MANŒUVRES
Français Etrangers
Sur 27 ouvriers, il y aurait donc 17 Français et 10 étrangers; sur 45 manœuvres, d'autre part, 24 seraient Français et 21 étrangers. Convenons qu'on était loin de s'attendre à de pareils résultats. Sans doute l'étonnement sera moins grand si l'on songe que, dans cette population ouvrière française, de très nombreux naturalisés sont comptés; ceux que la statistique, concernant les manœuvres et charretiers, regarde comme des étrangers parce que, fils d'étrangers, ils n'ont pas encore été saisis par la loi de naturalisation, sont considérés plus tard comme Français, lorsque ayant dépassé vingt ans ils sont devenus de véritables ouvriers. Mais ce n'est là qu'une atténuation. Ce qui surprendra, et ce qui ne sera accueilli qu'avec un scepticisme un peu railleur, c'est la présence dans la colonie d'une population ouvrière française dont le nombre dépasse celui de la population ouvrière étrangère.
Le même intérêt ne s'attache pas à la répartition des ouvrières et des enfants mineurs entre leurs diverses nationalités. Nous donnons ces chiffres pour mémoire :
Département d'Alger, (civil) . .
d'Oran, id. . . .
— de Constantine, id. . . .
Totaux
FEMMES
ENFANTS
Françaises Etrangères
Françaises
Etrangères
En présence de ces résultats, l'étonnement grandira encore, il deviendra de la stupéfaction. Comment? Voilà
un peuple, le peuple français, qui forme la classe aisée, riche, qui de plus n'a qu'une natalité insuffisante, et c'est lui qui fournirait à l'industrie algérienne la plus grande partie de ses jeunes apprentis, de ses jeunes travailleurs, alois surtout qu'à côté de lui il y a d'autres groupes étrangers moins fortunés, dont les familles sont nombreuses et ont souvent besoin pour vivre du travail de leurs enfants. Nous croyons fermement qu'en ce qui concerne au moins la catégorie des ouvriers et des manœuvres pour les hommes, et celle des femmes et des enfants, les statistiques sont incomplètes ou inexactes.
Dans ce monde ouvrier, la concurrence économique a été très vive et très inégale. Tandis que le colon agricole français recevait du gouvernement une concession gratuite et qu'il pouvait, à force de labeur sans doute et après avoir traversé de multiples épreuves, s'assurer des moyens suffisants d'existence, l'ouvrier industriel, livré à lui-même, sans protection et sans secours, était obligé de lutter dans des conditions fort défavorables contre les immigrants étrangers. L'ouvrier espagnol et italien se contentait d'un salaire modique; il venait de pays où la main-d'œuvre était peu payée et il trouvait dans les salaires qu'on lui offrait, dès son arrivée dans la colonie, des prix plus rémunérateurs de son travail que ceux qu'il avait l'habitude de toucher. Et, cela lui suffisait largement pour vivre; son régime alimentaire était peu compliqué : « Pour l'un un sac de riz et quelques pincées de piment et de safran; pour l'autre, une caisse de macaroni ou un baril de sardines salées, voilà de quoi satisfaire à tous les besoins ! » L'ouvrier français, au
contraire, venant d'un pays plus riche, exigeait des salaires plus élevés; il était accoutumé à une alimentation plus abondante et plus variée, à une habitation plus confortable, à des vêtements plus soignés, et toutes ces habitudes séculaires auxquelles il tenait comme à quelque chose de sa personne et de son être le mettaient dans un état d'infériorité Oui, les salaires qu'il recevait en Algérie étaient considérés par lui comme des salaires de famine alors que pour l'étranger ils constituaient une véritable prime à l'émigration .
« Devait-on, dit M. Billiard, comme les Etats-Unis d'Amérique à l'égard des célestes, opposer une digue légale à l'invasion menaçante ? Par cette mesure évidemment on levait l'obstacle économique qui repoussait la main-d'œuvre française : car, la concurrence étrangère abolie, le taux des salaires pour la première remontait à un chiffre rémunérateur. Mais à quelles graves réciprocités diplomatiques ce moyen révolutionnaire n'exposait-il pas nos nombreux compatriotes fixés chez les nations ainsi atteintes ?... D'autre part l'obstacle économique supprimé, restaient encore debout les obstacles d'ordre moral et physique, dont nous venons aussi de mesurer l'importance. Qui répondait que l'appât d'une rémunération même large suffît à déterminer le prolétariat français, à les surmonter ? Celui-ci fùt-il décidé à en courir les risques, était-il humain de le convier à une tâche que son défaut d'acclimatement ne rendait pour lui exécutable qu'au prix d'une effroyable mortalité ? Enfin ce renchérissement considérable de la main-d'œuvre n'offrait pas que des avantages : il devait porter' un contre-coup terrible aux finances, publiques et privées, de la colonie, peut-être paralyser à jamais, à coup sûr ralentir considérable-
ment le développement de notre possession africaine. D'un côté, bénéfices problématiques, d'un autre, inconvénients graves et certains, telles étaient les conséquences à prévoir. Elles suffirent, avec raison, à faire rejeter la simple solution prohibitive ».
Le Gouvernement français songea-t-il jamais à conjurer ce péril étranger en prenant une mesure si radicale? Nous ne le croyons pas, mais il essaya, autant qu'il était en son pouvoir et sans entraver le libre développement économique de la colonie, de rendre moins dangereuse pour les ouvriers français cette concurrence économique inégale. Il n'y a pas très longtemps, un gouverneur général, M. Laferrière, rappelait aux préfets algériens dans une circulaire célèbre que l'administration devait toute sa sollicitude aux ouvriers français : « Vous savez, disait-il, quelle active concurrence leur est faite par des ouvriers étrangers que des besoins moindres ou le sentiment d'une aptitude professionnelle moins sûre d'ellemême, amènent facilement à accepter des salaires inférieurs à la moyenne des salaires français. Il ne saurait assurément appartenir à l'autorité publique d'intervenir dans les contrats passés entre les particuliers et les ouvriers qu'ils emploient, à quelque nationalité que ceux-ci appartiennent. Mais j'estime qu'il peut en être autrement quand il s'agit de travaux ayant le caractère de travaux publics et exécutés sur les fonds du budget général ou local par les diverses administrations compétentes, Etat, départements, communes ou établissements publics. » Depuis cette époque, il est presque toujours stipulé dans les cahiers des charges des adjudications publiques qu'une certaine part sera réservée à la main-d'œuvre française, mais ces clauses sont-elles régulièrement observées? Et puis, lorsque
l'activité industrielle se ralentit, s'élèvent les plaintes des ouvriers français évincés par leurs rivaux étrangers.
Cette concurrence victorieuse a aussi d'autres causes. La législation française, en voulant protéger le travail national, a entouré l'emploi de la main-d'œuvre française de garanties qui effraient les petits patrons; si la loi sur les accidents du travail était appliquée à l'Algérie sans tempérament, elle créerait au bénéfice des ouvriers étrangers une prime à l'embauchage et rendrait plus pénible la situation de notre population ouvrière. Que de fois n'a-t-on pas fait remarquer aussi que l'inégalité des pensions versées aux victimes des accidents, suivant qu'elles étaient célibataires ou chargées de famille, faisait préférer par les employeurs les célibataires aux pères de famille. Belle façon en vérité de relever la natalité française! Enfin, la dernière loi militaire aurait des résultats désastreux en Algérie si elle avait pour conséquence d'imposer deux ans de service aux Français et aux naturalisés, alors que les Etrangers, notamment les Espagnols, continueraient à ne faire qu'un an.
Malgré ces conditions défavorables, les ouvriers Français trouvent à s'employer en Algérie où le travail abonde, et où les patrons ont souvent besoin de quelques travailleurs habiles pour diriger et entraîner les autres. Un grand industriel nous disait un jour : « Sans doute, les patrons ont pu se laisser tenter au début par le bas prix des salaires qu'ils payaient aux étrangers ; mais ils sont vite revenus de leur erreur, quand ils ont vu le travail moins bien fait et même moins rapidement fait. La comparaison a été toute à l'honneur de nos nationaux. » D'autant que l'affaissement des salaires ne s'est pas longtemps maintenu; les ouvriers étrangers qui se contentaient de gains journaliers très modestes
sont bientôt devenus exigeants; ils ont prétendu être payés comme les ouvriers français. Assimilation économique inéluctable qui a quelquefois tourné à leur désavantage ! Leur aptitude professionnelle étant moindre, ils se sont vus préférer les ouvriers français. Et comme d'autre part la place qu'ils pouvaient occuper leur était disputée et souvent enlevée par de nouveaux immigrants leurs compatriotes, ils ont été les premiers à demander que l'on ne laissât point débarquer avec tant de facilité ces ouvriers nouveaux.
Ces doléances de la population ouvrière, très vives vers 1898-99, ont cessé depuis cette époque; car, avec l'emprunt contracté, de grands travaux publics et privés ont été entrepris : travaux hydrauliques, constructions de ponts, ouverture de routes, édification de nombreuses maisons particulières. — Les ouvriers ne chôment plus.— Dans ce travail en commun, des liens de solidarité s'établissent, des relations sociales se créent. Ce n'est plus la concurrence entre des ouvriers dont les intérêts économiques sont opposés; c'est l'émulation pacifique entre des hommes dont les intérêts sociaux sont identiques.
L'Algérie n'est ni le pays à la terre merveilleusement féconde et au climat enchanteur qu'ont rêvé quelques enthousiastes, ni la contrée irrémédiablement pauvre et bonne seulement pour les Arabes qu'y ont vue quelques théoriciens. Bonne pour les indigènes, elle a été jugée depuis longtemps bonne aussi pour des Européens et pour des Français,, et je ne parle pas de ceux qui y ont été attirés par la colonisation officielle, mais de ceux qui spontanément sont venus dans la colonie et y ont engagé
des capitaux. Colonie de peuplement, elle nourrit maintenant plus de G00,000 Européens. Or, à qui fera-t-on croire que les conditions d'existence y sont si précaires, las ressources de la production agricole et industrielle si peu abondantes, que cette population européenne, loin de s'y enrichir, s'y appauvrit? Par quelle aberration de sentiment, expliquera-t-on alors l'attachement de l'Algérien pour le sol qu'il cultive ! Par quel attrait mensonger l'afflux des immigrants vers cette terre si ingrate ? Les Européens s'accroissent régulièrement, constamment en Algérie ; et c'est là aussi une réalité démographique qui ne se comprendrait guère si les réalités économiques étaient à ce point décevantes.