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LA FUSION MORALE

Le Climat et le nivellement moral. — Lorsque plusieurs individus, appartenant à des nationalités différentes, sont transportés dans un pays nouveau, sous un ciel et un climat différents, et brusquement appelés à vivre en relations quotidiennes, ils sont obligés fatalement et de s'adapter aux conditions spéciales d'existence qui leur sont faites et, en se rapprochant les uns des autres, de contracter les mêmes habitudes sociales. Cette transformation est évidemment très lente, c'est l'affaire des siècles plus que des années ; néanmoins, comme c'est là une nécessité sociale, elle a commencé dès les premiers jours de l'établissement des colonies étrangères en Afrique et s'est poursuivie depuis trois quarts de siècle. N'en reconnoitra-t-on pas les effets à certains signes ?

La fusion de ces éléments ethniques se fait sous l'influence de plusieurs forces qui agissent sur eux ; l'une des plus actives est la nature, c'est-à-dire l'ensemble des impressions physiques nouvelles que subissent les sens. Entre les individus et le sol habité, se nouent des liens étroits, des affinités souvent inconscientes et occultes ; et ces impressions façonnent les caractères, Axent les dispositions, déterminent les vertus et les vices. Que l'esprit de l'homme en naissant soit une table rase où rien n'est encore tracé, ou bien qu'il se réduise à quelques vagues

dispositions héréditaires, il est. dès les premières années de sa naissance, sous la dépendance étroite du milieu physique, du sol, du climat, de la lumière ; miroir fidèle, il réfléchit les images venues du dehors, mais, en même temps, il est « gravé » par elles.

Or, en Afrique, cette action de la terre est plus puissante que partout ailleurs. Ainsi que le montrait M. Louis Bertrand dans un article sur Flaubert et l'Afrique, « en ce pays, le ciel et la terre, avec leurs phénomènes changeants, comptent souvent davantage que l'homme et nulle part ailleurs l'homme n'est plus « agi » par le sol. Dans les montagnes de Kabylie, dans les grandes plaines dénudées du Chélif ou de la région sétitienne,les gourbis des Arabes ne se distinguent pas de la couleur des broussailles ou des roches. C'est l'image morale de l'Afrique tout entière. L'individu trop souvent y est annihilé par la terre. » L'Afrique est un pays de contrastes où tout s'oppose violemment : contraste physique entre la langueur et la mollesse voluptueuse des plages africaines et la rudesse et la brutalité violente des grands massifs de l'intérieur ou des vastes étendues des Hauts Plateaux ; contraste climatérique entre les chaleurs excessives des mois d'Août et de Septembre et les froids humides de Janvier et de Février, entre la sécheresse d'un été torride et les pluies diluviennes d'un hiver tiède ; contraste économique entre les années d'extrême abondance où hommes et bêtes mangent à leur faim, et les années d'extrême disette où ils connaissent les horreurs de la famine, ou simplement les douleurs de la faim. Cette opposition ne devait- elle pas se traduire dans les âmes de ceux qui débarquaient sur ces côtes ! Ils étaient d'à liant plus sensibles à ces impressions heurtées et

violentes que leur âme était faite à de plus douces et de plus harmonieuses, et ils en recevaient une empreinte ineffaçable. Le génie de l'Afrique s'était emparé d'eux. « Ce que Flaubert a admirablement saisi, c'est que la dualité de Tanit et de Moloch n'est que l'expression de la double nature du climat. Or, cette dualité se traduit dans l'ordre moral et intellectuel par les surprenantes oppositions de l'âme et du génie de l'Afrique. D'une part, Tanit qui signifie la langueur amoureuse et corruptrice des rivages ; d'autre part, le Moloch dévorateur, le feu du ciel qui symbolise l'aridité des sables : c'est le souffle enflammé du désert, qui brûle tout sur son passage, qui inspire, avec la luxure furieuse, la soif de la conquête, le désir effréné du pillage et du meurtre. Mollesse efféminée, brutalité sauvage, toute l'Afrique est dans cette antithèse. »

Ce génie du sol africain qui ne meurt pas, qui à travers les siècles s'est imposé à toutes les races de l'Orient ou de l'Occident que l'émigration et l'esprit de lucre et de conquête ont amenées sur ces rivages, enseigne encore aux nouveau- venus la résignation et le fatalisme.

L'homme ne domine plus ici la nature et ne la soumet plus à ses lois ; il est trop souvent le jouet et la victime de ses caprices. Le paysan qui a peiné durant plusieurs mois pour remuer la terre, qui s'enorgueillit de la splendeur des moissons prochaines, sera désespéré demain quand aura passé le souffle dévastateur du siroco ou l'armée vorace des sauterelles. Le pécheur qui, sur sa barque chargée de poisson, revient joyeux vers la côte est parfois surpris par la traîtrise d'un coup de vent mettant sa barque et lui-même en danger. La fortune est changeante en

Afrique, pour le commerçant comme pour l'industriel. Devant ces brusqueries du sort, devant ces désastres irréparables, l'âme la mieux trempée s'affaisse, est déprimée. Non pas que tous les ressorts en soient brisés ou distendus ! mais si par le travail seul, par l'opiniâtreté du labeur quotidien, par l'effort continu, le but que l'on s'est assigné n'est pas atteint, c'est à la ruse, à l'habileté, à l'art de réussir sans peine matérielle et sans fatigue de l'esprit qu'on demandera le succès. Certains voient dans ces dispositions nouvelles cle l'Européen un effet de la contagion de l'exemple, l'influence des races sémitiques arabe ou juive, la sémitisation des néo-africains. Pourquoi ne pas y voir l'action déterminante et profonde du sol et du climat africain ! Ce n'est point la sémitisation des races européennes, c'est, — qu'on me permette le mot — leur « africanisation ».

Influence réciproque des races. — L'influence d»ks races indigènes sur les races européennes n'est d'ailleurs pas contestable, pas plus que celle des divers groupes européens les uns sur les autres. Plus les relations entre les individus seront fréquentes, intimes, cordiales, plus grandes seront les chances de fusion morale et sociale : c'est le cas pour les Européens. Aussi, par une perpétuelle action et réaction, ces races se modifient-elles tous les jours ; chacune d'elles accepte quelques-unes des habitudes de vivre, des formes cle penser et de sentir de sa voisine et lui fait accepter une partie des siennes. Ce travail d'assimilation et de désassimilation, sans enlever complètement

à chaque peuple ses qualités propres, les plie au milieu social nouveau, au sein duquel elles doivent s'exercer ; il efface les différences, atténue les oppositions. Toutes y perdent, mais toutes y gagnent aussi. Au creuset où se fondent tant d'élément divers, le peuple qui a la supériorité numérique et surtout la supériorité intellectuelle et morale apporte la matière la plus abondante et la plus riche, celle qui, selon toute vraisemblance, imprimera au mélange ses vertus propres ; tout semble prouver qu'en Algérie ce rôle prépondérant est réservé à la race française, mais prenons garde que, dans cette transformation, notre génie national ne soit gravement altéré.

Cependant, qu'on veuille bien y réfléchir, le climat algérien ne cesse de travailler dans un sens favorable aux peuples dont les idées et les mœurs sont déjà les plus appropriées aux conditions physiques de l'existence africaine. Par le sang arabe qui coule dans ses veines, par son tempérament fanatique et brutal, par son indolence, par son fatalisme. l'Espagnol est à demi africain ; n'est-il pas à craindre que l'action de la race s'ajoutant à celle du climat et lui donnant plus de force, le peuple algérien ne devienne plus espagnol que français ?. Nous ne parlons pas de l'élément italien dont l'infériorité numérique est trop grande pour qu'il prétende jouer un rôle prépondérant, et dont les groupes disséminés dans les ports de la côte se désagrègent facilement. Dans quelques circonscriptions algériennes, au contraire, les Espagnols sont le nombre ; ils forment des masses compactes, difficilement pénétrables. Bien plus, ils s'isolent ; dans les villes, ils peuplent des quartiers particuliers, dans les campagnes, leurs fermes s'assemblent en Ilots. Non

pas qu'ils répugnent à toute cohabitation avec les autres Européens, mais ils se plaisent davantage entre eux, ils peuvent se croire en Espagne. A parcourir

;es quartiers, à visiter ces fermes, il se dégage cette singulière impression que l'on est cans une colonie espagnole ; cette individualité puissante et jalouse est une force.

Pour juger de cette pénétration morale des races européennes, pour résoudre ce grave problème de la francisation ou de 1 espagnolisation du peuple algérien, quelques indications nous sont fournies par les statistiques ; mais pareille matière se prête mal aux constatations numériques ; dans le monde moral, l'intrusion des mathématiques peut être dangereuse, si elle n'est pas restreinte. Jugeons cependant par leurs données des progrès de l'instruction, de l'état de la criminalité, de la situation des iastitutions de prévovance.

L'Enseignement en Algérie. — L'adoption d'une même langue par des peuples étrangers les uns aux autres a toujours été un puissant facteur d'assimilation morale et intellectuelle. Que de fois n'a-ton pas remarqué que par les mots s'insinuaient dans les esprits les idées et les sentiments qu'ils représentaient, que l'idiome d'un peuple, image fidèle de ses qualités ethniques, communiquait aux étrangers qui l'apprenaient quelque chose de l'âme, du génie national de ce peuple. Aussi n'avons-nous jamais compris qu'il ait pu être question en Algérie de substituer à notre belle lang îe française une langue internationale qui,

pour un intérêt économique hypothétique, aurait eu comme résultat, si elle avait été adoplée, d'arrêter ce rapprochement ethnique que nous poursuivons ici, qui doit être le but de tous nos efforts ! Qu'on ne vienne pas nous dire que cette langue internationale est simplement une langue commerciale, qu'elle se réduit à quelques vocables peu nombreux, qu'elle ne saurait être un danger pour le développement du français ? Dans une colonie cosmopolite comme l'Algérie, où tant d'étrangers emploient encore leur parler national, où leurs fils s'essaient avec peine à bégayer le français, la propagation d'une langue internationale trouverait sans doute de grandes facilités, mais elle constituerait à nos yeux une erreur et même un danger national.

C'était une erreur, à l'heure actuelle surtout, parce que la langue française tendait de plus en plus à s'imposera toutes les colonies étrangères. Elles ne la parlaient pas toutes, mais toutes l'entendaient, la comprenaient. Dans le département d'Alger, par exemple, il est bien peu d'Espagnols qui ne disent assez de mots en français pour se faire entendre ; d'autres, et ils sont les plus nombreux, l'emploient couramment ; leur idiome a passé à l'état de patois, de seconde langue dont on ne se sert que dans les conversations de famille ou dans celles avec des compatriotes. Même fait se passe à Gonstantine ; le français y est à peu près universellement compris et usité. L'Oranie seule ferait exception ; les Espagnols y sont si nombreux qu'ils ont plus d'occasions d'employer leur langue que de se servir de la langue française ; mais l'école est là qui apprend le français aux enfants et qui fait reculer de plus en plus l'espagnol.

Espagnols et Italiens n'éprouvent guère de difficultés

à se servir de notre langue. Sans doute, au début, ils la prononcent mal, ils font un horrible mélange de vocables empruntés à tous les parlers en usage dans la colonie : c'est le sabir. Cependant, en quelques mois, ils parviennent à s'exprimer maladroitement en fiançais, sans beaucoup d'accent. Cette facilité vient évidemment de ce que l'espagnol et l'italien, dérivés du latin comme notre propre idiome, ont conservé avec lui quelque intime ressemblance, les mêmes racines, parfois les mômes mots prononcés avec des intonations différentes. Et puis, à travers l'histoire, ces trois langues n'ont-elles point emprunté incessamment les unes aux autres ? Le valencien et le catalan surtout se rapprochent sensiblement de nos patois méridionaux, aussi nous est-il arrivé souvent de nous faire entendre par des Espagnols, qui ne comprenaient pas le français, en leur parlant provençal.

Mais, si les étrangers nous empruntent notre langue, nécessairement nous nous familiarisons avec les leurs. Et le français se modifie au contact de ces autres longues : il leur emprunte certains termes, voire quelques expressions toutes faites. On se surprend parfois à « espagnoliser » ou à « italianiser », tant les tournures et les mots sont devenus usuels. Il est même à prévoir que, l'Algérie grandissant de plus en plus et jouant un rôle toujours plus actif dans les destinées de la Métropole, le français que l'on parlera dans la colonie avec son cortège d'expressions espagnoles ou italiennes aura assez d'influence sur la langue nationale pour lui faire accepter les quelques termes qu'il aura adoptés. Et c'est là une hypothèse bien plus vraisemblable que l'utopie linguistique d'une sorte d'idiome complet, l'idiome algérien, tenant à la fois du français, de l'espa-

gho\ et de l'italien avec quelque emprunts au berbère et à l'arabe. Par une sorte de régression, en même temps que de concentration, les trois langues modernes, dérivées du latin, pourraient aboutir à une restauration de la langue latine, comme si les circonstances historiques étaient les mêmes, comme si le latin satisferait les besoins de la pensée moderne. A n'en pas douter, à moins que les conditions politiques se modifient brusquement dans l'Afrique du Nord, le français s'imposera donc comme la langue commune à tous les Européens; mais pour plusieurs raisons, il n'y subira pas de transformations tellement radicales qu'elles le dénatureraient. Par suite de la découverte de l'imprimerie et de la profusion des publications journalières, les idiomes modernes changent peu. Avec le développement de l'instruction, les tournures locales et souvent vicieuses disparaissent ; il y a comme un nivellement de la langue aussi bien écrite que parlée.

Grâce à l'adoption du français comme langue parlée par tous et comprise de tous, se produira la pénétration intellectuelle des races, et c'est l'école qui sera l'instrument le plus puissant de cette assimilation. Rien n'égale l'action transformatrice de l'école ; elle se saisit de l'esprit de l'enfant de bonne heure, alors qu'aucune habitude trop tenace de penser et de sentii n'a encore été contractée, elle le façonne à son gré, étouffant les semences hostiles, y acclimatant au contraire les germes nouveaux.

On parle beaucoup de mentalité de nos jours, de mentalité étrangère, de mentalité française. Qui peut, sinon l'école, orienter l'esprit algérien vers l'idéal national ! Beaucoup parmi nos modernes politiques estiment que l'assimilation des étrangers est avant

tout nue question scolaire, que le devoir de l'administration lui commande impérieusement de développer cet enseignement national, que, si la race française est aujourd'hui peu prolifique, elle a conservé ses qualités sociales et assimilisatrices, et que par là elle peut, elle doit conserver sa supériorité politique. La politique française en Algérie est de plus en plus de nos jours une politique scolaire (1).

Elle peut être poursuivie avec d'autant plus de facilité et de succès, que les Espagnols, les Italiens, les Maltais n'ont jamais répugné à l'idée d'envoyer leurs enfants dans les écoles françaises. Quoique illettrés pour la plupart, ne sachant ni lire ni écrire leur langue nationale quand ils débarquent, ils comprennent vite les bienfaits de l'instruction et ne veulent point en sevrer leurs entants : ce qui prouve que. s'ils n'ont pas reçu quelque instruction dans leur pays d'origine, ce n'est pas par mépris, dédain ou indifférence, c'est que l'enseignement chez ces peuples est absolument insuffisant. Profitant de ces dispositions favorables, le gouvernement français a ouvert toutes grandes les portes de ses écoles aux tils de ces étrangers, et. la gratuité aidant, il a ainsi attiré à notre éducation tous ceux sur lesquels notre action pouvait s'exercer efficacement. De cet empressement à profiter de notre enseignement, les statistiques des écoles primaires et maternelles font foi, comme on peut s'en convaincre par le tableau suivant :

()1 Pour que cette politique portât tous ses fruits. — c'est une opinion personnelle que nous exprimons et que nous croyons vraie. — elle devrait être entièrement entre les mains du gouvernement. Le monopole de L'enseignement nous paraît le seul moyen pratique et légitime de cette politique : il s'impose dans une colonie comme l'Algérie.

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