‹ Le peuple algérienChapitre 76 sur 104 · PRODUCTION · texte numérisé non relu

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favorable ; on doit également considérer qu'une bonne récolte est principalement la "cause d'une grande nuptialité, tout au moins pour la population delà campagne ; car une bonne récolte rapporte au travailleur un bon profit et augmente sa confiance dans l'avenir. D'autre part les hauts prix rendent difficile la fondation d'un ménage, principalement pour les habitants de la ville, tandis que les bas prix la facilitent. On peut expliquer que la relation que nous indiquons ressort plus clairement dans les premières décades, en considérant le peu de développement qu'avait le trafic à cette époque reculée, qui faisait que la concurrence des pays étrangers se faisait peu sentir sur le marché des grains. »

Cette théorie suppose en effet comme admis un certain nombre de prémisses, entre autres celle-ci : dans un pays, le haut prix du blé est la conséquence d'une récolte défavorable. Or, à ce principe, le développement économique moderne a apporté de singulières atténuations. Certains pays, qui se trouvent dans des conditions éminemment favorables pour la production des céréales, en exportent des quantités énormes et à des prix souvent très bas, si bien que les relations naturelles entre les lois économiques et les lois démographiques n'apparaissent plus avec la même netteté chez les nations qui ont reçu ces stocks de blé. Et puis, il est sage de ne point restreindre entièrement l'étude de l'influence exercée sur les mariages, les naissances et les décès par l'état économique général à celle toute particulière que ces mêmes phénomènes subissent du fait d'une année de disette ou d'abondance en céréales. En somme Quetelet parlait de la cherté générale des vivres et ne citait le froment que comme la matière indispensable à la vie chez quelques peuples et. celle dont lesj^rix de

vente, suivant qu'ils étaient plus ou moins élevés, étaient les signes auxquels on pouvait juger de la facilité ou de la difficulté de l'existence. Nous ne bornerons donc point cet exposé à la seule production du blé dans la colonie.

L'Algérie se prête d'ailleurs fort bien à une étude de ce genre ; c'est un pays où la culture des céréales est pratiquée de temps immémorial et avec succès ; le pain est la base de l'alimentation des populations tant européennes qu'indigènes. Et la climatologie spéciale est telle qu'on y observe presque régulièrement des périodes de grande abondance et d'autres de réelle disette. On peut donc espérer trouver là une confirmation ou une infîrmation éclatante de ce système.

Les variations dans les récoltes de céréales en Algérie tiennent à deux causes : d'abord à la climatologie spéciale de l'Afrique du Nord, puis aux imperfections de la culture. Ce n'est point tant l'insuffisance des précipitations pluviales que l'inégale répartition des chutes d'eau à travers les saisons qui nuit au rendement. Les céréales sont cultivées avec succès dans des régions où la tranche d'eau recuillie pendant toute l'année n'est pas supérieure à 500mm, et il y a peu de parties de l'Algérie, même sur les Hauts-Plateaux, qui ne bénéficient pas annuellement de cette quantité d'eau. Mais ces pluies, véritables abats-d'eau, tombent violemment durant quelques jours de tempête ; elles noient et inondent tout le pays. Après quoi on attend des mois entiers sans que la terre reçoive la plus petite ondée. Encore ces chutes d'eau torrentielles se produisent-elles durant l'hiver £t cessent-elles dès qu'arrivent les chaleurs et par suite les fortes évaporations. — Peut-être aussi fauU-il attribuer, aux brusques variations de température des cou-

ches voisines du sol, l'état précaire dans lequel est restée cette culture ; depuis quelques années, on étudie mieux le climat algérien; des expériences des plus intéressantes se poursuivent qui montrent la répartition très inégale des températures à proximité ou à quelque distance de la terre. Les réfrigérations par rayonnement nocturne atteignent ici une intensité remarquable et causent le dépérissement de la plante. « En tout cas, dit M. Macquart, dans ses réalités algériennes, il ne faut pas espérer que les colons algériens pourront obtenir jamais, sauf dans des cas tout à fait exceptionnels, des rendements simplement analogues aux nôtres. Car, en dépit de toutes les meilleures conditions possibles, ils auront toujours contre eux le climat, — et je n'entends pas tant par là les chaleurs torrides de l'été africain ou l'absence de pluies opportunes, mais le froid, ce froid dont la méthode de M. Ch. Rivière a révélé l'existence et l'intensité ; — car c'est à ces minima nocturnes réitérés dans la couche inférieure de l'air qu'il faut attribuer surtout le faible rendement des céréaies algériennes, dont les épis portés sur de courts chaumes sont soumis au printemps à des oscillations quotidiennes de température qui les font passer presque instantanément d'un froid rigoureux à la plus aride insolation, ainsi qu'en témoigne, au surplus, la dessication de l'extrémité des feuilles. » S'il est incontestable que ces froids des basses couches de lai r, c'est-à-dire de celles où vivent et se développent les plantes, sont actuellement des faits constatés et admis, s'il est vrai qu'ils exercent un effet très appréciable sur la vigueur de la végétation herbacée, nous croyons qu'avec la même méthode et des procédés analogues de mesure thermométrique, on ferait des

constatations semblables dans tous les pays méditerranéens à ciel souvent limpide et partant à rayonnement intense. L'Algérie ne nous paraît pas soumise à une climature plus anormale et plus spéciale que d'autres pays méditerranéens où des observations analogues n'ont pas encore été tentées. Quoi qu'il en soit de cette circonstance défavorable à la culture des céréales algériennes, il est d'autres causes de leur rendement inférieur qui sont beaucoup plus sous la dépendance de l'homme et qui, si elles disparaissaient, amélioreraient dans des proportions inespérées les récoltes. Alors on ne parlerait sans doute plus des froids noirs, sinon pour expliquer certaines anomalies comme la gelée qui amena, il y a trois ou quatre ans et au mois de mai, la perte des blés du Sersou. Nul Algérien n'ignore que l'usage des engrais pour céréales est à peu près inconnu dans la colonie, que trop souvent les terres après un assolement insuffisant reçoivent des semences en blé, que les labours préparatoires et les labours profonds n'ont été vulgarisés que récemment chez les Européens et sont à peu près inconnus des Indigènes. Ces pratiques d'une agriculture rudimentaire se modifient de nos jours mais lentement. Après avoir été sinon abandonnée, du moins négligée par les Européens qu'attiraient les rendements plus rémunérateurs des beaux vignobles de la colonie, la culture des céréales est à nouveau reprise, recherchée, et tout laisse espérer que, plus intelligemment conduite, elle réservera aux colons français des bénéfices moins aléatoires que ceux de la vigne. Elle a fait la fortune des régions de Sidi-bel-Abbôs et de Sétif. » Après avoir fait la richesse de ces deux admirables plateaux, dit M. Legrand, dans son rapport sur le budget de 1905, et ranimé des centres dont l'avenir semblait

perdu, elle a transformé certains coins de la vallée du Chélif considérés jusqu'ici comme des lieux de misère et qui, à la faveur d'une série de belles récoltes de céréales, ont vu le prix de leurs terres, même non irriguées, hausser dans des proportions inespérées. » Mieux encore, dans les dernières ventes de terres domaniales, les terres à blé du département de Constantine ont été si vivement disputées par les acquéreurs, que les prix consentis ont dépassé toutes les espérances de l'administration.

Variations dans la plus ou moins grande faveur dont cette culture a été l'objet dans l'esprit des colons algériens, transformation des procédés de culture, grandes oscillations thermométriques, différences énormes entre les chutes d'eau annuelle et inégale répartition de ces pluies entre les saisons et à travers les landes algériennes, tout cela devait avoir pour inéluctable conséquence des variations analogues dans les rendements des céréales en Algérie. Qu'on jette un simple coup d'œil sur le tableau que nous avons dressé des récoltes obtenues depuis 1872 par les Européens ! En 1875, année exceptionnellement favorisée, la production s'éleva à 4,028,927 quintaux métriques tant en blé dur et tendre qu'en orge et en avoine ; deux ans après, en 1877, elle descend à 2,131,234, soit la moitié moins. Autre exemple plus remarquable : en 1881, année très sèche, ces mêmes céréales réunis ne rapportent plus aux Européens que 1,683,602; c'est le chiffre le plus bas auquel soit tombée cette production pendant ces trente-trois ans ; or, Tannée suivante, elle montait par un saut brusque à 3,744,803, et deux ans plus tard elle dépassait même les rendements de 1875 et donnait 4.o0".409. En outre, il faut savoir le reconnaître, et

M. Burdeau l'a déjà fait dans son rapport sur le budget de 1892, il y a depuis plusieurs années une plus grande stabilité dans les récoltes et l'on ne constate plus ni des chutes aussi brusques, ni des relèvements aussi marqués.

Au lieu de considérer les rendements réels de chaque année, prenons des périodes quinquennales et recherchons quelle est la production annuelle moyenne dans chacune d'elles, cela marquera les progrès de cette culture. Nous obtenons :

lie 1875-1879 2.761.870

Ici, les variations excessives disparaissent. Ce qui surprend au contraire, c'est la fixité, l'égalité des moyennes pendant les quatre périodes quinquennales qui s'étendent de 1880 à 1900. Il y eut même un recul d'une centaine de milliers de quintaux de la troisième sur la seconde période, et les résultats de la quatrième ne dépassèrent que faiblement ceux obtenus dix ans auparavant. Les progrès ne commencent à devenir sensibles qu'après 1895, et ils ne sont réguliers et considérables que dans la dernière période, de 1900 à 1904. Pour s'expliquer cette lenteur dans la progression au début' cette rapidité à la fin, il convient de rapprocher la culture des céréales de celle de la vigne qui fut une des grandes espérances des colons algériens. Fait digne d'être retenu, le fléchissement constaté de 1885 à 1889

correspond exactement à la période au cours de laquelle la culture de la vigne prit un vigoureux essor et s'étendit sur plus de 50,000 hectares. Comparez plutôt les chiffres ci-après : la culture des céréales reste stationnai re de 1880 à 1890 ; on lui consacrait en 1885 402,348 hectares ; on lui consacre en 1889, 404,303. La surface emblavée reste donc la même, les colons ne sont point attirés vers cette culture. N'est-il pas évident que les rendements doivent se maintenir ce qu'ils étaient ou plutôt doivent diminuer ? Car la faveur dont jouissait la vigne lui fait réserver les meilleures terres. Durant ce même laps de temps, la superficie du vignoble qui couvrait 06, 006 hectares en 1884, passe à 106,3ol en 1889 ; elle a donc presque doublé. Toutes les forces vives de l'agriculture algérienne se sont alors tournées vers cette nouvelle culture et, parmi les causes les plus actives des mouvements démographiques, il ne nous faudra point seulement compter avec les récoltes en céréales, il faudra tenir compte aussi des produits du vignoble algérien.

Or si l'on compare les statistiques démographiques et celles de ces deux produits de l'agriculture de la colonie, découvre-t-on entre ces deux ordres de faits des relations nécessaires ? Sans doute à s'en tenir aux lignes générales, à voir les choses de haut et dans leur ensemble, les progrès des unes correspondent aux progrès des autres. L'augmentation des rendements en céréales et l'accroissement des produits du vignoble concordent avec les excédents de population enregistrés par chaque dénombrement ; notamment les chiffres des mariages s'harmonisent le mieux avec ceux qui notent les progrès économiques. Il est même possible d'établir entre une année de bonne récolte et les mariages qui ont

été contractés cette même année ou l'année suivante une relation à peu près constante. C'est ainsi qu'après 1898, année où la récolte en céréales fut de 4,394,165 quintaux métriques et celle du vignoble algérien de 5,537,477 hectolitres, le nombre des mariages qui jusque-là avait toujours été inférieur à 4,000, dépasse désormais ce chiffre ; en 1899, il fut porté subitement à 4,211, gagnant 400 unités.

Sur la mortalité, les effets de l'état économique et des variations qu'il éprouve nous paraissent hors de doute, pourvu toutefois que l'on s'en tienne à des observations générales. Incontestablement, l'aisance plus grande a amené une diminution dans la mortalité. La relation ressort avec une évidence qui s'impose des deux tableaux mis en présence. Tant que les cultures de céréales restent stationnaires, tant que le vignoble qui se plante coûte plus qu'il ne produit, la mortalité reste élevée ; c'est même à ce moment que, pour une population moins nombreuse que celle d'aujourd'hui., elle atteint son chiffre maximum. Voyez en effet la concordance : dans la période 1885-1889, où la moyenne des récoltes en blé est tombée à 3,102,451, les décès montent de 13,286 à 14,077, de 14,076 à 15,567, et de 15,567 à 16,188. Quinze ans après, alors que l'ensemble de cette population européenne a gagné plus de 100,000 âmes, mais a aussi augmenté ses ressources, ces décès tombent d'abord à 13,361, puis au-dessous de 13,000 à 12,919, puis au-dessous de 12,000 à 11,162. Nous mettons à part l'année 1904, absolument anormale à cause des nombreux cas de fièvre qui décimèrent les habitants des campagnes. N'y a-t-il pas là une corrélation remarquable que nous ne prétendons pas expliquer uniquement par l'influence des phénomènes éccnomi-

ques sur les mouvements démographiques, mais qui marque cependant à notre avis l'existence de quelques liens entre ces faits.

La natalité n'a-t-elle pas été aussi sous la dépendance de ces progrès économiques de la population ? Je dis progrès économiques, car tandis que la population augmentait d'un quart, la production des céréales gagnait 2 5 et celles du vignoble 3 5 environ. Or, les naissances, qui en 1889 avaient atteint 18,071, ne se sont plus élevées à ce chiffre depuis cette date. Elles ont au contraire diminué, sans cependant décroître dans les mêmes proportions que les décès. Cette décroissance paraît donc infirmer la théorie de Quetelet et confirmer celle de Bertillon.

On connaît cette dernière : la diminution de la natalité serait due aux progrès de la civilisation et à l'esprit de prévoyance qu'engendrent l'aisance et la richesse ; a Nous avons constaté, disait-il, que la diminution si prononcée de la natalité en France paraît être un résultat nécessaire de l'exhaussement du niveau des couches inférieures appelées à la propriété et à une aisance relative ; mouvement qui change peu à peu des prolétaires en hommes très intéressés à conserver leur patrimoine dans son intégrité et ne prévoyant qu'avec peine son démembrement même après eux. D'ailleurs ce serf, ce manant monté en dignité, devenu propriétaire ennobli, a pris de graves et touchants soucis ; non seulement il doit élever sa famille, mais il ne veut pas qu'elle redescende aux couches inférieures, dont il connaît les douleurs et dont il a eu tant de peine à s'élever. Ce n'est pas lui dont on endormira la vigilance, qui consentira à ne pas s'inquiéter, à se décharger sur la providence de cette grave responsabilité. » Si ces

lignes n'ont pas été écrites pour l'Algérie, elles s'appliquent en tous points à la population a^érienne. Cette théorie trouve de ce côté-ci de la Méditerranée la plus éclatante de ses confirmations. Voici en effet une population française, transplantée sur un sol nouveau, où les terres ne manquent pas ; formée pour la plupart d'indigents, elle est prolifique pendant les premières années, tant que l'aisance n'est pas venue et avec elle les longs espoirs pour l'établissement des enfants. Que ses ressources augmentent, et sa natalité baisse, baisse toujours ; elle a repris ses habitudes de France, elle est égoïste pour elle-même et égoïste pour sa progéniture. Elle procrée moins. Et l'exemple est contagieux : voilà en effet une autre population étrangère : elle était très prolifique dans son pays d'origine, elle le resta dans les premiers temps de son établissement en Algérie. Le demeurera-t-elle ? Il semble que cette prolificité va diminuer. Sans doute, elle a encore dans son ensemble beaucoup d'enfants ; mais ce sont surtout les familles pauvres qui les engendrent, les familles qui viennent de débarquer ; les autres, celles qui depuis leur arrivée ont eu le temps d'amasser quelques ressources, se laissent moins tenter par les nombreuses progénitures. Simples indications, dira-t-on ; mais ce sont-là des signes avant-coureurs. Dans tous les cas cette décroissance générale de la natalité, concomitante d'un accroissement de la production générale, est un fait et un fait très suggestif.

Cette comparaison des naissances, décès et mariages algériens avec les deux productions principales de ce pays nous conduit donc à affirmer la dépendance étroite mais générale qu'il y a entre ces deux ordres de faits. Si les principes, affirmés par Quetelet et les statisticiens

allemands, ne se vérifient point dans les détails, qu'on se rappelle bien que nous sommes ici en présence d'une population coloniale en formation., que sa composition anormale et l'afflux annuel d'immigrants nouveaux y modifient sans cesse les résultats normaux des mouvements démographiques. Quant à la théorie de Bertillon, elle trouve dans la démographie algérienne un véritable cas d'expérimentation et un témoignage précieux de sa véracité.

La vigne et la population française. — Là ne

devraient point se borner nos recherches. Il serait curieux de faire un semblable rapprochement, en considérant à part chaque peuple et la culture à laquelle il se livre de préférence. Répétons une fois encore que de pareilles investigations seront bien délicates, vu l'imperfection des documents statistiques que nous possédons. Nous l'essaierons néanmoins pour la vigne et pour les primeurs. La culture de la vigne a été en Algérie une culture essentiellement française ; celle des primeurs a été, partiellement il est vrai, monopolisée par les étrangers.

Le développement, pris en ces vingt-cinq dernières années par le vignoble algérien, fut dû au dépérissement des vignes en France par suite de l'invasion du phylloxéra et à l'immunité dont jouissait à cette époque la colonie. Inévitablement la pensée de reconstituer leur vignoble à l'abri du terrible insecte devait venir aux habitants des départements méridionaux, les premiers frappés. Aussi, dès 1880, la superficie des terres complantées en vigne augmente-t-elle avec rapidité en Algé-

rie et la production suit une progression parallèle. Nous avons déjà donné les chiffres relatifs à la production. Voici ceux qui concernent la superficie en hectares (culture européenne) :

Développement du vignoble en Algérie.

Superficies

Ainsi qu'on le voit par ce tableau, il y a eu deux périodes de grande plantation en Algérie : une première de 1881 à 1888 et une seconde de 1897 à 1904. La période intermédiaire 1889 à 1896 n'a vu s'accroître ce vignoble que de 13,000 hectares.

Le vignoble est assez inégalement réparti entre les trois départements algériens : la statistique agricole de 1904 donne pour le département d'Oran qui arrive en tête 86,738 : pour celui d'Alger 64,752 et pour celui de Constantine 17,146. C'est dans les arrondissements où sont fixés surtout les Français que l'on note les plus grandes superficies plantées en vigne. Ainsi dans la province d'Alger, l'arrondissement d'Alger contient la

plus grande partie du vignoble de ce département, 54,799 sur 64,752 : et les vignes les plus belles s'étagent sur les coteaux du Sahel ou s'étendent dans la zone sèche de la Mitidja, là où domine l'élément français. En Oranie, répartition analogue : l'arrondissement d'Oran a 43,393 hectares affectés à cette culture, Mostaganem 16,560 et la plus grande partie de ces vignobles sont encore entre les mains de nos nationaux. Dans le département de l'est, Bône, Bougie et Philippeville venaient en tête avec des superficies respectives de 6,194, 3,491 et 3,425.

Au point de vue de la production, et malgré la moindre étendue de son vignoble, le département d'Alger s'est toujours placé au premier rang. Pour les deux dernières années, les récoltes ont été évaluées à :

Département d'Alger Département d'Oran

A quelle cause attribuer cette différence dans le rendement ? Vraisemblablement à une culture moins soignée du vignoble oranais. Dans les environs d'Alger, les vignes, plantées dans d'excellentes conditions et travaillées suivant les procédés usités en France, rapportent de 50 à 60 hectolitres à l'hectare; à Oran, la production varie entre 30 et 35.

Quant aux prix pratiqués, ils ont été au début très rémunérateurs, mais ils ont fléchi brusquement à certaines dates, en 1894 et en 1901, et sont actuellement très bas. La culture de la vigne en Algérie traverse une crise des plus graves : l'encombrement du marché de la Métropole, la concurrence que font aux vins d'Algérie sur ce marché les vins d'Espagne et d'Italie, les difficultés du

commerce algérien à s'ouvrir des débouchés à l'étranger sont autant de raisons du malaise économique qui pèse si lourdement sur la colonie. L'avenir de la culture de la vigne a paru à beaucoup sérieusement menacé par cette mévente continue.

Or c'est en même temps l'avenir de très nombreux colons français. Nous n'allons pas jusqu'à dire que les destinées de tous les Français sont liées à celles de la vigne, ce que quelques-uns ont pensé. Mais, de même que le développement de cette culture a favorisé l'immigration française, de même il est à craindre que son brusque arrêt n'ait une répercussion sur le déplacement des familles et des capitaux de la Métropole. Nous avons déjà montré les relations qui existent entre les mouvements démographiques de cette partie de la population algérienne et les variations dans la superficie et les rendements de ce vignoble.

Tant que la culture de la vigne ne fut pas entreprise dans la colonie, la mortalité et la natalité françaises restèrent assez élevées. En 1881, la mortalité fut de 29, 4, la natalité de 35. On était alors en présence d'une population composée d'un élément rural important et de colons peu fortunés, amenés à grand peine par la colonisation officielle. Mais, à partir de cette époque, des familles de viticulteurs s'installent, les capitaux abondent. Les campagnes se transforment et les villes surtout voient leur population s'enfler rapidement. De ce moment, les naissances et les décès devaient diminuer, et ils diminuent en effet. Les naissances tombent à 24 0/0 ; encore est-ce là un chiffre global concernant aussi bien la population des villes et celle des campagnes ; si une enquête avait lieu pour la seule population des villes, la proportion diminuerait. Les décès ont fléchi dans les

mêmes proportions; de 30, ils ont été ramenés à 25, puis à 20 et 21. N'y a-t-il pas là une coïncidence frappante et qui méritait d'être relevée ?

Les primeurs et la eolonie étrangère. — La culture de la vigne était presque tout entière entre les mains des Français ; celle des primeurs est accaparée par les étrangers. Observe-t-on entre les variations de cette culture et les mouvements de cette population des relations semblables à celles qui existent pour la vigne et les Français ?

L'extension de cette culture est trop récente pour que ses effets aient pu se traduire autrement que par un appel plus pressant de colons étrangers. Les mouvements démographiques n'en ont pas été affectés encore.

Le climat algérien ne convenait pas aux plantes tropicales : ce fut une folie que de vouloir les acclimater dans la colonie. De douloureux échecs et une connaissance plus complète des variations de la température ont rejeté dans le domaine des illusions toutes les espérances qu'on avait fondées sur le caféier, l'indigotier, etc. Cependant il existe sur le littoral un long ruban de terres à climat très doux, tiède pendant l'hiver, chaud durant l'été, véritable climat de serre chaude où, à défaut de plantes tropicales, poussent, même pendant la saison fraîche, les légumes d'Europe. On peut les semer deux fois en Algérie, aux premières pluies d'automne en septembre, aux premiers beaux jours d'hiver en février ; deux fois, en effet, sur cette côte méditerranéenne, la végétation, sollicitée ici par quelques ondées bienfaisantes, là par les chauds rayons du soleil, se met en mouvement. Printemps d'en haut, printemps d'en

bas, disent quelques-uns. Deux récoltes son! possibles et possibles à des époques où en Europe ces mêmes cultures plus tardives ne peuvent encore alimenter les marchés de leurs produits. L'Algérie et toute l'Afrique du Nord se trouvent donc placées dans de telles conditions qu'elles sont à même de devenir le jardin de l'Europe. Jardin sans étendue, objecte-t-on ; ce n'est en effet que dans la zone littorale, celle qui est constamment baignée par l'atmosphère marine que ces primeurs réussissent ; dès qu'on s'éloigne trop des côtes ou qu'un simple pli de terrain empêche l'influence marine de se faire sentir directement, les minima de température s'exagèrent et les plantes meurent ou la végétation s'arrête. Mais jardin de plusieurs milliers de kilomètres de longueur ! Et ce qu'il faut pour un jardin, ce ne sont pas de grandes étendues de terre, pourvu que les terres soient bonnes ; ce qu'il faut avant tout, ce sont les facilités de communication, les routes de terre, les voies ferrées, les services réguliers de transport maritime. Si vous ne pouvez pas assurer aux primeuristes cette sûreté, cette facilité et en même temps cette rapidité dans les relations commerciales, inutile d'encourager cette culture ; elle végétera et périclitera. Déjà tes grèves de Marseille ont failli lui être funestes. Mais si vous lui donnez tous ces avantages, vous verrez s'étendre ces cultures et grandir la population.

Ses progrès sont constants depuis quelques années ; pour les apprécier, on n'a que les statistiques des douanes et celles des postes, ces dernières relatives aux colis postaux. Je ne parle pas des statistiques agricoles, toujours vagues et critiquables. Voici d'abord les résultats enregistrés par les douanes à l'exportation pour les six dernières années :

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