LA FUSION ÉCONOMIQUE
Rapports entre la population et la richesse. —
Dans son rapport sur la colonisation en Algérie, M. Labiche disait : « Il est une condition qui domine dans l'examen des conditions de peuplement d'une colonie et dont il faut ne pas omettre de tenir compte pour l'appréciation des résultats que nous nous appliquons à mettre en lumière relativement à l'Algérie : c'est que la question économique, l'attrait des avantages immédiats qu'offre aux immigrants le pays à coloniser prime toute autre question, au point de vue de l'action déterminante exercée sur le mouvement de la population. » Rien n'est plus exact ; les faits économiques, dans notre siècle surtout où se manifestent chez tous les peuples et dans toutes les classes de la société d'unanimes et ardentes aspirations vers la richesse, sont les facteurs les plus actifs et les plus constants de tous les changements que la démographie enregistre dans l'état social d'une nation. Il s'ensuit que pour donner à ces études de démographie algérienne toute leur valeur, pour préciser les causes déterminantes des progrès tantôt lents, tantôt rapides de la population, il importe d'esquisser un tableau fidèle de ses ressources économiques. Toutefois cette étude ne saurait entrer dans le détail des faits ni envisager cette richesse en elle-même; il s'agit simplement de rappeler les lignes générales de cette économie politique algé-
rienne et de rechercher les rapports qui nécessairement existent entre les transformations économiques et les mouvements sociaux de la colonie. Entreprises dans ce but, considérées sous ce jour et pour ainsi dire sous cet angle, ces recherches entrent naturellement dans le cadre de ce travail qui prétend rester une simple étude démographique.
Or l'Algérie a été jusqu'à ces derniers temps une colonie essentiellement agricole ; presque tous ses produits, elle les a tirés de la culture de la terre. Faute de combustible minéral, surtout de la houille, la grande industrie n'y a pas trouvé des conditions favorables pour s'y établir. Aussi les matières premières qu'elle tirait de son agriculture, ou celles qu'elle extrayait de son sous-sol étaient-elles dirigées vers les grandes villes industrielles de l'Europe où elles étaient travaillées et transformées ; quelques-unes d'entre elles revenaient ensuite sous forme de produits manufacturés ou de denrées alimentaires ; à ce point de vue, l'Algérie eût été considérée aux XVIIe et XVIIIe siècles comme la colonie idéale. Il semble bien qu'il ne doive plus en être tout-à-fait ainsi dans l'avenir; peut-être à la période purement agricole qu'elle a traversée doit se substituer une période plus industrielle; quelques économistes du moins croient reconnaître à certains signes que va naître pour l'Afrique du Nord une époque d'activité nouvelle. Mais s'ouvrît-elle demain, elle n'aura quelque effet que sur les destinées futures de la population, non sur sa situation passée ou présente. C'est l'agriculture, l'agriculture seule qu'il convient donc d'étudier ; mesurer ses progrès reviendra à mesurer sinon les richesses, au sens strict du mot, mais les ressources dont peut disposer la population algérienne. On nous objectera sans doute que
l'appréciation sincère de ces ressources économiques n'est pas possible, que seules des statistiques consciencieusement tenues pourraient le permettre et que, dans l'état où elles se trouvent actuellement, souvent incohérentes et parfois erronées, elles ne fournissent que des documents sans valeur, dont il est prudent de se méfier. Malgré les sévères critiques dont elles ont été l'objet de la part de l'auteur des « Réalités algériennes », il serait excessif de n'en faire aucun cas, d'autant qu'en pareille matière les chiffres ne peuvent avoir qu'une valeur approchée et que, pour le but que nous poursuivons, seuls les résultats généraux nous intéressent. Ce n'est d'ailleurs qu'après les avoir soumises, comme tout document, à un examen critique que nous nous en servirons.
Cette étude générale des rapports de la population algérienne et des richesses de la colonie nous amènera à une autre plus spéciale beaucoup plus délicate et malaisée, celle de la contribution de chaque nationalité à cette production. Quelles aptitudes particulières a apportées dans l'œuvre de la colonisation algérienne chacun de ces peuples ? Quelle part revient aux Français ? quelles aux Espagnols, aux Italiens, aux Maltais? Notamment, au sujet de la possession de la terre,, estelle restée entre les mains de nos nationaux ou est-elle passée entre celles des Etrangers ? Enfin, y a-t-il eu fusion économique ou simple juxtaposition de producteurs et de commerçants, accord ou conflit des intérêts?
Qu'on nous permette enfin, avant d'aborder ce sujet si délicat, une simple remarque ! Puisqu'on juge de la richesse de l'Algérie d'après ses produits agricoles, il est indispensable de ne point rétrécir son champ d'observation à quelques années ; car, à cause des grandes
variations climatériques de 1'Afiique du Nord, à cause de cette loi d'oscillation d'après laquelle à quatre années pluvieuses succèdent souvent quatre années sèches, aux vaches grasses les vaches maigres, les rendements des cultures sont sujets à des variations énormes, inconnues dans les pays européens. Et, si Ton n'y prend garde, suivant les périodes envisagées, on peut être amené de la meilleure foi du monde à pousser très au noir le tableau ou à le présenter sous des couleurs éclatantes. Pays de contraste, pays de mirage ou d'illusion où il est malaisé d'apprécier la réalité sous ses formes changeantes ; pays, de çofs où les opinions les plus extrêmes se rencontrent et se heurtent. Peut-être, puisqu'on est si peu d'accord sur les réalités économiques de la colonie, nous sera-t-il permis d'apporter sur ce sujet si contesté quelques éclaircissements en observant ses réalités démographiques, les deux ordres de faits étant très intimement liés l'un à l'autre.
Les céréales, la vigne ; leurs productions et les mouvements démographiques. — Presque tous les économistes ont cherché dans la variation des rendements de la culture du blé et la fluctuation des prix de cette matière alimentaire la cause des mouvements démographiques. Quetelet, le premier, avait essayé dans sa Physique Sociale de démontrer ces relations. « Il est remarquable, disait-il que les épidémies, les disettes et tous les grands fléaux n'exercent pas seulement une influence sensible sur le nombre des décès, mais encore sur la quantité des mariages et des naissances. Il ne suit certainement pas de ce que les vivres sont un peu
plus chers une année -qu'il doive en résulter nécessairement moins de naissances et moins de mariages, parce que l'influence de cet accroissement de prix peut être masquée par une autre cause ; mais, quand la cherté des vivres est bien marquée et qu'il y a véritablement disette, on a les plus grandes probabilités de la trouver inscrite sur les livres des mariages et des naissances. » Et plus loin, après avoir cité comme exemple les Pays- Bas, il ajoutait : « En général les privations ne sont pas seulement mortelles pour l'espèce humaine, elles arrêtent encore son développement ; leur influence ne se fait pas toujours sentir immédiatement, souvent on l'aperçoit encore longtemps après que la cause a cessé d'agir. » Cette théorie a été adoptée par les écrivains allemands et belges, et en Allemagne on la retrouve même longuement développée dans des publications officielles. En 1892 le gouvernement allemand donnait sous le titre Stand und Bewegung der Bevolkerung , Statistik der Deutschen Reichs, neue folge, band, 44, une série de tableaux et de graphiques où il comparait le prix du seigle d'un côté, et de l'autre les naissances, les décès et les mariages de 1841 à 1885 en Allemagne. Entre autres commentaires de ces documents on y lisait : « Quand on compare la courbe du prix du blé avec celle des chiffres des mariages, on ne peut méconnaître que ces derniers correspondent avec le prix du blé, de telle façon que les hauts prix se rencontrent avec peu de mariages, les bas prix avec beaucoup de mariages. Cette courbe paraît être, pour cette raison, le reflet de l'autre... Pour se rendre compte clairement de cette connexion, on doit avant tout considérer que le haut prix du blé est la conséquence d'une récolte défavorable et que le bas prix est la conséquence d'une récolte
Tableau
comparatif des production*
ANNÉES