l'on en croit les calculs de M. Leroy-Beaulieu, la natalité générale y atteindrait 32 ou 33 pour mille, ce qui laisserait ressortir une supériorité assez marquée du peuple américain sur le futur peuple algérien. Mais dans ses calculs, M. Leroy- Beaulieu a compté la population noire qui a une natalité
bien supérieure (36,5 environ) et puis, à cause de la très forte immigration actuelle aux Etats-Unis, la population américaine comprend une proportion anormale d'adultes. Enfin, les Etats les plus anciennement peuplés y présentent une natalité très inférieure comme le Massachussets, le Vermont, le Connecticut, le Rhode- Island. Somme toute, il ne nous paraît pas démontré que le taux de la natalité américaine soit supérieur à celui de la natalité algérienne.
Natalité des principaux pays de l'Europe