‹ Le peuple algérienChapitre 54 sur 104 · MORTALITÉ ALGÉRIENNE · texte numérisé non relu

MORTALITÉ ALGÉRIENNE

Si le fléchissement de la natalité française en Algérie est le fait actuel qui soulève de graves appréhensions, il en a été un autre dans le passé qui avait provoqué les plus vives inquiétudes : c'était l'exagération de la mortalité. On ne se posait pas alors le problème de l'acclimatement des Français sous la même forme. Aujourd'hui on se demande si le petit nombre de naissances, constaté dans les familles françaises, leur permettra de se maintenir en Afrique, si l'exubérance espagnole et italienne ne parviendra pas à étouffer ou à submergerla faible vitalité française. Autrefois se discutait passionnément cette autre question : les races européennes ne sont-elles pas condamnées à s'étioler puis à disparaître d'Afrique ? Les seules villes florissantes doivent-elles être les nécropoles algériennes? L'excédent des décès sur les naissances était si grand, si régulier qu'il ne laissait même pas entrevoir la possibilité de l'accroissement des Européens.

Histoire de la mortalité algérienne. — Des prophéties pessimistes du début, les statistiques ont montré la fausseté ; l'évolution de la mortalité européenne est fort suggestive. Tandis que dans les premières années, les décès sont très fréquents dans la colonie européenne,

qu'ils sont rapides et inquiétants, et tout à fait anormaux, cette mortalité s'affaiblit progressivement à partir de 1856, et devient plus régulière vers 1876. Nous distinguerons donc trois périodes dans l'histoire de cette mortalité ; une première de 1830 à 1856, période de mortalité excessive ; une seconde de 1856 à 1876, période de mortalité moyenne avec brusques ressauts, une troisième de 1876 à 1902, période de mortalité normale.

Les deux premières périodes ont été étudiées par le docteur Ricoux, mais cet auteur a eu selon nous le tort de mêler trop souvent à la question de mortalité générale celle des mortalités spéciales de chaque peuple, et de faire porter ses calculs sur des péricdes de durées inégales. Qu'il nous soit donc permis de reprendre cet historique.

Avant tout il est bon que nous fassions les mêmes réserves que lui sur la valeur des statistiques algériennes de 1830 à 1876. M. Val lier avait déjà dénoncé la méthode défectueuse qui avait présidé à leur établissement dans une brochure intitulée : « Du mouvement de la population européenne en Algérie ». Première cause d'erreur : les morts-nés en Algérie ont été comptés parmi les décès jusqu'en 1876, alors qu'ils n'entraient pas dans le chiffre des naissances. En France ils ne figurent pas dans le total des décès. Et il est fort difficile d'alléger les décès algériens du nombre exact des mort-nés. M. Vallier, qui l'a essayé, est parti d'un principe contestable : « Pour rendre les choses comparables, il faut donc retrancher les morts-nés du chiffre des décès algériens ; nous supposerons leur proportion égale en Algérie à ce qu'elle est en France depuis 10 ans, quoiqu'elle doive être beaucoup plus forte en Algérie,

pour des raisons diverses, parmi lesquelles la proportion double des naissances illégitimes. » Or la supposition est fausse, l'illégitimité n'ayant nullement augmenté la mortinatalité.

Deuxième cause d'erreurs : tantôt les décès militaires sont suivant le docteur Ricoux confondus avec ceux de la population civile ; tantôt on oublie de comprendre, parmi les décès civils, ceux survenus dans les hôpitaux militaires. « Cet oubli, ajoute cet auteur, est dû à ce que, dans la plupart des localités, les hôpitaux civils sont ouverts aux femmes seules, les hôpitaux militaires recevant dans des salles spéciales les malades hommes de la population civile. »

Ces irrégularités, ces causes d'erreurs furent minutieusement relevées par M. Vallier et corr'gées dans la mesure du possible, et ce sont les chiffres obtenus après correction qu'adopta le docteur Ricoux et que nous adoptons après lui. A partir de 1876, les statistiques des décès ne comprennent plus les morts-nés ; quant aux décès militaires, il est aisé de les séparer de l'ensemble puisque, pendant quinze ans, on a eu la précaution intelligente de les spécifier. Nos tableaux de mortalité reproduisent ces indications.

pe période de 1830 à 1856. — Pendant vingt-cinq ans, le taux de la mortalité européenne se maintient très élevé. Tandis qu'il atteint jusqu'à 93 0/0 en 1849, il ne descend que deux fois au-dessous de 40, la première en 1834 et la seconde en 1853 ; encore est-il de 39. Je ne parle pas de l'année 1830, au cours de laquelle la population civile est si peu dense qu'il n'est pas possible de faire entrer les quelques mois d'occupation française en ligne de compte dans ces calculs. C'est bien cette morta-

lité excessive qui a jeté un si mauvais renom sur le climat de l'Algérie, qui a fait naître les présomptions les plus fâcheuses sur les destinées de notre race en Afrique ; et, fait plus grave, cette intensité de la mort semblait persister et même s'aggraver puisqu'on constatait vers la fin de cette période une effrayante recrudescence.

Aussi que de causes de maladies et de mort ! A cette époque toutes les circonstances les plus défavorables étaient réunies pour multiplier la fréquence des décès et empêcher toute atténuation. Cette période est la période de la conquête, par conséquent des combats, des coups de main, des attaques ouvertes ou sournoises. L'hostilité des Arabes se traduit non seulement par quelques batailles rangées, généralement peu meurtrières et dont l'issue est connue d'avance, mais par des embuscades, des trahisons, des guets-apensoù périt un beaucoup plus grand nombre de nos soldats. Sans doute, il n'est pas à supposer que les soldats morts devant l'ennemi " aient été comptés parmi les décédés ordinaires ; mais combien n'étaient que blessés ! Combien, après un séjour à l'hôpital, mouraient de leurs blessures ! Et si ceux-là du moins venaient enfler le nombre des décès civils, est-il surprenant que le taux de la mortalité atteigne des proportions excessives ?

Mais les colons eux-mêmes étaient exposés aussi bien que les soldats aux balles ou aux coups de fiissa des bandits indigènes. La Mitidja n'a-t-elle pas, durant plusieurs années, été rendue presque inhabitable par les incursions des Hadjoutes ! Dure existence et combien éphémère que celle de ces immigrants qui devaient cultiver leur champ ou faucher leur prairie sous la protection de nos soldats ou qui n'allaient le travailler

qu'une pioche à la main et un fusil sur l'épaule ! De plus, toute terre que l'on défriche en Algérie provoque la fièvre. Actuellement, il est bien rare que, dans les premières années de création d'un centre, la population entière ne contracte pas les fièvres, lors même que ce village est bien situé, à une altitude élevée. Combien le paludisme devait-il faire de victimes, lorsque l'on défricha les terres basses, marécageuses, les terres de la pestilentielle Mitidja ! Or, depuis Clauzel, le rêve des colons fut de cultiver cette plaine, ce jardin d'Alger. Et de plus ces premiers colons, non habitués aux cultures de l'Afrique, commirent tous l'imprudence de remuer cette terre vierge au printemps, précisément au moment où les fortes chaleurs survenant allaient provoquer la décomposition des matières végétales et produire des émanations dangereuses. Ce n'est pas tout encore ; ajoutez que les Européens supportaient mal les chaleurs torrides de l'été africain, les brusques variations de température dans la saison des pluies ; ajoutez que leur installation domestique fut souvent très primitive et se borna à de simples cabanes en planches près d'un sol défoncé et malsain ; ajoutez enfin que leur alimentation laissait à désirer, qu'ils ne surent point s'abstenir de l'alcool plus pernicieux en Afrique qu'en Europe, et concluez que cette mortalité anormale devait nécessairement se produire.

Quant aux taux extrêmes auxquels s'éleva parfois la mortalité mais dans lesquels elle ne persista pas, les causes de cette surélévation sont faciles à deviner. En 1839, on atteint 71 0/0. Mais cette année est celle durant laquelle la cavalerie d'Abdelkader envahit la plaine de la Mitidja, détruisit les fermes européennes qui y avaient été édifiées et en massacra une partie des habitants ; ce

fut aussi une année où sévit avec une extrême intensité la fièvre paludéenne, probablement parce que les pluies du printemps se produisirent assez tard.

En 1849, cette mortalité atteint le chiffre inouï de 93 0/0 : sur 10 habitants, un serait mort. Le chiffre de la population fléchit et, de 115,101, tomba à 112,607. Et pourtant on se rappelle que 1849 a été une année de forte immigration ; de Paris, on avait continué à diriger sur les colonies agricoles de l'Algérie, créées avec les 50 millions votées par l'Assemblée Nationale, le trop plein des ateliers nationaux. Mais ne voit-on pas que cette mortalité est le résultat de la première crise d'acclimatement de cette population ouvrière parisienne, déversée en Afrique en 1848 et 1849. Plus le nombre des nouveaux colons fut grand, et plus la mortalité devait être excessive. Une autre cause contribua puissamment à enfler le chiffre des décès ; une terrible épidémie de choléra se déclara en cette année ; jamais elle n'avait été aussi meurtrière ; elle trouvait en effet dans ces groupes d'immigrants, à peine installés, dénués de ressources, un milieu tout préparé. L'épidémie dura trois ans jusqu'en 1851 : de là le taux de 56 en 1850 et celui de 54 en 1851.

Prépondérante en effet est l'action des épidémies sur l'élévation subite et temporaire de la mortalité générale^ En 1835, aggravation soudaine de cette mortalité : les décès passent de 374 à 696, le taux de 39 à 61. La cause en est une première incursion du choléra en Algérie. En 1837, le nombre des décès double encore sur celui de l'année précédente, le taux monte de 48 à 61. Toujours même cause : nouvelle épidémie cholérique. Enfin en 1846, on compte près d'un tiers de plus de morts qu'en 1845 : 5,826 au lieu de 4,139. Brusque ascension du

taux de la mortalité : 54 au lieu de 41. Cause effective,, une de ces meurtrières épidémies de variole qui causent parfois dans l'élément indigène d'effroyables ravages et qui par contagion atteignent les Européens.

Mais ces maladies, comme les autres causes plus générales que nous avons énumérées, pouvaient perdre de leur acuité : quelques-unes même devaient nécessairement disparaître.

Mortalité européenne de 1830 à 1876

ANNÉES DÉCÈS \ POPULATION Rapport

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