ALGÉRIE
Dans les premières années de l'occupation de l'Algérie, les immigrants européens, qui peuplèrent les villes de la colonie, n'appartenaient pas pour la plupart aux classes élevées de la société ; beaucoup d'Etrangers
étaient des aventuriers ou des mercantis besogneux. La société qu'ils formèrent était de mœurs très libres, même dissolues. La prépondérance du sexe masculin, dans cette société embryonnaire, aggrava cette liberté des mœurs. Ajoutez aussi la présence à côté de l'élément civil peu dense d'un élément militaire nombreux, et l'action d'un climat humide et chaud qui avive les désirs sexuels et précipite les fautes. Mais, au fur et à mesure que le peuple algérien se constitua, qu'un équilibre numérique s'établit entre les sexes, qu'une majorité de civils grandit à côté d'une minorité de militaires, que se créa enfin une opinion publique et le respect *de cette opinion, toutes les causes qui avaient favorisé l'illégitimité, sans disparaître entièrement, s'atténuèrent.
On assiste donc à une décroissance très marquée de l'illégitimité depuis 1840 jusqu'à 1880. De 105 sur 1,000, somme à laquelle atteignait la moyenne des naissances illégitimes en 1840, on descend à 88 en 1880. Quoique ce chiffre soit bien supérieur encore à celui de l'illégitimité en France (72 pendant la même période), il est probablement inférieur à l'illégitimité réelle de l'Algérie. Car, dans les périodes quinquennales qui suivirent, il s'est relevé assez rapidement. Ce double mouvement en sens contraire (régression de 1840 à 1880 — progression de 1880 à nos jours) paraît d'abord assez contradictoire et inexplicable. Toutefois cette -contradiction se résoud, si on veut bien y réfléchir, en une harmonie réelle et logique. De l'illégitimité excessive du début, on était peu à peu passé, tant que s'atténuèrent les causes qui avaient agi sur la primitive société algérienne, à une illégitimité plus faible et voisine de celle des peuples européens ; mais les temps changent et les mœurs aussi. Avec
l'extension actuelle delà population urbaine sur laquelle s'exercent les séductions du luxe, avec les progrès de l'activité industrielle et la promiscuité des ateliers, avec l'audace croissante du vice, cette régression devait s'arrêter et l'illégitimité s'aggraver ; comment l'Algérie, où existent et agissent, avec plus de force peut-être que partout ailleurs, ces agents de desagrégation morale, aurait-elle pu résister au mouvement général qui emporte les vieilles sociétés de l'Europe? Le désir de possession de la femme est ici si grand chez les hommes, la facilité de succomber si fréquente chez les femmes que les Arabes ont couvert leurs femmes de voiles. Précaution insuffisante souvent et en apparence puérile, naturelle cependant dans un pays où dans une température alanguissante de serre chaude s'exacerbe l'appétit sexuel.
Aussi ne saurait-on s'étonner de la recrudescence actuelle de l'illégitimité dans la société algérienne. Fait plus remarquable; elle ne s'observe pas avec la même intensité dans les groupes qui avaient au début une très forte illégitimité et chez ceux qui en avaient une très faible. M. le docteur Ricoux avait réparti ainsi les nations d'après leur illégitimité; en tête se plaçaient les Allemands et surtout les Bavarois, chez lesquels l'illégitimité était pour ainsi dire provoquée par les habitudes contractées dans leur pays d'origine, attendu quVn Bavière il existait avant 1862 une législation odieuse et restrictive des mariages. Habitués aux unions libres, ils conservèrent, pendant quelque temps au moins, ces habitudes ; à la Stidia, colonie allemande fondée sous le maréchal Bugeaud, le voisinage des soldats qui construisaient le village et la facilité de mœurs des femmes et filles d'immigrants provoquèrent de tels désordres scandaleux que l'autorité militaire, qui se montre gêné-
ralement assez tolérante sur ce point, fut obligée d'intervenir et de prendre des mesures sévères contre cette licence. Au dernier rang, se plaçaient les Maltais avec 37 naissances illégitimes sur 1,000. « A quoi faut-il attribuer la part si faible de l'illégitimité chez la Maltaise? Est-ce aux croyances religieuses de ce peuple, à l'intensité de sa foi catholique ? Le doute est permis, sachant que les pays catholiques, l'Autriche par exemple, sont ceux qui ont le plus d'enfants illégitimes. Le doute s'impose, quand on sait que chez les Maltais de Malte la foi religieuse est encore plus vive et plus pratiquante que chez les Maltais algériens., ce qui n'empêche pas que de « tout temps Malte ait été citée pour la facilité de ses mœurs », comme le remarque le docteur C. Ely. La vérité est que la Maltaise n'a rien de séduisant (celle du moins qui, aux premières années, venait en Algérie) ; d'aspect sauvage, de tenue un peu sordide, elle est fort peu recherchée en mariage par les Français et même les Italiens et les Espagnols. On s'explique que les mêmes raisons puissent faire rares les rapprochements hors mariage. » Entre les Allemands et les Maltais, les rangs intermédiaires étaient occupés d'abord par les Français, immédiatement au-dessous des Allemands, avec 135 naissances illégitimes sur 1,000, puis par les Espagnols avec 90 et les Italiens avec 76.
La période, choisie par le docteur Ricoux pour étudier cette illégitimité, s'étendait sur sept années de 1865 à 1872. Elle est déjà bien lointaine ; les mœurs ont eu le temps de se modifier ; la législation, à laquelle sont soumis les Allemands depuis leur transplantation dans la Colonie, est bien plus libérale que celle de leur pays d'origine ; les Maltaises ont acquis un pou de la grâce
et de la tenue qui leur faisait défaut. Et puis les collectivités ethniques qui coexistaient dans la Colonie n'ont pu vivre ainsi côte à côte sans agir et réagir les unes sur les autres. Il est vrai que, d'après une loi historique trop souvent vérifiée, les sociétés humaines d'origine diverse, appelées brusquement à habiter le même pays, la même ville, se mêlent, se pénètrent en s'empruntant d'abord mutuellement leurs défauts. Ce serait donc les Allemands, qui ayant le plus de naissances illégitimes, auraient provoqué une recrudescence d'illégitimité chez les autres peuples. Heureusement, le groupe d'origine germanique n'a jamais été très nombreux et il n'a pu exercer qu'une influence médiocre. Quoi qu'il en soit de ces facteurs nouveaux, quelle est actuellement la part de l'illégitimité dans chaque race, autant que les statistiques algériennes permettent de la déterminer ?
Ces statistiques distinguent parmi les naissances illégitimes celles dont les enfants sont reconnus au moment de la naissance et celles qui ne sont suivies d'aucune reconnaissance. Nous donnerons donc à côté du chiffre général de l'illégitimité la proportion des enfants reconnus et celle des enfants non reconnus. La période que nous analyserons sera celle qui est la plus rapprochée de nous et sur laquelle les renseignements sont les plus précis, c'est-à-dire celle de 1903 et 1904. Elle a de plus l'avantage sur les précédentes de fournir des documents sur les naturalisés. Toutefois elle ne distingue plus parmi les nationalités la nationalité allemande. Oubli regrettable sans doute mais racheté par les précieuses données de la statistique nouvelle sur une partie beaucoup plus importante de la population, au sujet de laquelle aucun tableau numérique n'avait encore paru. Les deux années considérées donnent les résultats suivants :
Natalité illégitime en Algérie (1903-1904)