‹ Le peuple algérienChapitre 57 sur 104 · FILLES · texte numérisé non relu

FILLES

« Adulte ou eniant, concluait-il, le sexe mâle est toujours et de beaucoup plus éprouvé que le sexe féminin, mais l'homme à un plus haut degré que le petit garçon ».

Le fait était curieux au point de vue démographique et grave au point de vue national ; aussi, le docteur Ricoux enveloppa-t-il ses affirmations de toutes sortes de réserves et de restrictions. Peut-être les décès militaires venaient-ils augmenter la somme des décès masculins et exagérer la proportion de ces derniers dans leur comparaison avec ceux de l'autre sexe ; cependant, pour certaines années, la confusion n'avait certainement pas été faite; et puis, chez les nations étrangères qui ne fournissaient aucun décès militaire, cette même exagération de la mortalité masculine était constatée. En définitive, ce statisticien, ne sachant que conclure, rejetait toute la faute sur la mauvaise tenue des statistiques officielles, sur des fautes d'addition ou des erreurs d'impression.

A la lecture de l'ouvrage de cet auteur et à l'examen

des documents qu'il contenait, le docteur Bertillon, qui croyait peu à l'acclimatement des Français en Algérie, reprit la question dans la préface qu'il écrivit pour le livre du docteur Ricoux et souligna l'importance de cette mortalité masculine excessive. « Il s'agit de savoir, dit-il éloquemment, si ce puissant soleil d'Afrique qui sème presque en pure perte tant de forces vives sur les landes algériennes pourra enfin bénéficier aux hommes de l'Europe/ à ceux de la France autrement experts dans l'art de détourner à leur profit les forces de la nature. Les grands et forts Romains d'autrefois l'ont tenté, ils ont été vaincus ! Eux qui, partout où ils ont mis le pied en Europe, y ont implanté à jamais leur langue, leur loi, leur administration, n'ont rien laissé sur la terre africaine que les restes inanimés de leurs constructions, vains fossiles d'une prospérité qui a péri dès qu'elle a cessé d'être ravitaillée par la mère-patrie, car ce ne sont pas les faibles indigènes non plus que les torrents éphémères des conquérants qui l'ont détruite; l'on n'anéantit pas ainsi le sang romain ; mais c'est le soleil africain qui l'a desséché ! Et ainsi ont péri tous les peuples conquérants indo-européens, et ils sont nombreux (Persans, Grecs, Romains, Vandales, Français, Anglais, etc., etc.), qui, depuis les temps historiques, ont été attirés par les richesses africaines. Ne semble-til pas que ce soit témérité que de recommencer une expérience si souvent tentée en vain ?

« Y a-t-il acclimatement possible, probable f...

« Même après la lecture de votre livre, j'en doute encore, car enfin quelle résistance ofïre-t-elle une race dont un seul sexe s'accroit, tandis que, pour l'autre sexe, les décès surpassent les naissances. Ce sexe masculin, toujours déclinant, ne peut donc se soutenir que

s'il est incessamment ravitaillé par la mère-patrie? Dans des conditions aussi précaires, pouvons-nous le dire acclimaté ? Je sais bien que l'on peut fonder quelque espérance sur la sélection qui, à la longue, assurant la prédominance aux mâles issus des meilleurs croisements, formera enfin un type adapté au sol africain. Mais combien de siècles et de douleurs pour atteindre un tel résultat qu'un peu de science et d'art abrégerai ».

Est-il bien vrai que le sexe masculin soit toujours déclinant en Algérie ? Des siècles seront-ils donc nécessaires pour la création de ce mâle adapté au sol africain? Ne nous payons ni de grands mots, ni de dangereuses illusions. Allons aux faits et restons dans le domaine des faits. D'après les statistiques que nous possédons sur la période de 1876 à 1903, les décès masculins l'emportent-ils sur les décès féminins, et dans quelle proportion ? Ces décès sont-ils compensés par des naissances de même sexe ? Et, si cette supériorité de la mortalité masculine est réelle, à quel âge se produit-elle surtout et pour quelles causes ?

Il est assez malaisé de fixer exactement les taux de la mortalité masculine et féminine en Algérie, même pour une période rapprochée de la nôtre. Car, pour obtenir ces deux rapports, il faudrait posséder : 1° le chiffre exact de la population masculine et celui de la population féminine ; 2" l'analyse détaillée des décès de ces deux groupes. Les statistiques officielles sont assez complètes en ce qui concerne l'Etat-Civil. Elles nous fournissent par exemple une répartition des décès masculins et féminins entre les nationalités d'origine, elles indiquent même le nombre des décès militaires qui entrent dans la somme des décès masculins de 1876 à 1890 ; elles

offrent par là des détails précieux pour des comparaisons nécessaires. Mais, et nous l'avons déjà souvent remarqué, les dénombrements algériens ne comportent ni la même précision, ni la même analyse détaillée. Ainsi, ni en 1876, ni en 1881, ils ne contiennent un tableau de la répartition de la population entre les deux sexes. En 188^, on en trouve un, mais, dans cette population présente, l'armée est comprise ; en 1891, même tableau, cette fois-ci sans l'armée ; en 1896, on revient à la méthode de 1886 et le tableau de répartition des sexes contient l'armée ; enfin en 1901, on va au plus court, on supprime le tableau. Avec de pareils éléments, la comparaison entre ces deux sortes de décès et la population correspondante n'est possible que d'une façon intermittente.

En 1886, le sexe masculin, y compris l'armée, est représenté dans la colonie par 281,262 individus ; le sexe féminin par 194,932. Le premier de ces chiffres nous paraît beaucoup trop fort ; car, cinq ans après, il tombe, sans le concours de l'armée, il est vrai, à 243,411, mais, le contingent militaire français n'ayant jamais été à cette époque supérieur à 40,000 hommes, il faudrait donc supposer que la population masculine de la colonie n'a pas progressé durant ces cinq ans, alors que la population féminine gagnait 22,000 âmes. Aussi ne faisons-nous pas grand cas des deux moyennes obtenues : 28 pour le sexe masculin, 27 pour le sexe féminin. En 1891, les hommes. sans l'armée sont 243,411, les femmes 216,730. Mais, en cette année 1891, s'arrête la spécialisation faite jusque-là des décès militaires qui désormais se confondront avec les décès civils. Force nous est dore de comparer le chiffre de 243,411 avec celui de la mortalité civile de 1890 : on obtient 37 tandis

Mortalité par sexe (1876-1904)

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