REPARTITION
de ces naissances illégitimes
entre les enfants reconnus
et les enfants non reconnus
reconnus
non reconnus
Ce sont les Françaises qui ont le moins de naissances illégitimes, moins que les naturalisées, moins même que les Maltaises. Elles en auraient même moins que les Françaises de France, s'il était légitime de comparer les moyennes obtenues pour deux périodes différentes. Ne fallait-il pas d'ailleurs s'attendre à ce résultat? L'élément français est en Algérie la classe dirigeante, aisée, qui occupe toutes les fonctions administratives et la plus grande partie des fonctions libérales ; elle est obligée à une certaine réserve. Depuis une trentaine d'années, la situation matérielle et morale de ce groupement s'est singulièrement améliorée, la société algérienne qu'elle constitue presque entièrement, tout en conservant une plus grande liberté d'allures que la société française, a de la tenue. Ceux qui la dénigrent actuellement ne la connaissent que d'après des opinions déjà anciennes ou des récits scandaleux qui défraient les
conversations des salons où l'on s'amuse. Il y a cependant une couleur plus sombre à ce tableau ; c'est la proportion assez élevée d'enfants non reconnus 29 sur 80 ; mais cela même confirme notre appréciation sur cette société française. Le sentiment de réprobation qui s'attache à la faute commise poursuit la mère lors même que l'enfant est reconnu, et ce sentiment est assez fort pour que la reconnaissance devienne impossible dans certains cas.
A en croire les chiffres, les mœurs seraient beaucoup moins sévères dans le groupe des naturalisés. Il offre en effet une illégitimité bien supérieure à celle des Français 112 au lieu de 80 ; par contre les enfants reconnus y sont proportionnellement bien plus nombreux (51 contre 29 chez les Français — 80 contre 32 chez les naturalisés). En ce qui concerne les Etrangers, ils se comportent à peu près comme les naturalisés, les uns et les autres n'étant en somme séparés que par le titre de citoyens français et restant unis par les liens du sang, par les habitudes sociales, par une conformité de sentiments et d'idées. A noter toutefois une légère différence, à l'avantage des naturalisés : est-elle assez marquée pour qu'on soit en droit de conclure que le séjour prolongé dans la colonie, le frottement de ces Etrangers avec nos nationaux leur ont fait perdre un peu de la rudesse de leurs mœurs et leur ont inculqué quelques notions morales ! Il est, je crois, hors de doute que ces Etrangers, presque tous indigents au moment de leur arrivée en Afrique et appartenant par conséquent aux classes les plus basses de la population, se sont peu à peu enrichis; en gagnant quelque aisance, ces familles sont devenues plus unies, plus jalouses de l'honneur et de la réputation de leurs membres. Et ce
sont ces fils et ces filles d'étrangers, depuis longtemps établis dans la colonie, qui grossissent tous les jours les rangs des naturalisés.
Quant à la répartition des naissances illégitimes étrangères entre les divers groupes espagnol, italien et maltais, elle infirme les conclusions du docteur Ricoux. Ce sont les Italiennes qui ont le plus de naissances illégitimes, 127 pour 1,000, et sur ce chiffre, 91 enfants sont reconnus, 36 ne le sont pas. Puis viennent les Espagnoles avec 118 naissances illégitimes, 94 enfants reconnus, 24 non reconnus ; enfin,, au dernier rang, les Maltaises avec 94 naissances illégitimes, 55 reconnus et 39 non reconnus. Les Maltaises auraient donc conservé le bénéfice d'une moindre illégitimité; mais les Italiennes auraient perdu le rang honorable qu'elles possédaient. Si tant est qu'elles se laissent plus facilement séduire que les autres étrangères, il faut surtout en accuser le milieu où elles vivent, milieu de pêcheurs, où règne la promiscuité la plus complète. Qu'on aille, pour s'en convaincre, visiter les voûtes de la pêcherie à Alger où s'entassent dans des chambres de quelques mètres carrés des familles entières d'Italiens, composées souvent du père, de la mère et de plusieurs enfants grands et petits. De plus les grandes colonies italiennes en Algérie sont fixées dans les villes où s'offrent pour des jeunes filles pauvres de grandes facilités de séduction. Les Espagnoles sont dissiminées un peu partout dans les campagnes aussi bien que dans les villes ; or la natalité illégitime rurale n'a jamais atteint les proportions de l'illégitimité urbaine. Ce qui tendrait à prouver que l'avantage qui est reconnu à l'Espagnole sur l'Italienne provient de la différence d'habitat, c'est la supériorité des reconnaissances pour les premières. Les
populations rurales, où la faute commise et la naissance d'un enfant précédent l'union légale, sont aussi celles où les réparations sont le plus fréquentes : tel est le cas pour les Espagnoles. Les populations urbaines, où une liaison rompue est presque aussitôt suivie d'une union tout aussi passagère, présentent au contraire une proportion plus forte d'enfants non reconnus : c'est le cas pour les Italiennes.
Mortinatalité. — La mortinatalité est un des phénomènes démographiques les plus curieux par sa régularité. Chaque année, le taux de cette mortinatalité reste à peu près le même, ce qui prouve que les causes physiologiques qui sont à l'origine de ce fait persistent toujours identiques dans la race. Mais peut-être ces causes physiologiques s'aggravent ou s'affaiblissent sous l'influence de circonstances climatériques nouvelles. Les groupes européens ont-ils donc fourni plus de mort-nés en Afrique que dans leur pays d'origine ?
Etudions d'abord cette mortinatalité dans son ensemble sans distinction de sexe, de nationalité ou même de légitimité et d'illégitimité. Calculée pour deux périodes, }'une de onze années, l'autre de huit, elle est de 4,01 mort-nés de 1886 à 1896, et elle s'abaisse à 3,58 de 1896 à 1902. En France, elle s'est maintenue jusqu'en 1888 à 4,5 sans variation sensible. Il y aurait donc un peu moins de mort-nés en Algérie qu'en France. Ces résultats favorables sont- ils dus à ce que les peuples européens autres que le peuple français et représentés dans la colonie ont une mortinatalité moindre que la sienne? Mais en répartissant ces mort-nés d'après la nationalité
de leurs mères, nous verrons que les Françaises n ont pas plus de mort-nés que les étrangères: il nous est impossible d'autre part de comparer cette mortinatalité algérienne à celle de l'Espagne et de l'Italie, ces pays n'ayant pas les mêmes règles ni les mêmes définitions de la mortinatalité. Il est à peu près certain toutefois, vu la faible proportion des mort-nés algériens, que le climat n'a exercé aucun effet fâcheux sur la vitalité des enfants.
Ainsi qu'en Europe, le sexe masculin paie ici à cette mortinatalité une dîme bien plus lourde que le sexe féminin ; empressons-nous d'ajouter qu'elle n'est pas excessive. La moyenne des garçons mort-nés s'élève de 1886 à 1896 à 4,6, celle des filles s'abaisse à 3,5. Pour 100 enfants du sexe féminin mort-nés, il y avait 134 enfants du sexe masculin durant cette période ; il y en a 140 de 1896 à 1902. Si ces chiffres pouvaient légitimement être rapprochés de ceux des pays européens, l'Algérie serait plus favorisée que la France (145) et l'Espagne (148), moins que l'Italie (137). Mais ces rapprochements pour les raisons indiquées plus haut n'ont aucune valeur probante.
Toutes les colonies d'Européens ne participent pas également à cette mortinatalité. Le fait avait été déjà signalé par le docteur Ricoux ; mais raisonnant sur des statistiques fort incomplètes, il avait singulièrement exagéré la part de chacune d'elles. Aussi ne citerionsnous pas ses chiffres, s'il n'avait classé les colonies européennes dans un ordre diamétralement opposé à celui de la réalité. En tête il mettait les Maltais avec 10,08 0/0, puis les Français avec 6,8, les Espagnols avec 6,1, les Italiens enfin avec 5,0. Leur exagération même était une preuve certaine que ces chiffres n'étaient point adéquats à la réalité. Et c'est ce que démontrent
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les résultats d'une période beaucoup plus voisine de nous, celle de 1886 à 1896. Les proportions sont du tout au tout renversées; ce sont les Italiens qui arrivent les premiers avec 4.5 et les Maltais les derniers avec 3,6. Les Français et les Espagnols ont môme moyenne 3,8.
Le problème le plus grave que soulève l'étude de la mortinatalité est celui de la disproportion, observée uniformément chez toutes les nations, entre le nombre des mort-nés légitimes et celui des mort-nés illégitimes. En Europe où l'illégitimité est marquée d'un sceau d'infamie, où les filles mères cherchent par tous les moyens, même par le crime à faire disparaître le fruit de leurs fautes, le chiffre des prétendus mort-nés illégitimes dépasse de moitié celui des véritables mort-nés légitimes. Ainsi en France, de 1841 à 1870, on comptait, pour 4,3 mort-nés du sexe masculin légitimes, 7,8 mortnés illégitimes. La proportion serait même plus forte pour les filles (légitimes 3.1, illégitimes 6,6). Or à la même époque l'Algérie avait une mortinatalité illégitime inférieure à celle de la légitime (garçons : légititimes 2,6, illégitimes 1,3; filles 1,6, contre 1,1). N'est-ce pas la preuve manifeste, que. contrairement à ce qui avait lieu en Europe, les filles-mères n'avaient aucune honte à avouer leurs fautes ; grâce à la liberté des mœurs, elles n'étaient point condamnées irrémédiablement dans l'opinion, et elles trouvaient souvent un mari complaisant pour adopter leurs enfants et régulariser leur situation.
Les temps et les mœurs ont changé, et avec eux les proportions des mort-nés illégitimes et légitimes, sans toutefois atteindre l'écart considérable qu'on note dans des sociétés plus assises, aux mœurs plus sévères. De 1895 à 1902, pour 100 naissances légitimes les statisti-
ques donnent une moyenne de 3,4 morts-nés ; pour 100 illégitimes, une moyenne un peu plus élevée de 4,3.
Une fois encore, les faits confirment les déductions a priori. A peuple jeune, de mœurs libres, mortinatalité illégitime faible ; à peuple ancien, de mœurs plus sévères, mortinatalité illégitime plus forte. Dans cette simple constatation, quel témoignage irrécusable des manœuvres criminelles des filles-mères ou des femmes séduites !
Rapport des sexes dans les naissances. — Le
rapport des sexes dans les naissances, relevant comme la proportion de mort-nés de causes d'ordre physiologique, présente une grande régularité d'année en année chez chaque peuple et même il ne varie guère de nation à nation.
De l'ensemble des faits constatés, paraissent se dégager deux lois : 1° en règle générale, les naissances masculines l'emportent sur les naissances féminines ; 2° cette supériorité, assez accusée chez les peuples jeunes, s'atténue et même tend à disparaître au fur et à mesure que la nation se forme.
Se sont-elles vérifiées en Algérie? D'après les calculs du docteur Ricoux, les naissances du sexe masculin l'emportent sensiblement sur les naissances du sexe féminin dans les périodes suivantes :
Pour 100 filles Garçons Filles combien de garçons
Totaux... 116.255 106.575 109
D'une période à une autre, les oscillations ont une grande amplitude, puisque de 117 on tombe à 106 pour remonter à 110 et faire de nouvelles chutes à 107 et 108. Toutefois, l'ensemble de ces proportions laisse entrevoir une certaine tendance à la régression. Or cette tendance ne s'accuse-t-elle pas dans les huit dernières années?
Années
Garçons
Filles
Tolal et proportion
Total des garçons (8 ans)
Total des filles (8 ans)
Pour 100 filles 104 garçons.
Selon toute probabilité, cette proportion se fixera entre 104 et 106, car la moyenne de la France est de 105, celle de l'Italie de 106 et enfin celle de l'Espagne de 107. A moins que ne soient vraies certaines théories physiologiques qui prétendent que cette prédominance des garçons parmi les nouveau-nés est due à la vitalité des mâles et que l'influence débilitante du climat africain se traduise par une diminution de cette vitalité. Encore serait-elle compensée par la précocité plus grande dans les mariages s'il est vrai, suivant une autre hypothèse des médecins, que cette précocité influe sur le sexe des premiers produits de ces unions.
Mais nous sommes ici dans le monde des hypothèses ; contentons-nous, en rentrant dans le domaine des réalités, d'affirmer qu'en Algérie la proportion des enfants des deux sexes est normale, et à peu près égale
à celle des pays européens. Quant à savoir quel est le taux respectif des naissances des deux sexes dans les diverses nationalités de l'Algérie, la chose n'est point possible^ les statistiques manquant complètement et celles sur lesquelles s'est appuyé le docteur Bertillon étant beaucoup trop anciennes et sans valeur probante.
Semblables recherches sont également impossibles sur la répartition des accouchements multiples entre les divers groupements ethniques. Toutefois les rapports de gémelléité propres à chaque nation sont généralement constants. « Ainsi en France, disait M. Bertillon, les combinaisons sont telles, que sur 100 grossesses doubles, il y a 65 fois un seul sexe, tandis qu'en Prusse il n'y en a que 62 à 63 ; encore là les rapports sont si constants, que jamais pendant 12 ans que j'ai étudié les documents prussiens, jamais, dis-je, je n'ai trouvé un chiffre de plus de 62 ou 63 et en France 65, jamais 63 ou 62. Ainsi non seulement la gémelléité, mais encore les combinaisons sexuelles de ces grossesses doubles sont caractéristiques de chaque nation ». Il n'est guère probable que les conditions nouvelles d'existence trouvées en Algérie par les peuples européens aient eu pour effet de détruire cette constance. Et puis ce problème des accouchements multiples intéresse davantage le physiologiste que le démographe.
Si nous considérons en bloc, ainsi que nous y obligent les statistiques, la population européenne de l'Algérie pour les années 1897 à 1904. nous trouvons les résultats suivants :
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